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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Selon le témoignage d’un contemporain, les propos de Sophie font une forte impression sur le peuple de Moscou. Quant aux streltsy qui ont des comptes à régler avec les colonels parce qu’ils les obligent à travailler pour eux, ils sont poussés à l’action par ces déclarations. Le 15 mai, ils se présentent au Kremlin, détenteurs d’une liste des « ennemis », dont on ignore qui l’a dressée. Elle comprend quarante-six noms de partisans des Narychkine, ainsi que celui du médecin qui aurait empoisonné le tsar. Nikolaï Karamzine relève trois traits de l’époque : absolutisme des seigneurs, insolence des streltsy, ambition de Sophie9.

Trois jours durant, le pouvoir à Moscou est entre les mains des streltsy : ils tuent le prince Dolgorouki, chef du Prikaze des Streltsy, les frères de la tsarine Natalia, l’ancien conseiller principal du tsar Alexis, Artamon Matveïev. Depuis le grand perron du palais, les boïars sont précipités sur leurs piques, puis mis en pièces à coups de hallebardes. Ceux qu’on ne trouve pas au Kremlin, sont débusqués chez eux ; on tue, on pille, on incendie. Dans sa biographie de Sophie, Ivan Zabeline résume ainsi les actes des streltsy : « Et de cette façon, progressivement, pas à pas, le terem faisait place nette et se frayait une voie vers le pouvoir monarchique, massacrant ou écartant les gens hostiles, donc dangereux pour lui. Les streltsy servaient effectivement avec le plus grand zèle et méritaient des récompenses10. »

Sophie gratifie les rebelles de dix roubles chacun ; ordre est donné de vendre au prix le plus bas les biens des boïars en disgrâce aux seuls streltsy qui reçoivent le titre honorifique d’infanterie du palais. Leurs crimes sont qualifiés de « meurtres pour la maison de la Très Sainte-Mère de Dieu ».

À la demande des streltsy, on revoit la décision de « tous les rangs de l’État » de placer Pierre sur le trône. Réunie selon le vœu des streltsy, la Douma leur donne satisfaction : on décrète que l’État moscovite aura deux tsars : Ivan devient ainsi « premier tsar », tandis que Pierre est proclamé « second tsar ». Compte tenu de la très grande jeunesse des souverains, les tsars eux-mêmes, les tsarines, le patriarche et les boïars prient Sophie d’assumer le fardeau de la régence. Elle ne se fait guère prier, se contentant du modeste titre de « grande souveraine, pieuse princesse et grande-duchesse Sophie Alexeïevna ».

Avant elle, deux femmes seulement ont gouverné l’État russe : la princesse Olga à Kiev, et Elena Glinskaïa, régente durant l’enfance de son fils, le futur Ivan IV le Terrible. Après Pierre le Grand, la plus grande partie du XVIIIe siècle sera marquée par la présence de femmes sur le trône russe. La régence de Sophie ouvre en quelque sorte une époque de suprématie du « sexe faible » en Russie. Le règne des impératrices ne sera dans l’ensemble ni meilleur ni pire que celui des empereurs. Un rôle important sera joué par les conseillers des tsarines, mais cela vaut également pour les tsars.

La régence de Sophie commence le 16 mai 1682, date à laquelle elle nomme ses principaux ministres. Le prince Vassili Golitsyne devient chancelier et prend la tête du Possolski Prikaze. « Galant » de la princesse depuis le règne de Fiodor, Vassili Golitsyne est l’homme le plus instruit de son temps et un ardent partisan de la culture occidentale. Le Prikaze des Streltsy est dirigé par le prince Ivan Khovanski, le Prikaze étranger, ceux de l’Armée moderne (Reïtarski Prikaze) et des Canons (l’armée traditionnelle) par un oncle de la régente, Ivan Miloslavski.

