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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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La Turquie, qui a pris sous sa protection l’Ukraine de la rive droite, s’apprête à s’emparer de la rive gauche. En 1668, les troupes moscovites sont mises en déroute à Tchiguirine. Par ailleurs, les relations avec la Pologne ne sont toujours pas régularisées. Toutefois, l’activité diplomatique déployée par Moscou – une ambassade à Vienne et à Paris pour s’assurer des soutiens dans la guerre contre la Turquie, et des pourparlers avec les Polonais – commence à porter ses fruits. En 1680, un traité de paix est signé avec la Pologne : une délégation de la Rzeczpospolita arrive à Moscou et, au terme de vingt-trois séances, « après épuisement de toutes les ruses, de tous les pièges et finesses diplomatiques5 », une trêve est signée pour treize ans. En 1681, un nouvel accord de paix, cette fois avec la Turquie, est conclu pour vingt ans : Moscou accepte de céder à la Turquie l’Ukraine de la rive droite, à l’exception de Kiev.

Originaire de Bohême, Tanner accompagne l’ambassade polonaise à Moscou et, en 1689, fait paraître en latin, à Nuremberg, une description de la capitale du tsar Fiodor Alexeïevitch. Le diplomate attentif a enregistré quantité de détails sur la ville et la vie de ses habitants. Il décrit dans les moindres nuances le somptueux accueil fait aux ambassadeurs, le festin solennel au cours duquel deux cents plats sont servis, mais tous de poisson : on a confectionné, à base d’esturgeon et de farine, une multitude d’oies, poules, dindes et canards. Tanner relève l’existence d’innombrables églises (on lui affirme qu’il y en a mille sept cents) dont les coupoles confèrent à la cité une majestueuse beauté. Mais deux rues seulement sont pavées de traverses de bois dans toute la capitale : le tsar emprunte l’une d’elles lorsqu’il quitte la ville ; la seconde mène du palais au Possolski Prikaze. « Toutes les autres sont recouvertes de rondins, note l’observateur, ce qui, hiver comme été, y rend la circulation fort désagréable. » La ville, en revanche, compte de nombreux voituriers, qui connaissent leur métier et ont des tarifs très modiques. Le diplomate est heureusement surpris par toutes les perles et pierres précieuses que l’on trouve en Russie et qui se vendent fort peu cher.

Tanner visite la ville jusque dans ses moindres recoins, il s’entretient avec les Moscovites, teste leur nourriture et leurs boissons. Il remarque qu’à chaque coin de rue et à chaque carrefour sont postés des marchands de kvas. Outre l’hydromel et la bière, les Russes produisent du kvas de pommes, dont ils sont friands. « Moi-même, ajoute le visiteur de Bohême, ne l’oublierai de ma vie. » Et il précise : « M’étant enivré une fois de ce kvas, j’ai ensuite passé douze jours dans les affres de la fièvre. » V. Berkh, qui étudie minutieusement la relation de Tanner, lui reproche de trop céder au naturalisme : « Il jugeait des habitants de Russie d’après ceux qu’il rencontrait à la Bourse aux Poux [gigantesque coiffeur en plein air], ou aux bains du Tolkoutchi Riad [l’équivalent des Puces]6. » La pudeur de l’historien lui interdit visiblement de rappeler que Tanner fréquenta aussi le Cabaret Rouge, aux environs de Moscou, où se réunissaient les bambocheurs, afin de « festoyer en compagnie de Bacchus et Vénus ».

La mort du tsar Fiodor, le 27 avril 1682, ne surprend personne – on s’attendait depuis longtemps à ce que s’éteignît ce tsar de santé fragile – mais plonge le pays dans la confusion. L’absence d’une loi de succession engendre une situation assez proche des jours angoissants qui suivirent le décès d’Ivan le Terrible. De nouveau, il importe de choisirs entre deux héritiers : Ivan, seize ans, malade ou, pour reprendre la prudente expression des contemporains, « à l’esprit endommagé », et Pierre, garçon débordant de santé mais n’ayant que dix ans.

