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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Privés de commandement, retranchés au Kremlin, les streltsy reviennent à la raison ; ils se présentent à Sophie pour faire amende honorable, apportant avec eux la hache et le billot. La régente ordonne d’exécuter quelques meneurs, puis gracie les rebelles, mais la colonne dressée sur la place Rouge en mémoire de leur premier soulèvement et de leur victoire, est détruite. Un clerc de la Douma, Fiodor Chaklovity, homme résolu qui jouit de la confiance de Sophie, est nommé à la tête du Prikaze des Streltsy. Le 6 novembre 1682, la Cour revient à Moscou. Commence alors véritablement la régence de Sophie. Elle durera près de sept ans.

« Dans les affaires intérieures, écrit Kostomarov à propos de cet épisode de sept années, il ne se produisit aucun changement notable, hormis quelques transformations dans l’administration14. » A. Brikner parle, lui, de « l’insignifiance qui caractérise la régence de la princesse Sophie ». Cependant, le besoin de réformes devient d’autant plus aigu que l’influence occidentale se fait plus sentir à Moscou. Le réformateur est d’ailleurs tout trouvé : le chancelier Vassili Golitsyne. « Occidentaliste » convaincu, jouissant des faveurs de la régente, il a toute possibilité de réaliser les transformations nécessaires.

Le prince Vassili Golitsyne est parfaitement préparé à effectuer des réformes. Sa bibliothèque renferme quantité d’ouvrages latins, polonais et allemands, concernant les sciences de l’État, la théologie, l’histoire de l’Église, la dramaturgie, l’art vétérinaire, la géographie, la zoologie, et bien d’autres domaines. L’inventaire de ses livres mentionne également un Manuscrit de Iouri le Serbe, autrement dit un des écrits de Iouri Krijanitch. Le prince Golitsyne a de vastes projets qui nous sont connus par les entretiens – en latin – du chancelier avec l’agent diplomatique franco-polonais Neville ; ce dernier devait publier, en 1699 à La Haye, la relation de son séjour à Moscou. Le programme de Vassili Golitsyne comprend : la mise sur pied d’une armée régulière et de contacts constants avec l’étranger, la liberté absolue de conscience et de confession, le remplacement des échanges en nature par des transactions en argent, et même la libération des paysans (qu’il faudra attendre encore cent quatre-vingts ans). Le chancelier veut également : peupler les marches, développer le commerce et instaurer des voies de communication avec la Sibérie. Neville résume les projets du prince Golitsyne, avec une concision toute française : il voulait que les miséreux fussent riches, que les sauvages devinssent des hommes et les cabanes des palais de pierre. On décèle dans le programme de Vassili Golitsyne nombre d’idées que Pierre le Grand réalisera. Paul Milioukov fait remarquer : « V. Golitsyne eut à sa disposition sept années durant lesquelles il aurait pu aller aussi loin que Pierre dans sa réforme, si, à l’instar de Pierre, il eût été un homme d’action. » La grande différence entre les deux réformateurs, entre le chancelier de Sophie et le futur empereur, est que Pierre agit d’abord et réfléchit ensuite, tandis que Golitsyne pense avant de passer à l’action.

La politique étrangère de l’État moscovite repose tout entière sur le prince Golitsyne, en sa qualité de chef du Possolski Prikaze. Dans ce domaine, il n’a pas le choix : il doit agir. Les relations sont paisibles avec l’un des adversaires traditionnels de Moscou : la Suède. Des pourparlers sont menés sur diverses questions, aucune des deux parties ne recherche la tension. Les rapports restent toutefois tendus avec deux autres ennemis : la Pologne, qui n’a toujours pas admis la perte de la Petite-Russie, et l’Empire ottoman – avant tout avec un vassal du sultan, le khan de Crimée.

