Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
Louis arrive. Pas dormi non plus. Camille le détaille rapidement. Costume Brooks Brothers, cravate Louis Vuitton, chaussures Finsbury ; toujours très sobre. Pour les chaussettes, Camille ne peut pas encore se prononcer et, de toute manière, il n’y connaît rien. Louis est chic mais, quoique parfaitement rasé, il a une petite mine.
Ils se serrent la main comme un matin ordinaire, comme s’ils n’avaient jamais cessé de travailler ensemble. Depuis qu’ils se sont retrouvés, la nuit dernière, ils ne se sont pas réellement parlé. Rien évoqué de ces quatre années. Il n’y a rien de secret, non, c’est de l’embarras, des douleurs et puis, qu’est-ce qu’il y aurait à dire devant un pareil échec ? Louis et Irène s’aimaient beaucoup. Camille pense que Louis s’est senti responsable lui aussi de cet assassinat. Louis ne prétendait pas au même chagrin que Camille mais il avait le sien. C’était incommunicable. Au fond, ils ont été écrasés par le même désastre, ça leur a coupé la parole à tous les deux. D’ailleurs tout le monde a été sidéré, mais eux ils auraient dû se parler. Ils n’y sont pas arrivés et, peu à peu, ils ont continué de penser l’un à l’autre, mais ils ont cessé de se voir.
Les premières conclusions de l’Identité ne sont pas encourageantes. Camille feuillette rapidement le rapport et passe les pages à Louis au fur et à mesure. La gomme des pneus, ce qu’il y a de plus courant comme gomme et qui doit équiper cinq millions de véhicules. Le fourgon, le genre le plus habituel. Quant au dernier repas de la victime, crudités, viande rouge, haricots verts, vin blanc, café, avec ça…
On s’installe devant le grand plan, dans le bureau de Camille. Le téléphone sonne.
— Ah, Jean, dit Camille, tu tombes bien.
— Oui, rebonjour à toi aussi, dit Le Guen.
— J’ai besoin d’une quinzaine d’agents.
— Absolument impossible.
— Donne-moi plutôt des femmes.
Camille prend quelques secondes de réflexion supplémentaire.
— Il me les faut pendant au moins deux jours. Peut-être trois, si on ne retrouve pas la fille d’ici là. Et aussi un véhicule supplémentaire. Non, deux.
— Écoute…
— Et je veux Armand.
— Oui, ça, c’est possible. Je te l’envoie toute de suite.
— Merci pour tout, Jean, dit Camille en raccrochant.
Puis il retourne vers le plan.
— On va avoir quoi ? demande Louis.
— Le moitié de tout. Plus Armand.
Camille garde les yeux rivés sur le plan. Au mieux, en levant les bras, il pourrait toucher le sixième arrondissement. Pour pointer le dix-neuvième, il faudrait une chaise. Ou une baguette. Mais ça fait petit professeur, la baguette. Au fil des années, il a pensé à plusieurs formules, pour ce plan. Le fixer au plus bas, le poser carrément au sol, le découper en zones et les coller en ligne… il n’en a retenu aucune parce que toutes celles qui résolvaient son problème de taille posaient le problème inverse à tous les autres. Aussi, comme chez lui, comme à l’Institut médico-légal, ici aussi, Camille a ses instruments. Question tabourets, échelles, marchepieds, escabeaux, c’est un expert. Dans son bureau, pour les dossiers, les archives, les fournitures et sa documentation technique, il a opté pour une petite échelle en aluminium, étroite, de format moyen et pour le plan de Paris, c’est un tabouret de bibliothèque, le modèle qui roule et qui se bloque quand on monte dessus. Camille l’approche et grimpe. Il observe les axes qui convergent vers le lieu de l’enlèvement. On va organiser les équipes qui vont quadriller tout le secteur, la question est de savoir où limiter le périmètre d’action. Il désigne un quartier, regarde soudain ses pieds, réfléchit, se retourne vers Louis et demande :
— J’ai l’air d’un général à la con, tu ne trouves pas ?
