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À San Pedro ou ailleurs…

Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:

VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
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Et elle fut là, près de moi, avec son manteau de fourrure où perlaient des gouttes de pluie, la même robe que la veille, et le sac de daim noir que je lui avais rapporté. J’eus du mal à reconnaître son visage figé. Elle était à jeun ; un je ne sais quoi de dur rendait ses traits anguleux. Elle cessa immédiatement de m’enchanter. Je la trouvai quelconque. Ma déception dépassa ma surprise.

— Un scotch pour Madame, Georges ! Et pas de téléphone pour moi !

L’arrivante escalada le tabouret voisin. Je tendis la main pour l’aider, mais elle feignit de ne pas la voir.

— Non, pas de whisky, rectifia-t-elle, donnez-moi du vichy avec n’importe quoi dedans.

Georges se rembrunit.

— On ne sert pas de vichy ici, madame ! protesta le barman.

— Alors un Perrier !

Il me prit à témoin :

— Le Perrier, d’accord, mais pas seul…

Danièle haussa les épaules.

— Servez-moi un scotch-Perrier. Mais je me servirai l’eau moi-même.

Le garçon retrouva son sourire commercial. Quand il eut posé le verre d’alcool et la bouteille d’eau gazeuse devant la jeune femme, elle vida son verre dans le bac à plonge où j’avais jeté mon alliance. Ensuite de quoi, tranquillement, elle se servit en eau. Georges se renfrogna.

— Ça te choque ? lui demandai-je.

Il hocha la tête.

— J’aime pas voir gaspiller la marchandise.

— Tu penses aux petits Hindous qui n’ont même pas un whisky pour oublier leur faim, hein ?

Sentant ma hargne, il préféra s’éloigner.

Je me tournai vers Danièle.

— C’est votre période d’austérité ?

— De sobriété seulement.

— Sur toute la ligne ? Ce soir vous ne tapinez pas ?

Ses doigts se crispèrent sur le verre embué.

— Ce soir je suis venue vous voir.

— Vous saviez que je serais ici ?

— Ce n’était pas difficile à deviner.

— Bon, alors allez-y, engueulez-moi, j’écoute !

Elle posa sur moi un regard froid et ne dit rien.

— Sacrée Marie, va ! grommelai-je. Les bonnes femmes ont vraiment le mensonge chevillé aux lèvres. Je vous entends encore me dire de chercher un autre prénom parce que celui-ci était le vôtre ! Vous êtes une vraie menteuse, car vous mentez gratuitement, par sport…

Elle ne se départit pas de son calme.

— Je vous ai répondu ainsi parce que Marie était le prénom de ma mère.

— Il faudrait maintenant que je voie votre livret de famille pour vous croire. Vous voulez que je vous dise, Danièle ? Je préférais Marie.

— Je sais.

— Comment le savez-vous ?

— Je l’ai lu dans vos yeux.

— Qu’est-ce qu’on peut lire dans les yeux d’un type bourré à mort ?

— Tout, et principalement votre déception.

— Quelle déception ?

— Celle que vous avez éprouvée en me voyant. Je ne corresponds pas à l’idée que vous aviez gardée de moi. Savez-vous pourquoi ?

— Ça m’intéresse…

— Hier, quand nous nous sommes rencontrés, nous avions déjà pas mal bu, vous et moi. Ensuite nous avons continué ensemble, si bien que nos brèves relations se sont situées très au-dessus de la réalité. En ce moment je suis moi-même. Je vous propose ma face d’ombre et elle ne vous plaît pas.

— C’est vrai, lâchai-je, cynique, pas du tout ! Pourtant je suis bien plus saoul qu’hier…

— Il faut croire que ça ne suffit pas.

— Vous ne voulez vraiment pas essayer de picoler un peu, qu’on se rende compte ?

— Non.

— Dommage, alors, cette engueulade ?

— Inutile. Je sais que vous me laisserez tranquille désormais. Si j’étais allée moi-même à la porte ce matin, vous n’auriez pas eu par la suite ce comportement de collégien.

— Vous m’en voulez ?

— Non. Dans un sens c’était flatteur.

— Ça barde, avec votre bonhomme ?

Ma question parut presque la surprendre.

— Quelle idée !

— Un époux ne doit pas tellement apprécier qu’un autre homme fasse le siège de sa maison et de son téléphone ?

— Ça l’agace, c’est pourquoi il m’a conseillé de venir. Il aime sa tranquillité jusqu’à la maniaquerie.

Je faillis dégringoler de mon siège.

— Il vous a conseillé de venir !

— Devant votre insistance. Il m’a dit : « Si tu ne vas pas sermonner cet ahuri, il est capable de nous casser les pieds pendant plusieurs jours. »

— Car vous lui avez parlé de… de nous ?

— Il fallait bien.

— Et que lui avez-vous dit ?

— La vérité !

— Quoi, la vérité ?

— Eh bien, notre rencontre, ici.

— Vous lui avez raconté l’hôtel et ce qui a suivi ?

— Non, Julien est un mari discret.

— Moi j’appellerais plutôt ça de la complaisance.

— Si ça vous fait plaisir…

— Il sait que vous vous tapez des types de rencontre, au cours de vos sorties ?

— Je suppose qu’il s’en doute.

— Il ne vous demande jamais d’explications ?

Ses sourcils se joignirent, exprimant l’irritation.

— Jamais. Mais je préfère ne pas parler de lui.

— Vous avez raison, la discrétion doit être réciproque. En tout cas, votre petite bonniche est une foutue garce.

Elle sourit.

— Parce que c’est à lui qu’elle a transmis le message que vous me destiniez ? Il ne faut pas lui en vouloir, c’est sa fille !

— Vous vous fichez de moi ?

— Non, il l’a eue avec une Noire, bien avant de me rencontrer. Il s’y est attaché et l’a amenée en France avec nous.

— En qualité de femme de chambre ?

Elle haussa les épaules :

— Il est comme ça !

— Pour lui c’est plus une esclave que la chair de sa chair, hein ? Et on crie au scandale quand des Noirs exaltés bouffent les testicules de leurs gentils patrons. Ça ne vous fait pas honte d’avoir votre belle-fille pour domestique ?

— Si vous disiez à Thérésa qu’elle est ma belle-fille, vous la feriez rire aux éclats.

— Elle l’ignore ?

— L’expression est sans signification pour elle. Là-bas on subit la nature. Les sentiments filiaux ou maternels ne sont pas les mêmes qu’ici. Elle est fière d’être née d’un Blanc, voilà tout !

— Tu parles d’un cadeau ! Georges, remettez-moi ça ! Madame me flanque la pépie.

J’examinai Danièle dans la glace du bar. Quand on regarde quelqu’un dans un miroir, on a de lui une vision déformée. Ses traits vous semblent asymétriques. Je jugeais ma compagne vraiment laide. Quel étrange coup de folie m’avait donc secoué pour que je détruise à cause d’elle une journée de ma vie ? Je déplorais ces heures d’incohérence. Je regrettais mon travail, Geneviève, et jusqu’au saumâtre caviar de midi. Le souvenir de ma faction devant la maison de Carbon m’indignait.

— Vous avez une propriété sensationnelle ! lui dis-je en feignant une admiration démesurée.

— Vous trouvez ?

Une certaine satisfaction de petite-bourgeoise égaya sa prunelle. Elle était fière de son cube de ciment. Dans ce domaine également quelque chose s’écroulait : Danièle ne possédait pas le moindre sens esthétique. Cependant, la veille — sans doute à cause de son vison et de son clip — je lui trouvais une allure racée. « Toujours se méfier des premières impressions », disait mon père…

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