Moscou se trouve placée devant un choix : l’union avec la Pologne contre les Tatars, ou avec les Tatars contre la Pologne. Dans ses considérations sur la politique extérieure de la Russie, Iouri Krijanitch tentait de démontrer la nécessité et l’intérêt de faire la paix avec la Pologne et la Suède, et la guerre avec les Tatars, en vue de conquérir la Crimée. Vassili Golitsyne partage ce point de vue. Il correspond à la répartition des forces sur l’échiquier politique. En réponse à l’expansion ottomane, on voit apparaître, au début des années 1680, une coalition antiturque dont l’âme est Rome et les participants les plus actifs – Venise, la Pologne et l’Autriche. Moscou est conviée à rejoindre l’alliance, après avoir pris parti contre la Crimée. En 1683, le roi de Pologne Jean Sobieski met en déroute les Turcs à Vienne, stoppant leur progression en Europe. En 1684, les Vénitiens entreprennent des opérations militaires contre les Turcs et les chassent de Grèce. En janvier 1684, une paix temporaire a été signée avec la Pologne à Androussovo, et les pourparlers commencent en vue d’une « paix perpétuelle ». Mais les Polonais se refusent à céder définitivement Kiev, et les Russes, dans ces conditions, n’ont pas l’intention d’apporter leur aide contre les Turcs.

Le camp moscovite compte aussi ses adversaires de l’accord polono-russe. Leur principal interprète est l’hetman petit-russien Ivan Samoïlovitch. Avec son concours, le gouvernement russe obtient que le métropolite de Kiev, jusqu’alors ordonné par le patriarche de Constantinople, le soit désormais par Moscou. L’affaire coûte beaucoup d’efforts et d’argent. Samoïlovitch craint que l’union entre Moscou et Varsovie affaiblisse les positions russes en Ukraine. L’hetman affirme que l’on ne peut faire confiance à la Pologne et qu’une campagne contre la Crimée est une entreprise militaire extrêmement ardue. Aux arguments des partisans d’une « croisade » contre les Tatars et les Turcs, pour délivrer les peuples slaves du joug ottoman, il répond que Moscou n’est pas, actuellement, en mesure de les libérer et qu’ils peuvent parfaitement supporter encore un peu d’être prisonniers des Turcs, plutôt que des catholiques.

Le débat sur l’orientation de l’offensive, les divergences sur l’intérêt ou le caractère néfaste d’une guerre contre la Crimée, reflètent les points de vue contradictoires sur la mission de la Russie. Deux siècles plus tard, un théoricien du nationalisme russe, Nikolaï Danilevski reprendra presque mot pour mot les arguments de l’hetman Samoïlovitch, dans son principal ouvrage : La Russie et l’Europe. Regard sur les relations culturelles et politiques du monde slave avec le monde romain germanique : « La grande signification du mahométisme, écrit Nikolaï Danilevski, réside dans le service qu’il a inconsciemment et involontairement rendu à l’orthodoxie et au monde slave, protégeant la première de la pression latine, et évitant au second d’être dévoré par le Saint-Empire romain germanique15. »

En 1927, l’historien G. Vernadski, chantre de l’eurasisme, critique violemment la décision prise par V. Golitsyne de faire alliance avec la Pologne et de se lancer dans une campagne contre la Crimée : « Moscou partit à la queue de la coalition latino-uniate16. » En 1992, Lev Goumilev, historien et eurasien, tient des propos sans ambiguité : Sophie et Vassili Golitsyne « cédèrent aux exhortations des jésuites polonais, contre l’avis d’un chef de guerre aussi expérimenté que Samoïlovitch17 ».

Au début de 1686, des diplomates polonais arrivent à Moscou. Après sept semaines de pourparlers, auxquels participe personnellement le chancelier Golitsyne, la Russie et la Pologne signent une paix perpétuelle : Moscou obtient Kiev (après avoir versé cent quarante-six mille roubles) et accepte de rompre la paix avec le sultan et le khan. Les contemporains apprécient hautement cet accord avec la Pologne, dans lequel ils voient un immense succès de la diplomatie russe.

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