À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
— Alger la Blanche ! pouffai-je.
Elle rougit intensément.
— Chacun ses goûts, riposta Danièle, piquée.
— Hélas ! Seulement on n’emporte pas l’Afrique à la semelle de ses souliers, mon chou. Je me demande ce que donnerait un chalet suisse à Dakar ou à Cotonou ?
— Par moments, je me demande si vous ne seriez pas odieux par coquetterie, dit-elle sans se fâcher.
— Odieux parce que je trouve que votre maison ressemble à une tour de contrôle ?
J’éclatai de rire.
— Il va bientôt faire installer le radar sur le toit, notre ami Julien ?
— Cette maison nous plaît, déclara Danièle. Nous y sommes bien.
— Avec les nains de Blanche-Neige folâtrant sur les pelouses et la piscine pareille à la gare Saint-Lazare, ça doit ressembler au paradis.
— Chacun donne à son bonheur le cadre qui lui convient !
— Un bonheur qui passe deux fois par mois par les maisons de rendez-vous !
Elle descendit de son tabouret.
— Il me semble qu’on s’est dit l’essentiel, décida la jeune femme.
— Vous êtes pressée ?
— De vous quitter, oui.
— Vous partez en vadrouille ?
— Non, je regagne ma tour de contrôle.
Elle me tendit la main.
— Quelque chose me dit que vous ne devez pas être très heureux, ajouta Danièle.
Je sus brusquement ce qui avait déclenché en moi, dès le matin, cet intense besoin d’elle. Un rien : les inflexions de sa voix quand, au moment où je pleurais contre elle, agenouillé sur le boulevard, elle avait murmuré : « je sais » en me caressant le cou. Quelque chose d’infiniment tendre, de presque maternel. Cette extraordinaire douceur dont tout homme a besoin. Une tendre compassion. Une indulgence infinie.
Comme la veille, des larmes me vinrent. Je voulus parler, mes lèvres tremblaient trop fort ; je ne pus que secouer la tête. Elle attendit un peu, me regardant avec attention, comme pour s’assurer que je ne lui jouais pas la comédie, puis regrimpa sur son tabouret.
— Ça ne va vraiment pas, hein ?
— Ça passera, balbutiai-je. Je traverse une période de confusion. Quand on rebricole sa vie on est obligé de tout reconsidérer : soi-même et la conception qu’on a des autres.
— Comment vivez-vous ?
— À l’hôtel George V, dans une très belle chambre. Le lit est en bois fruitier avec des incrustations, les murs sont tendus de bleu, les rideaux sont crème et la salle de bains est gris et rose. Vraiment, c’est un très bel appartement. Je possède un dressing-room dont je ne me sers pratiquement pas. Il me suffit d’appuyer sur un bouton pour…
Elle m’interrompit.
— Vous y vivez seul ?
— Seul, mais avec qui, vous demandez-vous ? Eh bien, seul-seul, ma chérie.
— Que s’est-il passé avec votre femme ? Je suis indiscrète ?
— On n’est jamais assez indiscret, Danièle. La charité commence par de l’indiscrétion. Ce qui s’est passé avec ma femme ? Je ne le sais pas encore ; l’érosion, je suppose ? Si je vis assez vieux, un jour j’y verrai plus clair. Ces machins-là, c’est comme les événements historiques : seul le temps les met en lumière.
— Vous la regrettez ?
À cause de mon ivresse clapoteuse je peinais sur mes pensées.
— Je regrette une idée que j’avais de nous deux, ma conception du foyer, et tout ce qu’il y a eu de propre entre elle et moi. Je regrette le temps d’avant les souillures ; le temps de l’innocence ; le temps des vaches maigres. Nous avions un pâturage plein de vaches très maigres, Danièle, auxquelles on comptait les côtes pour passer le temps. Oscar !
— Georges, Monsieur ! rectifia le barman.
— Remettez-moi ça, et servez un scotch à madame. Si, si, Danièle, vous allez me faire un bout de conduite sur les chemins tortueux de la saoulographie. Vous n’avez pas le droit de m’écouter en buvant de la flotte.
Elle soupira :
— Alors, un seul !
— Qu’il soit double, s’il doit être unique. Un double, Georges !
Elle s’était accoudée au comptoir d’acajou et, le menton dans la main, me regardait. Ses yeux disaient : « pauvre drôle de type ». Je cherchai à qualifier cette lueur vigilante qui éclairait sa prunelle. Une pitié amusée, décidai-je.
— Tiens, s’exclama une voix : qu’est-ce que tu fous ici ?
Je vis s’avancer Pierre Rossel, le vieux jeune premier de cinéma. La cinquantaine passée, il continuait de jouer les amoureux romantiques. Quand on le voyait de près, on s’apercevait qu’il était couvert de rides, mais une couche de fond de teint gommait vingt ans de ce visage qui prenait merveilleusement la lumière.
— Salut, Pierrot, dis-je, tu as amené ton jumeau ?
Il plissa un œil :
— Pourquoi ?
— Je te vois deux ; ça vient de moi ou de ta mère ?
— Ça vient des établissements Martini de Milano, plaisanta Rossel en désignant mon verre rechargé.
Je fis les présentations. Danièle parut interloquée. Elle sortait très peu. Serrer la main d’une vedette la faisait rougir comme une collégienne.
— Tu prépares un film pour Barnaque, paraît-il ? me demanda le bourreau des cœurs.
— Pour, et avec Barnaque, hélas ! soupirai-je. Tu le connais ? Il est aussi pédé que toi, seulement, lui, c’est les mouches qu’il sodomise !
Ma boutade le fit se renfrogner. Rossel détestait les allusions à ses mœurs.
— Toujours ce dialogue étincelant, grommela-t-il ; bonne continuation, vieux !
Il adressa un signe de tête à ma compagne et s’en fut rejoindre un groupe de jeunes gens dans le fond de la salle.
— Vous ne m’aviez pas dit que vous étiez dans le cinéma, dit Danièle d’un ton de reproche.
— Vous ne vouliez même pas apprendre mon prénom, objectai-je.
— Vous êtes metteur en scène ?
— Dialoguiste, mon nom est Jean Debise.
Elle eut une exclamation enfantine :
— Oh ! bien sûr, je connais. La semaine dernière on a passé un film de vous à la télévision : « Les portes du Désir ».
— Un péché de jeunesse, m’excusai-je, à l’époque j’avais encore un peu faim, j’écrivais n’importe quoi, pour n’importe qui, à n’importe quel prix. Depuis, bien du temps a passé. Je croyais qu’il y avait prescription, mais cette foutue télé est une nécrophage qui exhume les pires cadavres pour les dévorer.
Elle but son verre. Aussitôt ses traits se modifièrent. Profitant de ce qu’elle louchait en direction de Rossel, je fis signe au barman de lui servir un nouveau scotch.
Quand elle s’aperçut de la chose, elle se contenta de murmurer : « Traître » et de sourire.
Je sus alors, malgré mon ivresse, que tout allait recommencer.
CHAPITRE VI
— Vous me le demanderez, mon autographe, hein ? Vous me le demanderez ?
Elle avait moins bu que la veille, mais elle était dix fois plus saoule. Quant à moi, j’appréhendais ce qui se passerait lorsque je descendrais de mon perchoir.
— Vous serez bien avancé avec le nom de ce connard sur un bout de papier. Vous le ferez mettre sous verre ?
— Il représente quelque chose d’inouï, pour moi. J’étais amoureuse de lui dans ma jeunesse ! Je rêvais de l’approcher, de lui parler… Et puis il est là, il m’a serré la main, il…