Auditeur
Puisque je suis parti, cette semaine, pour m’adresser aux auditrices et auditeurs qui m’écrivent, et les premières sont plus nombreuses que les seconds, je voudrais souligner un paradoxe. Le mot auditeur, par la vertu du verbe latin audire, dépasse l’idée d’« entendre » et même celle d’« écouter », pour évoquer toutes les impressions, les sentiments, les connaissances qui entrent en nous par le sens de l’ouïe. Or, la radio comme la peinture et le dessin transmettent des messages purs : l’une parle, dit, exprime, les autres montrent. La plupart des médias et des spectacles font les deux à la fois. Quant au spectacle de la vie, il mobilise les cinq sens, inégalement.
Cette épuration des sens qui ramasse tous messages en un produit une relation privilégiée. Les auditeurs et auditrices, donc, peuvent et doivent prendre la parole, répondre, questionner, dialoguer. Et ils le font, radiophoniquement, mais aussi par l’écriture : poste ou courriel — que je préfère à cet imèle écrit comme un émail. Faute de temps, je ne parviens pas à répondre à tous les courriers, et pourtant…
Les auditeurs y manifestent une attention, une finesse d’écoute, une sensibilité, une ironie, une sympathie et parfois de petites antipathies qui m’impressionnent. Et je me dis : celle-là, ou celui-ci, pourrait bien me remplacer avantageusement, ce qui me permettrait de reprendre une place d’auditeur et de m’indigner contre les coups bas portés au bon français.
Car ce courrier d’auditeurs manifeste un amour du langage clair et sain et une exigence sans faiblesse. Qu’il m’échappe un espèce de pour une espèce, un pallier à pour pallier quelque chose, une fausse liaison et je sais que des réprobations méritées pleuvent. Avant de répondre sur des points plus précis, je vous adjure, chers zauditeurs, auditeurs très chers, de demeurer impitoyables. Sans masochisme et sans purisme — je m’applique à dire issme —, cela aide à se corriger.
« Auditeurs sachant auditer », dit Philippe Meyer, qui, lui, parle admirablement, vous méritez des parleurs sachant parler ; mais s’ils fautent, sachez leur pardonner[11].
27 décembre 2000
Euphémisme
Parmi les « dérives », comme on dit, de notre langue, il y a un sujet qui fâche ou qui fait sourire plusieurs auditeurs, selon leur caractère. J’ai cru remarquer que les femmes et les jeunes s’en amusent plus souvent que les hommes un peu moins jeunes. Ce qui est sûr, c’est que les euphémismes, ces mots qui tournent autour des choses et refusent d’appeler un chat un chat, quand ils apparaissent, déclenchent des réactions critiques. Remplacer balayeur par technicien de surface, il est vrai, revient à préférer une expression prétentieuse, pompeuse et obscure à un mot très clair. Trop souvent, les inventeurs d’euphémismes nous concoctent un enfer pavé de bonnes intentions. Et certains débouchent sur de franches et cocasses absurdités : j’ai lu quelque part qu’un hôpital de Montréal, au Canada, recommandait, pour ne pas être désagréable aux patients, de ne plus les appeler des « malades », mais des « non-handicapés ». Reste à nommer les handicapés des non-malades, et « tout le monde il est heureux ». Mais ça ne guérirait personne. Et le mot handicapé lui-même me semble être un euphémisme utile, pour éviter infirme, plus brutal.
Euphémisme vient du grec et signifie à peu près « bien dit, bien parlé », de même que euphonie désigne un son agréable. Le contraire de l’euphonie est la cacophonie, mais certains euphémismes, qui prétendent mieux dire, peuvent aboutir à des résultats dissonants.
Mon correspondant, qui a de l’humour, répudie malentendant et malvoyant, trouvant que sourd et aveugle remplissaient bien leur office, et se demande si on finira par dire : il est malentendant comme un pot, ce qui serait plaisant. Mais il ne faut pas oublier que les mots nouveaux sont justement utiles lorsqu’ils ne remplacent pas les braves mots anciens. Entre sourd et malentendant, le déficit auditif diminue : les malentendants entendent mal, c’est clairement dit, alors que les sourds n’entendent pas. C’est une différence énorme, pour les intéressés. L’euphémisme n’est pas condamnable parce qu’il cherche à dire mieux les choses pénibles ; il l’est quand il n’y parvient pas.
28 décembre 2000
Tout à fait
Un auditeur bordelais me fait part de son irritation quand il entend, au lieu de oui, d’accord, ou d’autres expressions de la réponse positive, un tout à fait qui lui semble ridicule. « Est-ce que tu t’appelles André ? Tout à fait, Gaston. » « Crois-tu qu’il va faire beau ? Tout à fait », et ainsi de suite.
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11
À la relire, cette chronique me paraît un peu démagogique et peut-être masochiste. Mais ce qui fut dit est dit : verba manent…