L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Nicolas repassa à gauche et découvrit une porte cochère fermée, qui devait donner sur un chemin adjacent perpendiculaire à la route où se déployait l’hôtel de Ruissec. Il longea le mur d’enceinte sur tout son pourtour, s’arrêtant çà et là et s’accroupissant à plusieurs reprises dans les feuilles mortes. Il acheva son tour dans l’angle en retrait où, derrière une haie, il découvrit une cabane de jardinier remplie d’outils, d’arrosoirs, d’une échelle et de semis en pots. Il revint vers le bassin central ; au fur et à mesure qu’il s’en approchait, une odeur d’eau croupissante s’imposait, mêlée à celle entêtante des buis. Une impression lui traversa l’esprit sans qu’il réussît à la saisir.
Après un dernier coup d’œil aux plates-bandes plantées de rosiers, Nicolas rejoignit Bourdeau et Picard qui devisaient. Il était toujours surpris de la capacité de son adjoint à gagner la sympathie des plus humbles. Il demanda au majordome d’avertir son maître d’avoir à le recevoir. Picard s’exécuta et revint sans un mot ; il ouvrit la porte d’un grand salon, y alluma des flambeaux et invita Nicolas à entrer.
La douce et mouvante lueur des bougies éclairait un salon dont l’un des murs figurait, en trompe l’œil, une échappée sur une nature imaginaire. Une grande arcade ouvrait la vue orientant le regard sur un parc ; elle laissait deviner la campagne dans le lointain. Pour en reculer la perspective, l’artiste avait placé à mi-distance deux rampes de marbre naissantes qui semblaient border en s’éloignant un perron esquissé par leur commencement. L’arcade, portée par des colonnes ioniques, était complétée de pilastres soutenant un attique au panneau décoré d’amours musiciens en ronde bosse. Des croisées dessinées, ouvertes à droite et à gauche de l’œuvre, ajoutaient encore à l’illusion en laissant voir le prolongement de l’espace suggéré au-delà du salon réel. Nicolas admira cet étonnant accord du pinceau et du ciseau. Il se perdait dans sa contemplation, retrouvant dans cette œuvre grandeur nature l’un des thèmes de ses rêves d’enfant. Les quelques gravures qui ornaient sans fantaisie l’intérieur austère du chanoine Le Floch à Guérande lui avaient offert bien des occasions de se laisser emporter par son imagination. Il demeurait des heures à regarder les scènes représentées, notamment celle du supplice de Damiens sur la place de Grève, jusqu’au moment où il se sentait transporté à l’intérieur de l’action. Alors, dans une sorte de sommeil éveillé, il brodait d’interminables aventures avec, au fond de lui-même, la crainte inexprimée de ne pouvoir revenir en arrière pour regagner une existence paisible et protectrice. Ce qu’il voyait, cette reconstitution de la vie, dans son déploiement baroque et son décor d’opéra, le fascinait et l’attirait tout à la fois. Il tendit la main comme pour y pénétrer.
Une voix rageuse s’éleva, le ramenant à la réalité.
— « Es-tu l’allié d’un tribunal de perdition, érigeant en loi le désordre » et se complaisant dans la perversité des images ?
Nicolas se retourna. Le comte de Ruissec se tenait devant lui.
— Psaume 94. Vous n’êtes sans doute ni huguenot ni janséniste, monsieur. J’ai rencontré deux hommes qui avaient coutume de citer les Écritures ; l’un était un saint, l’autre était un hypocrite. Voilà bien le chien courant de son maître, perdu dans la contemplation de cette image fausse qui parodie la vie.
— Elle décore pourtant le salon de votre hôtel, monsieur le comte…
— J’ai acquis cet hôtel d’un partisan[19] ruiné qui goûtait fort ce genre d’illusions. Pour ma part, je ne les prise guère et les ferai recouvrir de peinture ou de tapisseries. Mais ne perdons pas notre temps. Une dernière fois, monsieur, je vous somme de me laisser voir mon fils.
Il était debout, les deux mains posées sur le dossier d’un fauteuil. Elles pressaient si fortement le meuble que les articulations blanchissaient sous l’effort.
— Monsieur le comte, j’ai le devoir de vous avertir que le corps du vicomte de Ruissec a été retiré de cet hôtel et transporté en lieu de justice pour une enquête extraordinaire.
Nicolas s’attendait à une explosion ; elle n’eut pas lieu. Le visage du comte demeurait haineux et concentré, la mâchoire crispée et mâchonnante. Il s’assit et resta un moment silencieux.
— Cela est bien cruel et bien incompréhensible.
— J’ajoute que si celle décision a été prise, c’est d’une part pour vous épargner à vous-même et à Mme la comtesse de Ruissec une vision insoutenable…
— Monsieur, je suis accoutumé au spectacle de la guerre.
— Et d’autre part, pour consulter les praticiens sur la nature de la blessure de votre fils.
Il ne voulait pas donner trop de précisions et laisser le champ libre à l’imagination de son interlocuteur ; ce fut peine perdue.
— Me signifiez-vous par là qu’on entend procéder à l’ouverture du corps de mon fils ?
— À mon grand regret, monsieur. L’opération pourrait se trouver nécessaire afin d’établir la vérité.
— Mais quelle vérité espérez-vous découvrir, alors que mon fils s’est tué dans une chambre fermée à double tour ? C’est vous-même qui l’avez ouverte. À quoi vous servira de torturer un corps sans vie ?
— Pensez, monsieur, répondit Nicolas, que cet examen peut apporter des éclaircissements précieux et prouver, par exemple, que votre fils a pu se blesser en nettoyant son arme, et qu’ainsi l’opprobre de s’être homicidé s’en trouverait évité…
Nicolas pensait que sa tentative n’en imposerait pas à l’esprit du comte. Mais dans les situations extrêmes, le déchirement moral peut conduire à se raccrocher au plus petit espoir. Il eut pourtant le sentiment que son interlocuteur n’acceptait pas l’évocation de cette hypothèse, comme s’il était convaincu de la réalité du suicide.
— Dès que ces examens auront été pratiqués, reprit Nicolas, dans la plus grande discrétion et le secret le plus total, je puis vous l’assurer, le corps de votre fils, décemment préparé, vous sera rendu. C’est, je le pense, la meilleure disposition à prendre, celle qui ne préjuge pas l’avenir et permet de laisser ouvertes toutes les éventualités en préservant l’honneur de votre famille.
Il songea que cette promesse apaisante d’un mort présentable était assez risquée, vu l’état du cadavre. Soudain, le comte se leva. Ce que l’annonce du départ du corps de son fils n’avait pas produit, le mot honneur le déclencha.
— L’honneur, monsieur, qui êtes-vous pour en parler ? Que prétendez-vous en connaître ? L’honneur, monsieur, il faut l’avoir porté en soi pour en parler. L’honneur se reçoit par la pureté d’un sang qu’aucune roture n’a jamais corrompue. Il puise son origine dans la nuit des temps, abreuve génération après génération, et se gagne par l’épée pour le roi et pour Dieu. Comment osez-vous laisser ce mot franchir vos lèvres, monsieur l’exempt ?
19
Quelqu’un qui a pris à ferme un service public.