À San Pedro ou ailleurs…
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1968
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «À San Pedro ou ailleurs…». Краткое содержание книги:
IL y a des gens bizarres dans les bars, la nuit…
Des hommes et des femmes accrochés à la rampe du comptoir pour « laisser souffler » leur destin.
Des hommes, des femmes qui se regardent, qui se sourient… se disent quelques mots, n'importe lesquels :
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Et puis ils repartent dans la nuit, à la recherche d'un impossible bonheur, à la recherche d'eux-mêmes.
Ils s'en ont plus loin.
A San Pedro…
Ou ailleurs.
VOUS CROYEZ QUE LES MOUCHES AIMENT LE WHISKY ?
Je fouillai mes poches fébrilement.
Elle regarda mon billet de cinquante francs, son sourire disparut.
— Un grand service, ajoutai-je, tenez, prenez…
Elle ne fit pas un geste. Sans doute l’importance du pourboire l’effrayait-elle.
— Je voudrais que vous disiez discrètement à votre maîtresse que le monsieur du sac aimerait lui parler.
Comme elle restait toujours immobile, j’insistai.
— Soyez gentille !
Je devais me contorsionner pour capter son regard. Cette fille de couleur ressemblait à certains masques noirs, nobles et énigmatiques. À la fin elle prit le billet.
— Dites-lui bien que j’attends, n’est-ce pas ?
Je la suivis des yeux. Avant de pénétrer dans la propriété elle se retourna. Je crus qu’elle allait revenir vers moi pour me rendre mon billet. Mais elle entra.
La nuit tombait déjà. À la « Commanderie », Barnaque devait prendre congé de notre producteur, les poches gonflées de notes qu’il me faudrait subir le lendemain. On quittait toujours la campagne de Marcé entre chien et loup car, à cet instant, Yves avait une manière bien à lui de congédier ses visiteurs. Il s’abstenait d’allumer les lampes, de remettre du bois dans la cheminée, de parler. Il se contentait de caresser sa chienne en faisant grésiller sa pipe dans la pénombre. Alors on savait que le moment des adieux était venu. Il vous chassait simplement en provoquant en vous le besoin d’être ailleurs. J’aimai que la nuit tombe au moment de revoir Danièle. Je l’aurais même souhaitée plus totale, plus hermétique. Je ne bougerais pas de l’auto. J’ouvrirais seulement la portière de droite. Puis j’éteindrais en même temps la lumière du plafonnier afin de ne pas effaroucher l’arrivante.
Ensuite !…
Une silhouette jaillit dans la rue morte, et mon cœur se flétrit. C’était la mulâtresse. Elle ! marchait droit à moi, d’un pas rapide. Les pans de son manteau déboutonné s’écartaient et flottaient derrière ses jambes. De loin, je vis l’enveloppe blanche dans sa main sombre. L’espoir me revint.
— Tenez, fit-elle.
Je happai littéralement l’enveloppe. Elle n’était pas cachetée. À l’intérieur se trouvait, plié en quatre, mon billet de cinq mille francs et une carte de visite au nom de Julien Carbon.
Sous le nom je lus cette simple ligne, écrite en caractères laborieux : « Foutez le camp ! »
— Que faut-il dire à Monsieur ? demanda la domestique avec une souriante impudence.
Je promenais machinalement mon pouce sur le nom de Carbon sans déceler le moindre relief.
— Dites-lui de se faire graver des cartes de visite, répondis-je, les siennes font un peu peigne-cul.
CHAPITRE V
J’étais complètement ivre en poussant la porte du bar. J’écartai la tenture de velours bleu séparant l’entrée de la salle où déjà des couples faisaient du frotti-frotta. La démarche indécise, je gagnai le renfoncement du comptoir, me juchai sur le même tabouret que la veille. J’avais traîné dans combien de bistrots avant d’échouer ici ? Dans chacun d’eux j’avais systématique ment réclamé : un Martini et l’inter-urbain. Certains ne possédaient que l’automatique. Je buvais alors mon apéritif et repartais vers un autre établissement, plus vaste, dont le sous-sol organisé permettait des appels extérieurs. Je composais alors le 11. Maintenant la sonnerie des Carbon m’était devenue familière. De même que la forte voix rageuse du mari : « J’écoute ? ». L’espoir de « tomber » sur Danièle s’émoussait, pourtant je m’obstinais. Cela devenait un défi. À la fin, il décrochait sans rien dire, attendant que je me manifeste. J’usais bêtement du même subterfuge imbécile : « Je suis bien chez Monsieur Dubois ? » Une fois ou deux, il répondit « non ». Ensuite il coupa la communication sans proférer une syllabe, seulement je l’avais identifié à sa respiration puissante, nasale.
