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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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Il alla chercher une cafetière posée sur une ancienne cuisinière à bois et leur proposa un café. Il marchait, voûté, en traînant les pieds. Il portait un vieux gilet en laine, un pantalon de velours élimé, des pantoufles. Il ouvrit une boîte remplie de gâteaux et leur en offrit. Il buvait son café en trempant les gâteaux et rajoutait du café brûlant dans sa tasse quand les petits gâteaux avaient absorbé tout le liquide. Il agissait mécaniquement, les yeux dans le vague, comme s’ils n’étaient pas assis en face de lui.

— Faut m’excuser, marmonna-t-il, je ne parle pas souvent. Avant, y avait du monde dans le village, de l’animation, des voisins, maintenant ils sont presque tous partis…

— Oui, je sais, répondit Joséphine doucement. Il m’a raconté la grand-rue, les commerçants, son travail avec vous…

— Il se souvient ? dit-il, ému, il n’a pas oublié ? Après tout ce temps…

— Il se souvient de tout. Il se souvient de vous, il vous a aimé, vous savez.

Elle avait pris entre ses mains la main déformée de Benoît Graphin et la serrait en lui souriant doucement.

Il sortit un mouchoir de la poche de son pantalon et essuya ses yeux. Il tremblait en essayant de ranger son mouchoir.

— Je l’ai connu, il était pas plus grand que ça…

Il tendit la main et indiqua la taille d’un gamin.

— C’était il y a longtemps ? demanda Joséphine.

Il leva le bras pour signifier qu’il ne pouvait même plus compter le nombre d’années.

— Tom, le petit Tom… Si on m’avait dit ce matin qu’on me parlerait de lui !

— Lui, il parle toujours de vous. Il est devenu un très bel homme, très brillant…

— Oh ça ! Je m’en doutais. Il était déjà très intelligent… C’est le Ciel qui me l’a envoyé, le petit Tom.

— Il a frappé à votre porte ? dit Joséphine en souriant.

— Pour ça, non ! J’étais en train de travailler…

Il montra les machines recouvertes de poussière derrière lui.

— Elles tournaient à l’époque. Elles faisaient un boucan d’enfer… Quand j’ai entendu un violent coup de freins. Alors j’ai levé la tête, je me suis approché de la verrière et ce que j’ai vu ! Ce que j’ai vu !

Il frappa de ses deux mains en l’air comme s’il n’en revenait pas.

— Une grosse voiture qui s’était arrêtée là, juste devant chez moi, et une main de femme qui l’a jeté ! Comme on jette un chien dont on veut se débarrasser ! Le gamin est resté là, planté sur la route. Avec une tortue dans les bras. Il devait avoir trois, quatre ans, je n’ai jamais su.

— Il ne se souvient pas non plus…

— Je l’ai fait entrer. Il ne pleurait pas. Il serrait sa tortue contre lui. Je me suis dit qu’ils allaient faire demi-tour et revenir le chercher. Il était mignon comme tout. Gentil, doux, apeuré. Il ne savait pas son nom. D’ailleurs, au début, il ne parlait pas. C’est comme ça que je l’ai appelé Tom. Il ne connaissait que le nom de sa tortue, Sophie. C’était il y a bien quarante ans, vous savez. Autant dire une autre époque ! J’ai prévenu les gendarmes, ils m’ont dit de le garder en attendant…

Un biscuit s’était cassé dans sa tasse de café. Il se leva pour aller chercher une cuillère. Se laissa tomber sur la chaise et reprit, en partant à la pêche au biscuit :

— Il disait jamais maman ni papa. Il ne voulait rien dire. Un jour, il a juste dit, garde-moi avec toi… Ça m’a drôlement remué. J’avais pas d’enfant. Alors, on s’est mis à vivre tous les trois, lui, moi et sa tortue. Il adorait cet animal. Et, chose étrange, elle était attachée à lui. Quand il l’appelait, elle venait. Je ne savais pas qu’une tortue pouvait avoir des sentiments. Elle dressait sa petite tête vers lui, il la prenait dans ses bras et il avançait tout doucement. Elle dormait dans sa chambre. Au pied de son lit, dans une caisse. Je me suis habitué au gamin et à la tortue. Il m’accompagnait partout. Il ne faisait pas un pas sans moi. Quand je travaillais, il était là, quand j’étais dans le jardin, il me suivait. Je l’avais mis à l’école du village, je connaissais l’instit, il n’a pas fait d’histoires. Les gendarmes passaient de temps en temps boire le café. Ils me disaient qu’il faudrait quand même le déclarer, que peut-être ses parents le cherchaient. Je disais rien, j’écoutais, je me disais que les parents, s’ils voulaient le reprendre… C’était pas dur de revenir et de demander. Pas vrai ?