— Dans votre esprit, je suppose que « général à la con » est un pléonasme.
Ils plaisantent mais en fait, ils ne s’écoutent pas. Chacun poursuit sa réflexion.
— Quand même…, dit Louis pensivement. Aucun fourgon de ce modèle n’a été volé très récemment. À moins qu’il ne prépare son coup depuis de longs mois, enlever une fille avec son propre véhicule, il a pris de drôles de risques. Une voix derrière eux.
— Il n’a peut-être rien dans le citron, ce type…
Camille et Louis se retournent. C’est Armand.
— S’il n’a rien dans le citron, il est imprévisible, dit Camille en souriant. Ça va rendre les choses encore plus difficiles.
Ils se serrent la main. Armand a travaillé plus de dix ans avec Camille, dont neuf et demi sous ses ordres. C’est un homme effroyablement maigre, d’apparence triste et frappé d’une avarice pathologique qui a gangrené toute sa vie. Chaque seconde que vit Armand est tendue vers l’économie. La théorie de Camille, c’est qu’il a peur de la mort. Louis, qui a fait à peu près toutes les études qu’on peut faire, a confirmé que c’était psychanalytiquement défendable. Camille était fier d’être un bon théoricien dans une matière dont il ignore tout. Professionnellement, Armand est une infatigable fourmi. Donnez-lui le Bottin de n’importe quelle ville et revenez un an plus tard, il aura vérifié tous les abonnés.
Armand a toujours voué à Camille une admiration sans mélange. Au début de leur carrière, lorsqu’il a appris que la mère de Camille était un peintre célèbre, son admiration a tourné à la ferveur. Il collectionne les coupures de presse la concernant. Il a dans son ordinateur une reproduction de toutes les œuvres d’elle qu’on peut trouver sur Internet. Lorsqu’il a su que c’est au tabagisme ininterrompu de sa mère que Camille devait le handicap de sa petite taille, Armand a été troublé. Il a tenté de réaliser une synthèse qui concilierait l’admiration pour un peintre dont il ne comprend pas le travail mais dont il admire la célébrité et la rancune qu’on peut vouer à une femme aussi égoïste. Mais ces sentiments trop contradictoires ont eu raison de sa logique. On dirait qu’il cherche encore. Pourtant, c’est plus fort que lui, il ne peut pas s’en empêcher, dès que l’actualité fait remonter à la surface le nom ou une œuvre de Maud Verhœven, Armand exulte.
« Tu aurais dû l’avoir pour mère, lui a dit Camille, un jour, en le regardant par en dessous.
— C’est bas », a grommelé Armand qui n’est pas dépourvu d’humour.
Lorsque Camille a dû s’arrêter de travailler, il est venu lui aussi le visiter à la clinique. Il attendait que quelqu’un passe en voiture pas trop loin pour éviter de payer le transport, il arrivait les mains vides avec un prétexte toujours différent mais il était là. La situation de Camille le bouleversait. Sa peine était réelle. Vous travaillez des années et des années avec des gens et finalement vous ne les connaissez pas. Que survienne un accident, un drame, une maladie, une mort et vous découvrez à quel point ce que vous saviez d’eux était circonscrit à des informations proposées par le hasard. Armand a des générosités, ça semble un peu fou à dire. Certes, ça n’est jamais monnayable, ça ne doit pas lui coûter d’argent mais, à sa manière, il a des grandeurs d’âme. À la Brigade, personne n’y croirait, dire une chose pareille ferait hurler de rire tous ceux qu’il a déjà tapés dix fois c’est-à-dire tout le monde.
Quand il venait le voir à la clinique, Camille lui donnait de l’argent pour qu’il aille lui chercher un journal, deux cafés au distributeur, une revue. Armand gardait la monnaie. Et à la fin de sa visite, lorsqu’il se penchait à la fenêtre, il voyait Armand, sur le parking, interroger les visiteurs qui quittaient la clinique pour trouver celui qui le ramènerait à une distance suffisante de chez lui pour finir le chemin à pied.