À quoi rimait cette insistance stérile ? Je devais avoir fait un fameux gâchis. « Tu es un salaud », me disais-je à chaque appel. Le vieux type au pardessus à carreaux rêvait probablement de me briser ses béquilles sur la tête. Sa silhouette burlesque me hantait. Je le revoyais, sortant de sa piscine, les jambes nues sous le gros manteau aux épaules remontées par les deux rames métalliques. La cocasserie de son accoutrement résidait là. Peut-être eût-il éveillé ma compassion s’il avait eu un pantalon ?
— Dites, Oscar !
— Je m’appelle Georges, monsieur, Oscar est de congé le samedi.
Je n’avais pas remarqué le changement de barman. Décidément, la trahison de cette fielleuse journée continuait. Il ne me restait même pas le recours de parler d’elle à un garçon de café.
— Monsieur voulait quelque chose ? s’inquiétait le serveur.
Il était brun, comme Oscar, mais plus grand, plus maigre et son œil, à lui, ne pétillait pas.
— Vous croyez aux horoscopes, Georges ?
Par contre, malgré son visible manque d’humour, tout comme son collègue, il possédait la psychologie du client ivre.
— Pas complètement, mais il y a du vrai, monsieur. Je l’ai remarqué : beaucoup de vrai. Monsieur est de quel signe ?
Il parlait en continuant sa mise en place. On aurait dit quelque chirurgien préparant sa table d’opération. Il disposait des verres sur des serviettes blanches, mettait son shaker à portée de main, modifiait l’ordonnance des bouteilles sur les étagères, selon un rangement qui lui était personnel.
— Cancer !
Il fronça le nez.
— Intelligence, sensibilité, penchant à l’imagination, récita Georges. Seulement le Cancer se complique la vie, monsieur. J’en sais quelque chose.
— Vous l’êtes également ?
— Pas moi : ma femme.
— Il se présentait comment, aujourd’hui, l’horoscope du Cancer ?
— Je l’ignore, monsieur. D’ailleurs il n’existe pas d’horoscope commun. Tout est affaire de décan et d’influences. Moi qui suis Poisson, influence Sagittaire, je peux vous promettre que mon horoscope n’a rien à voir avec celui de ma belle-sœur qui est également Poisson, mais influence Gémeaux.
Il rechargea le tourne-disques, comme un soutier recharge sa chaudière. La pile de microsillons voisinait avec celle des soucoupes, à l’extrémité du comptoir.
— En voilà pour une heure, murmura-t-il en revenant presser des oranges de mon côté. J’ai une soirée à base de slows et de tangos. Comme dit le patron : le samedi, notre principal client c’est le charcutier de Charenton. Ces gens-là, le jerk les fait fuir. Ils viennent ici pour y chercher du langoureux. Si je vous disais que, passé minuit, je leurs fous des trucs tziganes ? Ça les fait chialer et ils commandent du champagne.
Un tango éclata, brutal, mais très vite évanescent. Il me rappela Danièle, dans l’autre boîte, avec son cavalier qui dansait comme les casse-noisettes de la publicité Nuts. Cette musique-sirop remua ma tristesse stagnante, lui donna une espèce d’effervescence.
Je bus deux verres. Ce soir j’aurais mon compte et c’est une brute inerte qui s’abattrait dans son lit d’hôtel.
— Georges !
— Oui, monsieur ?
— Vous avez l’inter ?
— Au comptoir seulement, monsieur, fit le barman en me désignant l’appareil téléphonique. Quel numéro demandez-vous ?
— Le zéro, cent soixante-trois, à Montfort… Non, je me trompe, le… Attendez…
Je fouillai la poche supérieure de mon veston.
— C’est inutile, dit une voix : il s’est mis aux abonnés absents.