La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Nous aurons un témoin pour tous les deux. Qui prendra note de notre engagement avant qu’il ne devienne officiel devant les hommes…
Ça lui allait très bien. Elle attendrait. Le temps qu’il fasse tous les papiers pour divorcer. Il ne parlait jamais de divorce mais toujours de mariage. Elle ne posait pas de questions.
Ils avaient maintenant une routine. Elle ne désobéissait plus et il semblait satisfait. Parfois, il la détachait et il coiffait ses longs cheveux en lui disant des mots d’amour, « ma beauté, ma toute-belle, tu n’es qu’à moi… Tu ne laisseras aucun homme t’approcher, tu me le promets ? Cet homme avec qui je t’ai aperçue une fois au restaurant »… Comment l’avait-il su ? Il était en vacances. Il avait fait un aller-retour ? Il l’avait suivie ? Il l’aimait donc, il l’aimait ! Cet homme tu ne le laisseras plus t’approcher, n’est-ce pas ? Elle avait appris à lui parler. Elle ne posait jamais de questions, ne prenait la parole que lorsqu’il l’autorisait. Elle se demandait comment ils feraient quand sa femme et ses enfants seraient rentrés.
Le matin, il la réveillait. Il déposait lui-même le jambon blanc et le riz sur la table de la cuisine. Elle devait être propre, en robe blanche. Il passait un doigt sur ses paupières, dans son cou, entre ses jambes. Il ne voulait pas d’odeur entre les jambes. Elle s’écorchait la peau au savon de Marseille. C’était l’épreuve la plus terrible : il ne fallait pas qu’elle se trahisse et elle serrait les dents pour retenir un long gémissement de plaisir. Il passait un doigt sur l’écran de la télé pour voir s’il n’y avait pas de « poussière statique », un autre sur le carrelage, le parquet, le manteau de la cheminée. Il semblait satisfait quand tout était propre. Alors, il revenait vers elle et lui effleurait la joue, une caresse très douce qui la faisait pleurer. « Tu vois, disait-il alors – et c’était un des rares moments où il la tutoyait –, tu vois, c’est ça l’amour, c’est quand on donne tout, qu’on se livre complètement, aveuglément, tu ne le savais pas, tu ne pouvais pas le savoir, tu vivais dans un monde si faux… Quand ils seront tous rentrés, je te louerai un appartement et je t’installerai. Tu seras purifiée et on pourra peut-être, si ta conduite est exemplaire, lever un peu les règles. Tu m’attendras, tu devras m’attendre et je m’occuperai de toi. Je te laverai les cheveux, je te baignerai, je te donnerai à manger, je te couperai les ongles, je te soignerai quand tu seras malade et toi, tu resteras, pure, pure, sans qu’aucun regard d’homme ne te salisse… Je te donnerai des livres à lire, des livres que je choisirai. Tu deviendras savante. Savante de belles choses. Le soir, tu reposeras, les jambes ouvertes dans le lit et je m’allongerai sur toi. Tu ne devras pas bouger, juste pousser un petit gémissement pour me montrer que tu éprouves du plaisir. Je ferai ce que je veux de toi et tu ne protesteras jamais. »
— Ne jamais protester, répétait-il en élevant la voix.
Quand il trouvait une fourchette sale sur la table ou des grains de riz, il s’emportait, la tirait par les cheveux et criait « c’est quoi, ça, c’est quoi ? C’est sale, vous êtes sale », et il la frappait et elle se laissait frapper. Elle aimait l’angoisse qui précédait les coups, l’attente torturante, ai-je tout bien fait, vais-je être punie ou récompensée ? L’attente et l’anxiété gonflaient sa vie, chaque minute était importante, chaque seconde d’attente la remplissait d’un bonheur inconnu, inouï. Elle attendait le moment où elle le devinerait heureux et satisfait ou, au contraire, furieux et violent. Son cœur battait, battait, sa tête tournait. Elle ne savait jamais. Elle se laissait frapper, elle s’affalait à ses pieds et elle promettait de ne plus jamais recommencer. Alors il l’attachait sur la chaise. Toute la journée. Il revenait à midi pour la faire manger. Elle ouvrait la bouche quand il l’ordonnait. Mâchait quand il l’ordonnait, déglutissait quand il l’ordonnait. Parfois, il semblait si heureux qu’ils valsaient dans l’appartement. En silence. Sans faire aucun bruit et c’était encore plus beau. Il appuyait sa tête contre lui et la caressait. Il lui donnait même des petits baisers sur les cheveux et elle défaillait.