La satisfaction de toutes les exigences des streltsy n’apaise pourtant pas leur mécontentement, trop ancien et attisé par l’évidente faiblesse du gouvernement et par les incertitudes liées au trône, un peu exigu pour deux tsars et une régente. Les historiens soviétiques marxistes ont tenté de présenter la révolte des streltsy comme l’expression d’une protestation de classe, formulée par le peuple contre ses oppresseurs, boïars et propriétaires terriens. Les faits, toutefois, infirment ce point de vue. Moscou, en effet, garde le souvenir de l’exécution de Stepan Razine, en juin 1671, qui avait, deux ans durant, à la tête d’une armée de Cosaques et de paysans, combattu les boïars. Ses exploits et son effroyable cruauté sont déjà un sujet de légendes et de chansons, mais les kholops moscovites ne suivent pas les streltsy qui tentent de les entraîner, agitant l’appât de leur libération. Vassili Klioutchevski note : « Deux fois plus nombreux que les streltsy dans la capitale boïare, les kholops n’attendaient qu’un signe de leurs maîtres pour mater les rebelles. Ils attendirent en vain11. »

L’indécision du pouvoir apparaît aussi dans son attitude envers la crise spirituelle que traverse le pays. Le Schisme de l’Église continue de troubler les esprits. Les historiens relèvent l’extraordinaire nervosité de la société : « À Moscou, riches demeures et pauvres isbas, rues et places publiques… retentissaient de discussions et de disputes, de jugements et de raisonnements sur la meilleure façon de croire et de sauver son âme ; on discutait et disputait de la vraie foi, de l’ancienne piété et de l’impiété nouvelle, de la manière de joindre les doigts pour se signer, du nombre d’alleluia à prononcer, de prosphores à utiliser pour le service et de branches à représenter pour la croix, de l’exacte transcription du nom de Jésus12… » Siméon de Polotsk note qu’enfants et adultes parlent théologie, que des disputes ont lieu jusque dans les forêts et sur les foires, pour ne rien dire des estaminets. Le précepteur de Fiodor, auteur d’éloges en vers à l’intention de Sophie, constate non sans étonnement que les femmes elles-mêmes prennent part au débat.

Les sympathies du nouveau chef des streltsy, le prince Khovanski, pour l’ancien rite, rendent la situation explosive. Ayant obtenu la satisfaction de toutes leurs revendications, les streltsy se soulèvent à nouveau, pour défendre la Vieille Foi. Sous leur pression, Sophie accepte la tenue d’une dispute entre le patriarche et les vieux-croyants représentés par Nikita Poustosviat, au Palais à Facettes du Kremlin, devant une immense audience. La controverse, qui n’aboutit à rien au Kremlin, se poursuit dans la rue. Sophie décide d’agir énergiquement. Elle reçoit les streltsy, leur donne de l’argent et du vin et obtient leur neutralité : « Peu nous chaut la vieille foi », déclarent-ils à Sophie, avant de regagner leur sloboda. La régente fait alors saisir Nikita Poustosviat, qui est exécuté sur la place Rouge.

Une nouvelle menace apparaît en la personne du prince Khovanski. Chef du Prikaze des Streltsy, il a tendance, de l’avis des Miloslavski, à se montrer trop arrogant ; le danger se profile d’une dictature militaire. Le prince Khovanski a une réputation bien installée de sottise, les Moscovites l’ont surnommé le « Niguedouille ». Mais il a pour lui la force des armes. La Cour quitte alors Moscou pour Kolomenskoïé. Les streltsy s’emparent du Kremlin. L’opéra de Moussorgski, la Khovanchtchina, introduit une certaine logique dans le comportement d’Ivan Khovanski, des streltsy et des vieux-croyants, que l’on serait en peine de trouver dans les événements réels. Sophie appelle la noblesse à la rescousse. Khovanski est convié à Kolomenskoïé, fait prisonnier en route et aussitôt exécuté, avec son fils. A. Brikner, auteur d’une Histoire de Pierre le Grand, explique : « Il fallait agir vite, sans tergiverser, au mépris, si nécessaire, des règles de la morale13. »

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