Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
» Son corps comme son visage sont dignes d’Aphrodite, sa voix est une mélodie, sa peau un champ enneigé, sa démarche celle d’une panthère. Ses cheveux sont noirs comme la nuit. Ses yeux sont un feu où va se fondre le cuivre. Voilà ce que l’on dit.
» Je ne l’ai jamais vue. Peu de gens l’ont aperçue. Elle ne quitte que rarement sa demeure et se déplace dans une litière voilée. Mais, oui, c’est ce que dit la chanson. Une chanson à boire. Malheureusement, nous autres gens du peuple, nous ne pouvons que l’aimer en chanson. Et peut-être les couplets sont-ils un rien exagérés. » Ricanement. « Peut-être l’aède qui les a composés prenait-il ses désirs pour des réalités. »
S’il s’agit de Raor, je dirais qu’il l’a bien croquée. Everard se sentit glacé au sein de l’étuve. Il ordonna à sa voix de ne pas trembler. « D’où vient-elle ? Est-elle accompagnée de parents ? »
Timothée se tourna vers le colosse. « Pourquoi une telle insistance ? Elle n’est pas pour toi, mon ami, oh non ! même si tu lui proposais un millier de statères. Pour commencer, les hommes qui ont d’ordinaire sa faveur ne manqueraient pas de te jalouser. Cela risquerait de te valoir des ennuis. »
Everard haussa les épaules. « Simple curiosité de ma part, c’est tout. Une femme sortie de nulle part, qui du jour au lendemain ou presque obtient les faveurs de ministres royaux…»
Timothée prit un air inquiet. « On raconte que c’est une sorcière…» En hâte : « Non que je cherche à la dénigrer, entends-moi bien. Écoute, elle a financé un temple dédié à Poséidon, à l’extérieur de la ville. Une bien pieuse démarche. » Il ne put résister à son cynisme. « Cela procure un emploi à son cousin Nicomaque, qui en est le prêtre. Il était là bien avant son arrivée, mais j’ignore ce qu’il faisait – peut-être lui préparait-il le terrain. » En hâte, une nouvelle fois : « Avec tout le respect que je lui dois. Pour ce que j’en sais, c’est une déesse descendue parmi nous. Changeons de sujet, veux-tu. »
Poséidon ? s’interrogea Everard. Si loin de la mer ?… Oh ! oui. C’est aussi le dieu des chevaux et des séismes, et ce pays est bien pourvu de ce côté.
Le soir venant, il estima que Chandrakumar aurait regagné le vihara. Il commença par se rassasier devant un brasero, un plat de lentilles aux oignons servi dans un chapati. Les tomates, le poivre vert et le maïs grillé ne feraient leur apparition que dans un lointain futur. En guise de café, il dut se contenter d’une piquette coupée d’eau. Et pour soulager un besoin naturel, il s’isola dans une ruelle provisoirement déserte. Le pissoir*, cette conquête dont la civilisation était redevable aux Français, ne verrait le jour que dans l’avenir – pour une période hélas trop brève.
Le soleil avait sombré derrière les remparts et les rues plongées dans l’ombre se rafraîchissaient lorsqu’il arriva à destination. Cette fois-ci, le moine portier le conduisit dans une chambre. Ou plutôt une cellule, minuscule et dépourvue de fenêtre, dont une simple tenture assurait l’intimité. Une lampe en terre cuite posée sur une étagère dispensait une chiche lumière et un parfum acre, et Everard avança avec précaution entre le matelas de paille et le tapis où un homme était assis en tailleur.
Chandrakumar leva la tête, et l’éclat de la lampe se refléta sur ses yeux globuleux. Petit et mince, il avait le teint basané et les lèvres pleines d’un Indien ; né à la fin du XIXe siècle, il avait consacré sa thèse de doctorat à la société indo-bactrienne, ce qui avait amené la Patrouille à lui proposer de poursuivre ses études sur le terrain. Il était vêtu d’un dhotî blanc, portait des cheveux longs et tenait près de sa bouche un objet dont Everard devina qu’il ne s’agissait pas d’une simple amulette.
