Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
Sauf une fois.
Alex pleurait énormément, elle s’épuisait, elle sentait que son esprit commençait à divaguer, que son cerveau devenait un électron libre, sans maîtrise, sans attaches, sans repères. Il avait descendu la cage pour la prendre en photo, Alex a dit, pour la millième fois sans doute :
— Pourquoi moi ?
L’homme a levé la tête, comme s’il ne s’était jamais posé la question. Il s’est penché. À travers les planches, leurs visages se sont trouvés à quelques centimètres l’un de l’autre.
— Parce que… parce que c’est toi.
Ça l’a saisie, Alex. Comme si tout s’était arrêté d’un coup, que Dieu avait basculé un interrupteur, elle n’a plus rien senti, ni ses crampes, ni sa soif, ni ses douleurs d’estomac, ni ses os glacés jusqu’à la moelle, toute tendue vers ce qu’il allait répondre.
— Qui êtes-vous ?
Il a souri, simplement. Peut-être qu’il n’a pas l’habitude de parler beaucoup, que ces quelques mots l’avaient épuisé. Il a monté la cage, très vite, il a pris son blouson et il est parti sans un regard, il semblait même en colère. Il en avait sans doute dit plus qu’il ne le voulait.
Cette fois-là, elle n’a pas touché aux croquettes, il venait d’en ajouter à celles qui restaient, elle a juste attiré à elle la bouteille d’eau et elle l’économise. Elle voulait réfléchir à ce qu’il avait dit mais quand vous souffrez à ce point, comment penser à autre chose ?
Elle passe des heures le bras tendu au-dessus d’elle, la main serrant, caressant l’énorme nœud de la corde qui retient sa cage. Un nœud gros comme son poing, incroyablement serré.
Au cours de la nuit suivante, Alex est tombée dans une sorte de coma. Son esprit ne se fixait sur rien, elle avait l’impression que toute sa masse musculaire avait fondu, qu’elle n’était plus que des os, qu’elle était réduite à un raidissement total, une immense contracture des pieds à la tête. Jusqu’ici, elle était parvenue à se tenir à une discipline, des exercices minuscules qu’elle renouvelait à peu près toutes les heures. Bouger d’abord les doigts des pieds, puis les chevilles, les tourner dans un sens, trois fois, puis dans l’autre, trois fois aussi, remonter, les mollets, serrer les mollets, les détendre, resserrer, de chaque côté, étirer la jambe droite le plus loin possible, la ramener, recommencer, trois fois, etc. Mais maintenant, elle ne sait plus si elle a rêvé ses exercices où si elle les a fait vraiment. Ce qui l’a réveillée, ce sont ses gémissements. Au point qu’elle a pensé que c’était quelqu’un d’autre, une voix extérieure à elle. Des petits râles qui venaient du ventre, des sonorités qu’elle ne connaissait pas.
Et elle avait beau être parfaitement réveillée, elle ne parvenait pas à empêcher ces gémissements de s’échapper d’elle, au rythme de sa respiration.
Alex en est certaine. Elle a commencé à mourir.
10
Quatre jours. Quatre jours que l’enquête piétine. Les analyses sont vaines, les témoignages, stériles. Ici on a vu le fourgon blanc, ailleurs, il est bleu. Plus loin, on a cru qu’une femme avait disparu, une voisine, on appelle, elle est au travail. Une autre sur laquelle on investiguait déjà revient de chez sa sœur, le mari ne savait pas qu’elle avait une sœur, un bordel…
Le procureur a nommé un juge, un jeune type qui s’active, de la génération où on aime que ça pulse. La presse, elle, n’en a quasiment pas parlé, le fait divers a été cité et aussitôt recouvert par la déferlante quotidienne d’informations. Le bilan, c’est qu’on n’a pas encore logé le ravisseur et qu’on ne sait toujours pas non plus qui est la victime. Toutes les disparitions déclarées ont été vérifiées, aucune ne peut être celle de la rue Falguière. Louis a élargi la recherche à tout le territoire, il est remonté assez loin dans les disparitions des jours précédents, puis des semaines précédentes, et des mois précédents, en vain. Rien qui puisse correspondre à une fille, jeune et réputée assez jolie, dont un trajet plausible passe par la rue Falguière dans le quinzième arrondissement de Paris.