Un jour où elle avait désobéi, un jour où il l’avait attachée, le téléphone sonna. Ce ne pouvait pas être lui. Il savait qu’elle était attachée. Elle avait découvert, étonnée, qu’elle s’en moquait bien de savoir qui appelait. Elle n’appartenait plus à ce monde-là. Elle n’avait plus envie de parler aux autres. Ils ne comprendraient pas combien elle était heureuse.
Le soir, chez lui, il mettait un opéra. Il ouvrait grand la fenêtre de son salon et il faisait jouer la musique très fort. Elle écoutait sans rien dire, agenouillée près de la chaise. Parfois, il baissait le son pour parler au téléphone. Ou au Dictaphone. On l’entendait dans toute la cour. Ce n’est pas grave, il disait, ils sont tous en vacances.
Et puis, il éteignait la lumière. Il éteignait la musique. Il allait se coucher.
Ou il montait à pas de loup vérifier si elle dormait bien. Elle devait se coucher avec le soleil. Elle n’avait pas le droit à la lumière. Que feriez-vous à errer dans un appartement sombre ?
Elle devait être couchée, ses longs cheveux étalés sur l’oreiller. Les jambes serrées, les mains sur le bord des draps, et elle devait dormir. Il se penchait sur elle, vérifiait qu’elle dormait, passait la main au-dessus de son corps et elle était envahie d’un plaisir immense, une vague immense de plaisir qui la laissait mouillée dans son lit. Elle ne bougeait pas, elle sentait juste le plaisir l’inonder. Elle ne savait pas, quand il entrait dans la chambre, s’il allait la frapper, la réveiller parce qu’elle avait laissé traîner un papier dans l’entrée ou s’il allait lui dire des mots doux penché sur elle en chuchotant. Elle avait peur et c’était si délicieux, cette peur qui se transformait en vague de plaisir.
Le lendemain, elle se lavait encore plus soigneusement que d’habitude afin qu’il ne sente pas d’odeur corporelle, mais rien que de penser au plaisir de la veille, elle se mouillait encore. Comme c’est étrange, je n’ai jamais été si heureuse et je n’ai plus rien à moi. Je n’ai plus de volonté à moi. Je lui ai tout donné.
Elle désobéissait, cependant : elle écrivait son bonheur sur des feuilles blanches qu’elle cachait derrière la plaque de la cheminée. Elle racontait tout. Par le détail. Et c’était revivre encore tout le plaisir et toute la peur. Je veux écrire cet amour si beau, si pur pour pouvoir le lire et le relire et pleurer des larmes de joie.
J’ai parcouru plus de chemin en huit jours qu’en quarante-sept ans de vie.
Elle était devenue exactement celle qu’il avait voulu qu’elle soit.
Enfin heureuse ! murmurait-elle avant de s’endormir. Enfin heureuse !
Elle n’avait plus envie de boire et demain, elle arrêterait les comprimés pour dormir. Son fils ne lui manquait pas. Il appartenait à un autre monde, le monde qu’elle avait quitté.
Et puis il y eut le soir où il vint la chercher pour l’épouser.
Elle l’attendait, pieds nus, dans sa robe ivoire, les cheveux défaits. Il lui avait demandé de l’attendre debout dans l’entrée comme une belle mariée qui se prépare à descendre la nef de l’église. Elle était prête.
Ce soir-là, Roland Beaufrettot avait la rage. Il rongeait le tuyau de sa pipe, recrachait un jus jaune en pestant contre cette société de merde qui sait plus contenir sa merde et laisse chacun se démerder !
On lui avait signalé une bande de raveurs qui cherchaient un champ pour faire une « teuf de rêve ». Je t’en foutrais des teufs de rêve, moi ! Vont me foutre mon champ en l’air, ces drogués de merde. On lui avait dit aussi qu’ils faisaient des repérages, la nuit. Eh bien ils allaient pas être déçus, les dégénérés ! Ils allaient se retrouver vite fait au bout de sa carabine et ni vu ni connu, je te décharge une giclée de chevrotines dans le fond du pantalon et ces zigotos vont se débiner avec le froc plein de merde de trouille.