« Réjouis-toi », déclara-t-il d’une voix hésitante.
Everard lui rendit son salut en grec. « Réjouis-toi. » Le moine qui l’avait conduit s’éloigna. Il reprit la parole, à voix basse et en temporel. « Pouvons-nous parler sans courir le risque d’être écoutés ?
— Vous êtes un agent ? » demanda Chandrakumar d’une voix tremblante. Comme il allait pour se lever, Everard lui fit signe de n’en rien faire et posa sa carcasse sur le sol de terre battue.
« Exact, fit-il. La situation commence à se corser.
— Je m’en doutais un peu. » Chandrakumar avait retrouvé sa contenance. C’était un universitaire et non un gendarme, mais les agents de terrain comme lui devaient être vifs et résistants. Sa voix restait cependant un peu tendue. « Ça fait un an que je me demande quand je verrai arriver quelqu’un. L’heure de la crise a sonné. » Un temps. « N’est-ce pas ? » L’avenir ne dépendait pas nécessairement d’un événement historique du genre spectaculaire.
Everard désigna le médaillon accroché à sa chaîne. « Mieux vaut éteindre ce truc. Il ne faudrait pas que les échos de notre conversation parviennent à des oreilles ennemies. » Cette amulette dissimulait sans doute un enregistreur moléculaire auquel Chandrakumar était en train de confier ses observations de la journée. Il disposait d’un communicateur et autre matériel sophistiqué, mais probablement les avait-il planqués ailleurs.
Une fois le médaillon désactivé, Everard reprit : « Ma couverture est celle de Méandre, un soldat de fortune illyrien. Je suis en fait l’agent spécialiste Jack Holbrook, né en 1975 à Toronto. » Dans le cadre d’une mission aussi délicate que celle-ci, on ne communiquait à ses alliés que le strict nécessaire. Everard et Chandrakumar échangèrent une poignée de main, comme le faisaient les hommes de leurs époques respectives. « Et vous êtes… Benegal Dass, c’est cela ?
— C’est ce que je suis chez moi. Ici, j’utilise le nom de Chandrakumar. Ce qui ne s’est pas fait sans mal. Lors de mon précédent séjour, j’étais « Rajneesh ». Celui-ci ne pouvait pas refaire son apparition si tôt après être reparti dans son pays, de crainte d’éveiller les soupçons, si bien qu’il m’a fallu inventer une histoire de cousinage pour expliquer notre ressemblance. »
Ils étaient passés à l’anglais sans s’en rendre compte, et cet idiome familier les détendait d’un rien. Peut-être étaient-ils encore trop nerveux pour entrer dans le vif du sujet.
« J’ai été surpris de découvrir que vous étiez parti avant cette année, dit Everard. Le siège qui s’annonce est célèbre. Vous auriez pu corriger les erreurs et combler les lacunes de Polybe, sans parler des autres fragments de chroniques qui ont survécu. »
Chandrakumar ouvrit les bras. « Étant donné mes ressources et ma durée de vie également limitées, je ne souhaitais gaspiller ni l’une ni les autres à assister à une guerre. Du sang, de la misère, des larmes, et qu’en reste-t-il au bout de deux ans ? Antiochos est incapable de prendre la cité et n’a pas envie de rester plus longtemps coincé ici. Il conclut une paix dont la conséquence est le mariage de sa fille avec le prince Démétrios et s’en va marcher sur l’Inde. Ce qui importe avant tout, c’est l’évolution d’une société. La guerre n’est rien d’autre que sa pathologie. »
Everard s’abstint de le contredire. Non qu’il aimât la guerre ; il n’en avait que trop vu. D’un autre côté, la guerre était partie intégrante de l’Histoire, tout comme le blizzard du climat arctique ; et l’issue d’un conflit avait souvent de profondes conséquences sur l’Histoire.