La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Devant sa cuisinière Aga en fonte recouverte de trois couches d’émail vitrifié, Choupette s’affairait. Elle préparait les œufs au plat de son homme. Revêtue d’un déshabillé rose, qui la parait de voiles vaporeux, elle veillait, le sourcil froncé, la mine grave, à l’excellence de ses gestes. Elle savait mieux que personne jeter l’œuf dans la poêle chaude, saisir l’albumine visqueuse, dorer le jaune puis le crever, retourner l’ensemble, saisir à nouveau puis, enfin, à la dernière minute, d’une délicate virgule du poignet, lâcher une giclée de vinaigre balsamique et servir en faisant glisser dans l’assiette préalablement tiédie par ses soins. Pendant ce temps, de larges tranches de pain complet aux graines de lin grillaient dans un toaster Magimix à quatre gueules chromées. Le bon beurre salé normand baignait dans le beurrier à l’ancienne, des tranches de jambon à l’os et des œufs de saumon reposaient dans un plat blanc à liseré doré.
Tout ceci demandait une extrême concentration que Marcel Grobz avait du mal à respecter. Séparé depuis vingt minutes à peine de Choupette, il la cherchait comme le chien lancé sur la trace du cerf fouille de la truffe les feuilles mortes et marque l’arrêt dès qu’il sent le cervidé à portée de babines. L’arrêt chez Marcel Grobz se traduisait par un lancer de bras sur l’épaule de Choupette, un pincement à la taille et un gros baiser claqué sur le bout de chair satinée qui dépassait de la nuisette.
— Laisse-moi, Marcel, marmonna Josiane, le regard rivé sur la dernière étape de la cuisson des œufs.
Il recula à regret, alla s’asseoir devant son couvert dressé sur un set de table en lin blanc. Un verre de jus d’orange fraîchement pressé, un flacon de vitamines « 60 ans et plus », une soucoupe en laque de Chine contenant une cuillerée de pollen de châtaignier complétaient l’ensemble. Son œil se mouilla.
— Que de soins, que d’attentions, que de raffinement ! Tu sais, Choupette, le meilleur de tout, c’est l’amour que tu me donnes. Je ne serais rien qu’une calebasse vide sans lui. Le monde entier ne serait rien sans l’amour. C’est une force de frappe insensée que la plupart des humains négligent. Ils préfèrent se consacrer au pognon, les imbéciles ! Alors qu’en cultivant l’amour, l’amour humble de tous les jours, l’amour que tu distribues à tout le monde sans faire de chichis, tu t’enrichis, tu t’agrandis, tu resplendis, tu te bonifies !
— Tu parles en faisant des rimes maintenant ? demanda Josiane en posant une large assiette sur le set en lin blanc. À quand l’alexandrin, Racine ?
— C’est le bonheur, Choupette. Il me rend lyrique, heureux, beau même. Tu trouves pas que je suis devenu beau ? Les femmes se retournent sur moi dans la rue et me goûtent de l’œil. Je fais le badin, je ne dis rien, mais je biche, je biche…
— C’est parce que tu parles tout seul qu’elles te reluquent !
— Non, Choupette, non ! C’est tout l’amour que je reçois qui me transforme en astre solaire. Elles veulent se frotter à moi pour se réchauffer. Regarde-moi : depuis que nous vivons ensemble, j’embellis, je rajeunis, je rayonne, je me muscle même !
Il se frappa le ventre qu’il avait rentré et se maintenait plaqué contre le dos de la chaise en grimaçant.
— Tutt ! Tutt ! Marcel Grobz… Ne deviens pas bêtement sentimental et commence par avaler ton jus d’orange sinon les vitamines vont s’évaporer et il faudra que tu happes l’air.
— Choupette ! Je suis sérieux. Et heureux, si heureux… Je pourrais m’envoler si je ne me retenais pas !
Nouant sa large serviette autour du cou pour épargner la chemise blanche, il enchaîna aussitôt, la bouche pleine :
— Comment va l’héritier ? A-t-il bien dormi ?
— Il s’est réveillé vers huit heures, je l’ai changé, je l’ai nourri et hop ! au lit. Il dort encore et il est hors de question que tu ailles le réveiller !
— Juste un petit baiser léger sur le bout de son pied droit…, supplia Marcel.
— Je te connais. Tu vas ouvrir toute grande ta gueule et le dévorer !
— Il adore ça. Il roucoule de plaisir sur la table à langer. Je l’ai changé trois fois, hier. Je l’ai badigeonné de Mytosil. Il a une de ces paires de couilles ! Féroces ! Mon fils sera un loup affamé, une lance de Bengali, une arbalète à ailerons profilés qui ira se planter dans le cœur des filles et ailleurs !
Il éclata de rire, se frotta les mains à l’idée de tant de truculence à venir.
— Pour le moment, il dort et toi, tu as rendez-vous au bureau.
— Un samedi, tu te rends compte ! Me donner rendez-vous un samedi matin à l’aube !
