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À San Pedro ou ailleurs…

Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:

VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
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Sa poitrine se soulevait régulièrement. Sa robe retroussée révélait des jambes admirables. J’allai au lavabo et me fis couler longuement de l’eau froide sur la tête. Ce bruit d’ablutions ne la réveilla pas. On eût dit, à la voir reposer si calmement, qu’elle allait dormir de la sorte pendant très longtemps, des jours peut-être ? Je voulus croire qu’à son réveil elle serait devenue une autre femme.

Je revins m’asseoir auprès d’elle. L’une de ses chaussures gisait sur le parquet. Je la ramassai et la glissai à l’intérieur de ma veste, contre ma poitrine. Geste d’ivrogne, bien sûr, mais qui traduisait mon immense besoin de réchauffer cet être endormi, de le faire participer aux battements de mon cœur.

Je dus rester longtemps, plié en deux sur mon siège pour que s’impriment dans ma chair les durs reliefs du soulier. À la fin j’eus le souffle bloqué. Je ressortis la chaussure vernie et la déposai à terre. Après quoi, j’arrachai une page de mon carnet de rendez-vous et j’écrivis :

Danièle,

J’ai l’honneur de porter à ta connaissance le fait suivant : je t’aime.

Jean.

Je mis ce billet dans le soulier avant de m’en aller.

*

À plusieurs reprises je faillis retourner à l’hôtel. J’étais honteux d’avoir laissé Danièle dans cette triste chambre. Une infamie de plus à inscrire à mon palmarès ! Pourtant, quelque chose m’assurait confusément qu’elle était nécessaire, qu’elle s’inscrivait dans l’obscur agencement de nos destins.

Il était bien que je l’eusse injuriée et qu’elle se fût endormie. À certains moments de sa vie, on a la certitude d’accomplir des actes prémédités par une volonté supérieure. C’était le cas cette fois-là. Je consentais un sacrifice en abandonnant Danièle sur le cosy ravagé par des amours de passage.

Je me mis à chercher ma voiture dans le quartier, mais je devais être saoul perdu car je ne parvins pas à la retrouver. Peut-être me l’avait-on volée après tout ? Je pris un taxi pour rentrer au George V.

CHAPITRE VII

— Je suis malade, décidai-je en me réveillant.

Et je me rendormis, vaguement satisfait de me savoir indisponible.

Et puis il y eut des cloches ! En plein quartier des Champs-Élysées, c’était bizarre. Elles m’intriguèrent un moment, mais je me souvins qu’on était dimanche. De nouveau satisfait, je replongeai dans une torpeur qui n’était plus exactement du sommeil.

Je continuais de réfléchir en pointillé. Dimanche à l’hôtel ! Ce pouvait être un bon thème de film. Le dimanche, c’est la maladie du monde. Où qu’on se trouve, il vous atteint. Je cherchais dans ma mémoire les dimanches que j’avais ignorés, et n’en trouvais pas. En croisière, perdu dans un refuge de montagne, dans une chambre de clinique, partout il s’était manifesté Si ! Il m’était arrivé de ne pas en avoir conscience au départ, de me mettre à vivre une journée toute pareille à une journée de semaine, mais infailliblement j’avais fini par me trouver « en état de dimanche ».

Je fis une rapide mise au point.

— Je suis malade. C’est dimanche. J’ai perdu ma bagnole.

Quoi encore ? J’oubliais quelque chose mais n’insistai pas. J’étais hors d’atteinte. Hors de toutes les atteintes. Il suffisait que je reste pelotonné dans la chaleur de mon lit pour m’abstraire.

« Do not disturb ». L’écriteau pendait au loquet de ma porte, dans le couloir. Il représentait mon dernier geste cohérent.

