Cri de la chouette
- Автор: Bazin Hervé
- Серия: Famille Rezeau #3
- Год: 1972
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253000860
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:
— Evidemment ! Avec le marché noir que les de Glamotte ont fait pendant la guerre…
Ou encore :
— Evidemment ! Ce sont des Américains qui ont racheté aux Gontron, lessivés…
Malgré l'absence, aux approches du manoir, de toute fermière reconnaissable et poussant comme jadis sa vache au fossé, en branlant du chignon… Bref, malgré le coup de vieux que donne le changement à ceux qui cherchent à se retrouver dans ce qui reste, ce voyage ne s'était pas trop mal passé.
— Les Barbelivien, dans le temps, tenaient cinq bretonnes, dit ma mère au dernier tournant. Les Jobeau tiennent huit normandes et ils font du tabac. Tu verras, la grange a été transformée en séchoir.
Victoire fermière, encore, à quoi tout le reste avait été sacrifié ! Le site était méconnaissable. Le parc avait disparu, à l'exception de quelques platanes au bois invendable. Plus de barrières, mais des clôtures paysannes, où un morceau de rail succédait à un piquet de châtaignier, à un poteau de ciment fêlé et vaguement consolidé par trois ou quatre spires de fil de fer mordu de rouille. L'océan de vert à bouses s'arrêtait au ras de la maison et il n'y sinuait plus que de vagues passages, pelés par des trottinements. Quand je stoppai, sur cette herbe, ce fut le long d'une carcasse qui avait été la grande serre et dont il ne restait aucune vitre hormis quelques débris coincés dans les angles du châssis, entrelacé avec de foisonnants rejets de glycine. Morceaux d'ardoise, morceaux de tuf jonchaient le pied des murs, donnant une idée de l'état de ceux-ci, tout crevassés, et de celui des toits, rongés de mousse et de parmélies, parcourus d'ondulations suspectes incriminant des solives probablement aussi pourries que le lattis. Aux persiennes dépenaillées manquaient la moitié des lames et, au-dessus, les œils-de-bœuf cernés de briques écaillées n'étaient plus que des trous, béants, où s'engouffraient directement les moineaux.
— Que veux-tu que j'y fasse ? dit ma mère, affectant de s'adresser à Salomé. Ton oncle Marcel ne fait pas un sou de réparations.
Puis elle se mit à crier, les mains en porte-voix, dans la direction de l'Ommée :
— Fé… lix ! Mar… the !
J'aperçus alors les tenanciers qui râtelaient avec de grands râteaux de bois de la feuillée pour litière. L'homme, sans se déranger, se contenta de lever un bras. La femme, une boulotte empaquetée dans sa blouse, s'en vint sans hâte.
— Elle, c'est Marthe Argier, de La Bertonnière, expliquait ma mère.
— Madame a fait bon voyage ? Madame veut sa clé ? fit Marthe à dix mètres.
Malgré sa prudence et sa réserve, son petit œil de porcelet, ses lèvres puissamment avancées exprimaient un grand appétit de nouvelles.
— Vrai de vrai, c'est monsieur Jean ! reprit-elle. J'étais petiote à son départ, mais je le remets bien. Je le disais tantôt à Félix : Depuis le temps que ça glapit, le verra-t-on jamais, le renard ? Et l'avenante demoiselle, c'est donc qui… ? J'ai point trop de temps. Venez-vous-en, madame, que je vous rende votre affaire.
La familiarité du ton, une certaine négligence de forme en disaient long sur la transformation des rapports entre l'étable et le salon. Mais il devait y avoir autre chose :
— Je laisse toujours les clés à Marthe quand je pars, dit Mme Rezeau. Attendez-moi une seconde.
