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À San Pedro ou ailleurs…

Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:

VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
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— Oh, merde, vous êtes saoule ou conne ! finis-je par m’emporter. Amoureuse de cette vieille frappe ! Ne vous envolez pas, mon chou, c’est pas parce qu’il vous a touchée que vous voilà sanctifiée !

Ma rogne ne la rebutait pas.

— J’ai peur qu’il ne parte, venez, on va lui demander.

— Bon, d’accord…

Je me cramponnai bien fort à la main courante du comptoir et d’un pied mou sondai le vide. Rien de plus traître qu’un haut tabouret pour un poivrot. L’escalader ou en descendre constitue un exploit périlleux. Malgré mon application et ma prudence, je renversai le siège qui s’abattit avec fracas dans la mollesse d’un slow.

Les danseurs tournèrent la tête dans ma direction. Je décidai de régler les consommations pour filer de cette boîte sitôt l’autographe demandé. Ça me gênait horriblement de présenter à Rossel la requête de Danièle. Je trouvais ridicule qu’un homme de ma réputation joue les midinettes et s’abaisse à solliciter la signature d’un vieux cabot vaniteux. Tenant mon amie par l’épaule, je m’approchai en tanguant de sa table. On y riait beaucoup. Une demi-douzaine de jeunes éphèbes en redingotes et foulards de soie faisaient la roue devant le comédien.

— Pierrot, dis-je, ça t’ennuierait de donner un autographe à madame ?

Me connaissant, il crut que je plaisantais, mais Danièle lui décocha une œillade humide, si pétrie d’admiration que Rossel sortit une photographie de sa poche (il en avait toujours quelques-unes sur lui) et la signa au crayon feutre.

— Voici, madame ! fit-il en lui tendant le cliché imprimé d’un geste rond.

— Oh, merci ! balbutia Danièle.

Je me penchai sur l’image.

— Il était beau à l’époque du muet, hein ! gouaillai-je. Tu ne peux pas t’imaginer le plaisir que tu fais à Madame, Pierrot. Elle va offrir ça à sa grand-mère dont tu étais l’idole dans sa jeunesse.

Personne ne rit. J’entraînai une Danièle morte de honte à l’extérieur du bar.

Il tombait la même pluie floue que la veille. Montparnasse était sans joie, malgré son animation et ses lumières. L’air frais me dégrisa un peu.

— Vous avez la plaisanterie méchante, déclara Danièle, vous n’aimez pas Pierre Rossel ?

— Je m’en fous.

— À vous entendre, on penserait que vous le détestez. C’est à cause de… de ses mœurs ?

— Vous plaisantez ! Huit sur dix de mes meilleurs copains sont homosexuels, l’ont été ou vont le devenir !

« Ce soir, il m’énervait : j’étais jaloux de lui. Ou plus exactement, jaloux de l’admiration que vous lui témoigniez.

Elle regarda la photographie à la lumière rose de l’enseigne.

— C’est vrai, murmura-t-elle, je suis stupide. J’appartiens à cette catégorie de gens que le cinéma impressionne encore. Ça doit venir de mon séjour prolongé en Afrique. De temps à autre, nous quittions notre exploitation de bois, en brousse, pour descendre à Abidjan. Nous y passions quelques jours. Pendant que mon mari traitait ses affaires, moi je faisais une cure de cinéma. Il m’arrivait d’aller voir trois films dans la même journée… Ensuite je les ressassais jusqu’au voyage suivant…

J’avais soif d’avoir trop bu. Je me dis que si nous entrions dans un café, la beuverie allait continuer, or j’approchais de la zone critique. Quelques verres encore et je risquais de ne plus me rappeler mon nom.

— Venez ! décidai-je.

Elle se laissa entraîner par le bras sans poser de questions. Nous descendîmes le boulevard Raspail et prîmes la petite rue de droite. Le globe de l’hôtel répandait sa clarté blanchâtre. Les caractères noirs peints dessus s’écaillaient ; seules, des taches indécises subsistaient. Danièle savait depuis la sortie du bar que nous allions venir là. Elle n’eut pas une protestation et franchit le seuil docilement. L’entrée sentait la cire et le repassage. Dans un bureau exigu, une vieille personne digne et grise vérifiait des comptes dans un grand livre. Elle leva à peine les yeux, me réclama trente-cinq francs et cria à une invisible Rosy de nous « installer » au 14.