Le jour de la mort de Fiodor, le patriarche Joachim réunit les dignitaires civils et religieux et propose d’élire aussitôt le tsar. La majorité est favorable à Pierre, mais une partie de l’assemblée continue à défendre les droits du fils aîné, Ivan. Sur la place devant le Kremlin, se trouvent tous les « rangs [tchins] de l’État moscovite », autrement dit des représentants de toutes les catégories de la société. Ils ont été appelés à Moscou en décembre 1681, pour le Sobor qui doit, une nouvelle fois, revoir le mode de perception de l’impôt. Le Sobor n’a pas lieu, mais les délégués sont à Moscou. Excellent spécialiste du XVIIe siècle, Sergueï Platonov estime que, sur la place du Kremlin, sont rassemblés des « gens de hasard ». Quant à la procédure adoptée pour l’élection – le peuple crie qu’il veut Pierre –, il la qualifie de « hâtive et douteuse sur le plan moral7 ».

Rien n’interdit de penser que l’élection de Pierre Alexeïevitch au trône de « tsar et autocrate de toutes les Russie, Grande, Petite et Blanche » n’eût pas rencontré de résistance sérieuse, n’eût été l’apparition sur la scène politique d’un facteur inconnu jusqu’alors en Russie : les femmes. Alexis, nous l’avons dit, laisse, à sa mort, six filles jeunes et solides. La vie au terem leur pèse. L’aînée des princesses, Eudoxie, a trente-deux ans, la plus jeune, Feodossia, dix-neuf. La plus forte, ambitieuse et énergique, Sophie, a vingt-cinq ans environ. Les princesses, Miloslavski par leur mère, haïssent la seconde épouse de leur père, Natalia Narychkina, devenue leur marâtre. L’auteur de la Vie quotidienne des princesses russes écrit : « Pour les Miloslavski, Natalia Narychkina était haïssable du simple fait qu’elle était leur belle-mère. » L’année de la mort de Fiodor, elle a vingt-cinq ans.

Avec le soutien de deux filles du tsar Michel, le terem engage la lutte pour l’élection d’Ivan. Sophie prend la tête des intrigues. Les streltsy deviennent l’instrument du combat pour le pouvoir.

Fantassins armés d’arquebuses, les streltsy sont apparus dans les troupes moscovites, nous l’avons vu, durant la seconde moitié du XVIe siècle. Leurs armes de faible portée les rendent peu aptes à se mesurer à l’ennemi sur le champ de bataille ; on les emploie avant tout à défendre les villes et ils se voient souvent confier des fonctions de police. Pendant le Temps des Troubles, Jacques Margeret parle de dix mille streltsy. À la fin du XVIIe siècle, ils sont au moins quarante mille. Ils comptent des garnisons à Astrakhan, Kazan, Arkhanguelsk, Nijni-Novgorod. Plus de la moitié d’entre eux – vingt-deux mille – sont stationnés à Moscou, affectés à la protection de la capitale et de la personne du tsar. On sert dans les streltsy à vie et de père en fils, et l’on jouit d’avantages considérables : les streltsy peuvent en effet se livrer au négoce sans acquitter de redevance, ils peuvent être maraîchers, artisans, avoir leur propre maison. À Moscou, ils vivent dans un quartier réservé, la Strelietskaïa Sloboda (le Faubourg des Arquebusiers) où, seuls, en dehors d’eux, sont autorisés à s’installer marchands de bière, de pain et d’avoine.

Soulignant la nécessité d’une loi de succession au trône, louri Krijanitch évoquait le danger de voir apparaître, en qualité de « faiseurs de rois », des janissaires et autres gardes prétoriennes. Les événements qui suivent la mort de Fiodor, vont démontrer sa perspicacité. Les contemporains sont unanimes : Sophie donne le signal du coup d’État. Enfreignant tous les usages, elle suit le cercueil de Fiodor jusque dans la cathédrale, attirant l’attention par ses bruyantes manifestations de tristesse. À la sortie de l’office, elle s’adresse au peuple, en déclarant : « Notre frère, le tsar Fiodor a été empoisonné par nos ennemis ; notre frère Ivan n’a pas été choisi pour régner. Nous ne sommes plus que de pauvres orphelins. Accordez-nous la vie et laissez-nous partir en terre étrangère, chez les rois chrétiens8. » Ivan le Terrible eût pu être fier de sa lointaine descendante.

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