La seconde dura un quart d'heure. J'étais bien étonné d'être là et plus encore de ne pas m'y sentir dépaysé, mais au contraire revenu en même temps que vexé d'appartenir à ces ruines, de tirer mon origine d'un périmé, d'un décati où me fascinait pourtant ma jeunesse. Souvenirs, confitures qui laissent remonter leur sucre ! Lentement je contournai le pavillon de droite pour déboucher dans la cour intérieure où, des massifs de jadis, ne subsistait qu'un gynerium à grands plumets, au milieu d'un désert glaiseux, semé de fientes et parcouru par dix races de poules. Je pus apercevoir de loin la Jobeau qui sortait de chez elle, un sac sur le dos et rentrait en face, suivie de ma mère portant précieusement une de ces grandes boîtes cubiques de fer-blanc destinées à tenir au sec leurs dix couches de gâteaux. Je savais que les deux femmes allaient dès lors déverrouiller les portes : celle du bas de l'escalier, celle du palier, celle de l'antichambre pour parvenir enfin au saint des saints : la chambre de Madame. Salomé grelottait, regardait sans y croire ces enfilades de bâtiments délabrés, ces tourelles embrochant une brume grise en train de descendre sur les pacages :
— Comment vit-elle ? fit cette enfant compatissante. Elle est ruinée, elle n'a plus rien, ça se voit.
Les talons de Marthe Jobeau martelaient l'escalier. Il valait mieux répondre bas :
— Si tu parles de revenus, mon chou, tu n'as pas tout à fait tort, bien que ta grand-mère touche quelques sous de la ferme, plus la moitié de la pension de retraite de ton grand-père, plus quelques petites rentes. Mais tu as vu passer le sac et la boîte à gâteaux qui, par peur du feu, doivent être confiés à la fermière à chaque absence. Imagine là-dedans quelques millions en titres et en bijoux de famille.
Et puis au fond pourquoi accepter le mystère ? La fermière ressortait. Je me frottai les mains en jetant :
— Bon, le magot est en place ? On peut monter, madame Marthe ?
Un réflexe de fidélité, d'honnêteté dans le secret, crispa un instant le visage de la Jobeau. Puis son petit œil se fit amical, sans doute à cause du « madame Marthe ». Elle se mit à rire :
— C'est fou, monsieur Jean. Vous voyez que ça brûle chez moi ? J'en tremble. Je lui ai dit vingt fois : y a des banques. Mais à la banque, Marthe, qu'elle me répond, si je meurs, ce sera partagé entre tous. Je veux pouvoir donner à qui me plaît. Et puis voilà le vrai : elle le tripote, elle le caresse, son papier ; elle les taille, un par un, ses petits coupons… Ça l'occupe. Qu'est-ce qu'il lui reste, sauf les causettes après la messe le dimanche et le soir avec moi ? Sa seule amie qu'elle allait voir les jours de marché à Segré, Mme Lombert…
— Mme Lombert ! répétai-je, tout bête de découvrir si tard une explication si simple.
— Oui, elle est partie. Monsieur Marcel ne vient plus. Il s'est piqué contre Madame : elle coupe les arbres, elle vend les meubles… Quant aux enfants que voulez-vous qu'ils fassent ici ?
Elle s'arrêta une seconde, hésita, se relança :
— Une fois, il y a longtemps de ça, Madame avait obtenu Rose, l'aînée, pour quinze jours. La pauvre petite ! Elle se mourait d'ennui. Les rogatons à manger, les rengaines à entendre : Voyons, tiens-toi droite. On dit : oui grand-mère, on dit : merci grand-mère… Au bout de cinq jours la gamine lui a chipé un billet et s'est ensauvée. Même mes gosses, j'aime pas qu'ils traînent du côté du château. Des fois elle en voudrait, elle tourne autour, comme nos hommes autour des mécaniques pour voir ce que ça a dans le ventre. Mais vite ça l'achale, elle se met à pester, à crier après. Une fois elle m'en avait attrapé un et vas-y que je te pince le gras du bras, en tournant. Je ne dis pas, le gamin l'avait traitée de vieille bique. Mais c'était à moi de le talocher.