Joséphine et Philippe répondirent « oui, bien sûr » ensemble, suspendus aux yeux voilés de l’homme, au chagrin qui revenait mouiller son regard, aux vieux doigts qui trempaient les gâteaux.

— Un beau jour, on a vu arriver une femme. Une assistante sociale. Évelyne Lamarche. Sèche, autoritaire, brusque. Elle avait marqué « RV Le Floc Pignel » sur son calepin, ce jour-là. Elle a décidé qu’il devait partir avec elle. Comme ça ! Sans rien nous demander, ni à lui ni à moi ! Quand j’ai protesté, elle a juste dit que c’était la loi. Et quand il a fallu lui trouver un nom, elle a déclaré qu’il s’appellerait Hervé Lefloc-Pignel et qu’elle allait le placer dans une famille d’accueil. J’ai protesté, j’ai dit que j’étais sa famille d’accueil, elle a répondu qu’il fallait être inscrit sur une liste, qu’il y avait des tas de gens qui attendaient des enfants, que moi, je m’étais jamais inscrit. Pardieu ! J’en attendais pas d’enfant, moi !

Il s’essuya à nouveau les yeux, replia son mouchoir, le remit dans sa poche, enleva les miettes de gâteau sur la table avec la manche de son pull.

— Il est parti en trois minutes. Il avait passé six ans avec moi. Il hurlait quand elle l’a emmené, il la griffait, il la mordait, il lui donnait des coups de pied. Elle l’a jeté dans la voiture qu’elle a fermée à clé. Il hurlait : « Papie ! Papie ! » C’est comme ça qu’il m’appelait. J’étais pas vieux à l’époque, mais il m’appelait comme ça… J’ai cru mourir. En une nuit, tous mes cheveux sont devenus blancs.

Il se passa la main dans les cheveux, lissa ses sourcils.

— Je ne sais pas ce qu’ils ont fait avec lui, mais partout où on le plaçait, il s’enfuyait. Et il revenait chez moi. À l’époque, on n’écoutait pas les enfants, alors les enfants abandonnés autant dire qu’ils n’avaient pas le droit à la parole. Je lui avais dit un truc, je lui avais dit bosse bien à l’école, c’est le seul moyen de t’en sortir. Il m’a écouté. Toujours premier en classe… Un jour, lors d’une de ses innombrables escapades, il est revenu sans Sophie. Dans la famille où il avait été placé, l’homme était un fou furieux, un ancien para. Il faisait régner la terreur chez lui, imposait une loi démente. Lit au carré, nettoyage des toilettes à la brosse à dents, oui chef, non chef, à vos ordres chef ! À la moindre faute, il le battait. Il avait des traces de brûlures sur tout le corps. La femme ne disait rien. Quand il pleurait, elle disait : « Tu fais comme le patron a dit ! C’est lui qui a raison. Il faut apprendre à travailler et à souffrir ! » Ils avaient recueilli plusieurs gamins pour se payer de la main-d’œuvre gratuite. Elle, elle ne s’occupait pas d’eux. Jamais. Elle avait une relation très forte avec son homme. Elle devait, avant qu’il rentre du travail, se préparer. Elle enfilait des porte-jarretelles, mettait des bas et des sous-vêtements affriolants. Elle se pavanait devant les enfants, en soutien-gorge, petite culotte. Il rentrait, il la caressait devant les enfants et les obligeait à regarder pour apprendre les choses de la vie ! Il me racontait que les petits, parfois, ils vomissaient tellement ils étaient dégoûtés, il disait : « Moi, pas. Moi, je fais exprès de regarder pour lui montrer que j’en ai rien à cirer ! » L’homme lui avait imposé d’être premier en classe sinon il serait puni. Un jour, il a eu un mauvais bulletin. Le fou a pris Sophie et l’a massacrée sur la table de la cuisine. À coups de marteau. Et après, il a fait un truc horrible, il lui a demandé d’aller jeter le corps en bouillie de Sophie à la poubelle. Il devait avoir treize ans. Il s’est jeté contre l’homme, a essayé de se battre, l’homme n’en a fait qu’une bouchée, il est arrivé ici, il était en sang… Eh bien, vous savez quoi ?

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