— Personne ne la connaît donc cette fille ? Personne ne s’inquiète de ne pas la voir depuis quatre jours ?
Il est presque vingt-deux heures.
Ils sont assis sur un banc et regardent le canal. Une belle brochette de flics. Camille a laissé le bureau au nouveau stagiaire et il a emmené Louis et Armand dîner. Question restaurant, il n’a ni imagination ni mémoire, pour se rappeler une bonne adresse, c’est toujours la croix et la bannière. Demander à Armand, c’est idiot, il n’est pas allé au restaurant depuis la dernière fois où on l’a invité, l’établissement a dû fermer depuis belle lurette. Quant à Louis, ce qu’il pourrait recommander n’est pas dans les moyens de Camille. Le soir, sa cantine, c’est Taillevent ou Ledoyen. Alors, Camille tranche. La Marine, quai de Valmy, quasiment au pied de son immeuble.
On aurait eu beaucoup de choses à se dire. Quand ils travaillaient ensemble, qu’ils finissaient tard, il n’était pas rare qu’ils dînent avant de rentrer. La règle a toujours été que Camille payait. Selon lui, laisser Louis régler la note aurait été de mauvais goût vis-à-vis des autres, aurait rappelé que malgré son traitement de fonctionnaire, l’argent n’est pas un problème. Pour Armand, personne ne se serait même posé la question, quand vous proposez à Armand de dîner avec vous, c’est que vous l’invitez. Quant à Maleval, il avait toujours des problèmes d’argent, on sait comment il a fini.
Ce soir, Camille a été content de payer, il n’en dit rien mais il est heureux d’avoir ses deux gars. C’est inattendu. Trois jours plus tôt, il ne l’aurait même pas imaginé.
— Je ne comprends pas…, dit-il.
Le dîner est loin, on a traversé la rue, on marche le long du canal, on regarde les péniches amarrées.
— À son travail, personne ? Pas de mari, pas de fiancé, de petit ami, de copine, personne ? Pas de famille ? En même temps, dans une ville comme celle-ci, par les temps qui courent, que personne ne la réclame…
La conversation d’aujourd’hui ressemble à toutes celles qu’ils ont toujours eues, ponctuée de longs silences. Chacun a le sien, pensif, réflexif ou concentré.
— Tu prenais des nouvelles de ton père tous les jours, toi ? demande Armand.
Évidemment non, même pas tous les trois jours, son père aurait pu mourir subitement chez lui et rester là une semaine avant que… Il avait une amie qu’il voyait souvent, c’est elle qui l’a trouvé mort, qui a prévenu. Camille l’a rencontrée deux jours avant l’enterrement, son père l’avait évoquée distraitement, comme une vague relation. Il a quand même fallu trois voyages en voiture pour rapporter chez elle ce qu’elle laissait chez lui. Une femme petite, fraîche comme une pomme, presque rose, avec des rides, qu’on aurait dites jeunes. Elle sentait la lavande. Pour Camille, que cette femme ait pris la place de sa mère dans le lit de son père était, au sens propre, inimaginable. Deux femmes qui n’avaient rien à voir. C’était un autre monde, une autre planète, à la limite, il se demandait même quel rapport il y avait eu entre ses parents, on aurait dit aucun. Maud, l’artiste, avait épousé un pharmacien, allez comprendre. Il s’était posé mille fois la question. La petite pomme joliment ridée avait quelque chose de plus naturel dans le décor. Qu’on le retourne dans n’importe quel sens, nos parents, ce qu’ils faisaient ensemble reste souvent un mystère. Cela dit, quelques semaines plus tard, Camille s’est rendu compte que la petite pomme avait siphonné, en quelques mois, une bonne partie des avoirs du pharmacien. Camille s’est marré. Il l’a perdue de vue, c’est dommage, ça devait être quelqu’un.