Ma tête me faisait très mal. Elle s’accompagnait d’une brûlure tenace au ventre. Je savais que la position verticale me serait fatale. Je souffrais également de la gorge. « Ma cuite de la veille, songeai-je. Cette fois j’ai dépassé la dose prescrite. » Habituellement, j’encaissais bien les lendemains désenchantés. Pourtant, quelques années auparavant, à la suite d’une période de fortes libations, j’avais essuyé une horrible crise de foie dont le souvenir me donnait encore le frisson. Pendant quatre jours j’étais resté plié en deux, l’abdomen fouaillé de brûlures fulgurantes, avec un teint de cancéreux, des paupières plombées et les nausées les plus féroces de toute mon existence. Martine me soignait bien. Avec juste ce qui convenait d’énergie et de sollicitude. Je gardais encore aux lèvres le goût pisseux de ses bouillons de poireaux.

Maintenant il me fallait supporter stoïquement mon mal. Traverser seul ce douloureux passage. La meilleure thérapeutique c’était mon lit. J’évoquais la vieille chienne malade des Marcé, se gavant de chaleur devant la cheminée. Elle mettait sa vieillesse à rissoler et on devinait, à son immobilité, à ses légers clignements d’yeux, qu’il s’agissait d’une certaine forme de la volupté.

Je dormis encore, content en filigrane d’user le temps à si bon marché. Le ronfleur du téléphone m’arracha aux sortilèges d’un rêve indécis. D’instinct, je refusai cet appel. Quel importun osait troubler ma précaire félicité ? Barnaque ou Marcé, naturellement. On allait me parler avec passion de ce sujet scabreux, si étranger à moi depuis deux jours. Je m’abstins de décrocher. La sonnerie insista. Je mis mon oreiller sur ma tête. À la fin elle cessa. Il suffisait d’un peu de patience pour se préserver des invasions de ce genre. Tout au fond de mon individu, une nausée se préparait. Je fermai les yeux, m’efforçai de l’oublier. Je devais pouvoir la refuser comme, à l’instant, l’appel téléphonique. Question de volonté, d’endurance. Des pensées biscornues me vinrent. Quelle différence y a-t-il entre le foie et le téléphone ?

La sonnerie retentit de nouveau au bout d’un court laps de temps. Devant l’insistance de mon correspondant, la téléphoniste avait dû se renseigner auprès du concierge et apprendre que ma clé ne figurait pas au tableau. Je fis un effort pour m’emparer du combiné. Ce geste faillit me faire vomir. Le grognement que j’émis pour manifester ma présence avait de quoi décourager les bonnes volontés.

— Jean ! Je te réveille ?…

Il me fallut plusieurs secondes pour reconnaître la voix nette et incisive de Martine. Bon Dieu, cela faisait des mois que je ne l’avais pas entendue. J’appréhendais chaque fois qu’on m’appelait. Mais ce matin-là elle ne me causa pas la moindre émotion. On ne peut pas réagir normalement quand on a la gueule de bois. Ma seule préoccupation était de contenir mon mal de cœur.

— Écoute, Jean, je rentre d’un petit voyage en Allemagne. Et je viens de trouver ce, cet affreux papier… Le jugement de divorce… Ainsi donc, ça y est ?

J’avais déjà envisagé ce coup de fil, à un mot près j’aurais été capable d’écrire ce qu’allait me dire Martine. Curieux que je la connaisse si bien et si mal.

— Pardonne-moi, Jean. Je voudrais te poser une question, une simple question !

« Mais non, songeai-je, tu vas en poser trente-six »

— … Quel effet ça te fait, Jean ?

— Envie de vomir, coassai-je.

— Oui, moi aussi, fit-elle d’un ton un peu tragique.

— Moi, c’est parce que je me suis beurré comme une vache, cette nuit, eus-je la force de préciser.

Il en fallait beaucoup plus pour démonter Martine.

— Et pourquoi t’es-tu saoulé, Jean ?

Même dans l’illogique de ses actes, Martine s’obstinait à rester logique. Une manie !

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