— Il est midi ! Tu parles d’une aube !
— On a dormi tout ce temps ?
— Tu as dormi tout ce temps !
— N’empêche qu’on a bien fait la fête, hier, avec René et Ginette ! Qu’est-ce qu’on a picolé ! Et Junior qui dormait comme une bûche de Noël ! Allez… Choupette, laisse-moi le manger de baisers avant que je file…
Le visage de Marcel Grobz se plissa en une supplique tremblante, il joignit les mains, mima le communiant fervent, mais Josiane Lambert demeura inflexible.
— Les bébés, faut que ça dorme. Surtout à sept mois !
— Mais il en fait douze de plus ! T’as vu : il a déjà quatre dents et quand je lui parle, il comprend tout. Tiens, l’autre jour, je me demandais si je devais installer une nouvelle usine en Chine, je parlais tout haut, croyant qu’il était occupé à jouer avec ses pieds – t’as vu comme il triture ses pieds, je suis sûr qu’il apprend à compter ! – eh bien, il a relevé sa petite gueule d’amour et il a fait oui. Deux fois de suite ! Je te jure, Choupette, il m’a dit oui, vas-y, fonce ! J’ai cru que j’avais la berlue.
— Mais tu as la berlue, Marcel Grobz. Tu perds complètement la boule.
— Je crois même qu’il m’a dit go, daddy, go ! Parce qu’il parle anglais aussi. Tu le sais ça ?
— À sept mois !
— Parfaitement !
— Parce que tu l’endors avec des méthodes Assimil ? Tu ne crois quand même pas que ça marche ? Tu m’inquiètes, Marcel, tu m’inquiètes.
Chaque soir, en couchant son fils, Marcel Grobz enclenchait un CD pour apprendre l’anglais. Il l’avait acheté au rayon « enfants » chez WH Smith, rue de Rivoli. Il se couchait sur la moquette, près du berceau, ôtait ses chaussures, glissait un oreiller sous sa nuque, et répétait dans le noir les phrases de la leçon numéro 1. My name is Marcel, what’s your name ? I live in Paris, where do you live ? I have a wife… Enfin a nearly wife, rectifiait-il dans le noir. La voix anglaise, féminine et douce, le berçait. Il s’endormait et n’avait jamais dépassé la première leçon.
— Il parle pas couramment, je te l’accorde, mais il balbutie quelques mots. Moi, j’ai entendu go-Da-ddy-go en tout cas. J’en mettrais ma main au feu !
— Eh bien, retire-la tout de suite ou tu vas finir manchot ! Marcel, reprends-toi. Ton fils est normal, juste normal, ce qui ne l’empêche pas d’être un bébé très beau, très vif, très futé… Mais ne va pas m’en faire un empereur de Chine polyglotte et biznessman ! À quand ses premiers jetons à ton conseil d’administration ?
— Moi, je te dis simplement ce que je vois et ce que j’entends. J’invente rien. Tu me crois pas, c’est ton droit, mais le jour où il va te dire hello mummy, how are you ? ou la même chose en chinois, parce que j’entends bien lui faire apprendre le chinois dès qu’il aura fini l’anglais, ne le laisse pas choir de stupeur ! Je te préviens, c’est tout.
Et il enfonça une mouillette beurrée dans ses œufs frits, la fit racler dans son assiette jusqu’à en barbouiller les bords.
Josiane lui tournait le dos, mais le surveillait dans le reflet de la vitre. Il mangeait, gaillard, avalait ses mouillettes en moulinant des bras comme un Tarzan de répertoire. Il souriait dans le vide, s’arrêtait de mastiquer pour tendre l’oreille et guetter le gazouillis de son fils. Puis, dépité, il reprenait sa mastication. Elle ne put s’empêcher de sourire. Marcel senior et Marcel junior, ils allaient faire une sacrée paire de rusés compères. C’est vrai, reconnut-elle, que Junior a la tête farcie de matière grise et la comprenette rapide. À sept mois, il se tenait droit dans sa chaise de bébé et tendait un doigt impérieux vers l’objet de son désir. Si elle refusait de s’exécuter, il fronçait les yeux et lui balançait un regard Scud. Quand elle parlait au téléphone, il écoutait, la tête penchée et opinait. Parfois il semblait vouloir dire quelque chose, mais s’énervait comme s’il ne trouvait pas ses mots. Un jour, il avait même claqué des doigts ! Elle n’était pas très au courant du comportement habituel des bébés, mais force lui était de constater que Junior était très en avance. De là à lui prêter une compétence pour les affaires de son père, il n’y avait qu’un pas qu’elle se refusait à franchir. Junior grandira à la vitesse normale. Je refuse qu’il devienne un prix d’excellence, un crâne d’œuf prétentieux. Je le veux barbouillé de bouillie, en barboteuse, les fesses à l’air, afin que je puisse le dorloter à satiété. Je l’ai attendu trop longtemps pour le lâcher dans la cour des grands en Pampers.