— Deuxième étage ! me dit-elle.

Nous prîmes l’ascenseur. Dans son vison mouillé et avec ses cheveux décoiffés, Danièle faisait un peu déjetée. Elle tenait son sac d’une main, la photographie de Rossel de l’autre et évitait de me regarder. Je pensais que vingt-quatre heures plus tôt elle se trouvait dans cette étroite cabine, pressée contre un inconnu. Aucun désir ne me tenaillait. Je l’avais amenée dans cet établissement avec l’espoir d’anéantir les sales images de la veille en leur superposant ma version personnelle de « Danièle à l’hôtel ». Je constatais que, bien au contraire, ce louche pèlerinage donnait un prolongement à mon tourment car il le précisait.

Une pauvre créature sans âge ni formes nous attendait devant la cage de l’ascenseur pour nous guider au 14. L’étage était plein de cris et de soupirs.

— Ces messieurs-dames veulent boire quelque chose ? s’enquit la changeuse de draps.

J’avais hâte de me retrouver en tête à tête avec Danièle.

— Pas pour l’instant, ma jolie, lui dis-je en fourrant un billet dans la poche de son tablier blanc.

Je poussai le verrou et me retournai. Avec ses glaces piquées et son cosy creusé, son sanitaire mesquin et sa moquette lépreuse, la chambre était d’un terrible réalisme. Danièle accrocha son manteau de fourrure au portemanteau avant d’aller s’asseoir sur le divan bas dans une pose impudique. Elle m’attendait avec une soumission voisine de l’indifférence absolue. Je restai adossé à la porte afin d’avoir une meilleure vue d’ensemble de la scène et de son décor. Cela dura. Elle ne bronchait pas. À la fin je m’approchai du lit, pris de l’argent dans ma poche et lui tendis un billet de cent francs tout froissé.

— Ton petit cadeau ! annonçai-je, ça ira comme ça ?

Elle se laissa tomber sur le dos, noua ses mains derrière sa tête et se mit à fixer le plafond. Son regard était d’une pureté étonnante.

— T’es une pute, Danièle, murmurai-je en m’asseyant dans un fauteuil pelucheux. Une pauvre roulure. Dis-moi tout : tu faisais le tapin avant d’épouser ton béquilleux ? Il n’est qu’une prostituée pour suivre ainsi le premier venu…

La colère me faisait bafouiller. Tout ce que je n’avais jamais osé dire à ma femme, aux pires instants de notre drame, je le crachais à cette fille quasi inconnue.

— Tu me dégoûtes, Danièle ! Je n’ai pas la moindre envie de toi. Je serais incapable de te prendre, incapable, tu entends ? Je préférerais me taper le souillon informe qui nous a ouvert la porte.

Son silence, son immobilité me montaient à l’incandescence. Un reste de lucidité — bien vacillant — me retenait de la battre. Jamais jusqu’alors je n’avais frappé une femme, pourquoi éprouvais-je l’affreuse envie de la meurtrir ? Ma gifle d’hier se lisait encore sous son rouge à lèvres. Une petite boursouflure foncée lui déformait quelque peu la bouche. Ce fut cette légère protubérance qui m’empêcha de la rouer de coups. Trop d’alcool dans les veines ! À ce rythme-là, j’allais bientôt voir des chauves-souris. Elle venait de fermer les yeux. Je me mépris :

— Pas la peine de chialer, les putains ne pleurent pas.

— Je ne pleure pas, fit-elle en gardant les paupières baissées.

Je continuai de la couvrir d’injures. Je les débitais sourdement, les mains crispées sur les accoudoirs du fauteuil. Je cherchais les mots les plus blessants, les comparaisons les plus outrageantes, les images les plus crues.

Quand ma rage pantela et qu’à bout d’inventions je me tus, je vis que Danièle s’était endormie.

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