Magie et Cristal
- Автор: Кинг Стивен Эдвин
- Серия: La Tour Sombre #4
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Éditions J'ai Lu
- ISBN: 978-2290345924
- Переводчик: Marie de Prémonville
- Жанр: Ужасы
Электронная книга - «Magie et Cristal». Краткое содержание книги:
— Sai ? appela-t-il en menant le mulet dans la cour.
Caprichoso refusait d’avancer à proximité de la masure, les sabots enfoncés dans le sol et la tête baissée. Mais quand Sheemie tira sur le licou, il céda. Sheemie en fut presque navré pour lui.
— M’dame ? Ô vous, vieille gente dame qui f’rait point de mal à une mouche ? Z’êtes dans les parages ? C’est ce bon vieux Sheemie qui vous apporte votre graf.
Il sourit et tendit sa main, paume tournée vers le ciel, pour offrir la preuve de son inoffensive délicatesse, mais, de la masure, ne provenait toujours nulle réaction. Sheemie sentit ses tripes se nouer, puis fut pris de coliques. Un instant, il crut qu’il allait chier dans son froc, tout comme un enfançon, puis il fit un vent et se sentit mieux. Au niveau de ses boyaux, s’entend.
Il continua d’avancer, aimant de moins en moins ça à chaque pas. La cour était rocailleuse, parsemée de mauvaises herbes jaunies, comme si l’occupante des lieux avait par son toucher rendu stérile la terre même. Le jardin potager offrait encore quelques légumes — potirons et âpreraves pour l’essentiel —, mais Sheemie s’aperçut qu’il s’agissait de mutés. Puis, dans ce même potager, il vit le pantin de chiffon. Lui aussi, c’était un muté, un vilain coco à deux têtes de paille au lieu d’une et une sorte de main de femme, gantée de satin, lui sortait de la poitrine.
Sai Thorin me convaincra plus jamais d’remonter par ici, songea-t-il. Même pas pour tous les sous du monde.
La porte de la cabane était ouverte. Béante telle la gueule d’un four, d’après Sheemie. Une odeur d’humidité nauséabonde s’en échappait.
Sheemie se tenait à quinze pas de la maison et quand Caprichoso lui taquina l’arrière-train du naseau (comme pour lui demander ce qui les retenait), le garçon poussa un cri aigu. Il faillit s’enfuir à toutes jambes à l’ouïe de son propre cri et dut exercer toute sa volonté pour rester sur place. La journée était d’une clarté lumineuse, mais au sommet de la colline, le soleil semblait sans objet. Ce n’était pas la première fois que Sheemie montait ici, et ça n’avait jamais été une partie de plaisir, mais aujourd’hui, c’était encore pis. L’endroit lui provoquait la même sensation que le son de la tramée, quand il l’entendait en se réveillant au cœur de la nuit. Comme si une horreur rampait vers lui — une horreur aux yeux fous et aux griffes rouges.
— S… s… sai ? Y a quelqu’un ? Y a…
— Approche.
La voix venait de la porte ouverte.
— Avance que je te voie mieux, espèce de crétin.
Tâchant ni de crier ni de gémir, Sheemie obéit à la voix. Il avait dans l’idée qu’il ne redescendrait pas de cette colline. Caprichoso à la rigueur, mais pas lui. Ce pauvre vieux Sheemie allait finir dans la marmite — plat de résistance ce soir, soupe demain, viande froide jusqu’au Terme de l’Année. Voilà ce qu’il allait advenir de lui.
Il s’avança contre son gré et avec des jambes en coton jusqu’au seuil de la masure de Rhéa — ses genoux auraient pu jouer des castagnettes, les eût-il serrés. Même Rhéa n’avait plus la même voix.
— S… sai ? J’ai peur, si fait.
— Et tu fais bien, reprit la voix.
Ses intonations traînantes s’échappaient par la porte comme des bouffées de fumée écœurante.
— Mais t’occupe et approche, Sheemie, fils de Stanley.
Sheemie fit ce qu’elle disait, malgré la terreur qui plombait chacun de ses pas. Le mulet suivit, l’oreille basse. Caprichoso, qui avait brait comme un putois pendant toute la montée — braiments incessants —, s’était tu.
— Ainsi te voici, chuchota la voix ensevelie dans les ténèbres. Te voici donc.
Elle sortit au soleil qui baignait le seuil de la porte, clignant des yeux, un instant éblouie. Elle serrait dans ses bras le tonneau de graf vide. Ermot était lové en collier autour de son cou.
Sheemie avait déjà vu le serpent et, les fois précédentes, il n’avait jamais manqué de se demander quelles atroces souffrances lui infligerait son agonie si jamais il était piqué par lui. Aujourd’hui, de telles pensées ne lui traversèrent pas l’esprit. Comparé à Rhéa, Ermot avait l’air des plus normal. Les joues de la vieille s’étaient creusées, donnant au reste du visage des allures de tête de mort. La peau du crâne entre ses cheveux clairsemés et son front bombé étaient envahis d’une armada de taches brunes. Sous son œil gauche béait un ulcère et son rictus ne s’ornait plus que de rares dents.
— T’aimes point à quoi je ressemble, hein ? demanda-t-elle. Ça te fait froid au cœur, pas vrai ?
— N… non, fit Sheemie, ajoutant très vite, parce que ça lui parut plus juste : « Oui, je veux dire ! »
Mais dieux, cette réponse lui sembla encore pire.
— Vous êtes très belle, sai ! lâcha-t-il tout à trac.
Elle émit un rire creux quasi muet et lui fourra le fût vide entre les bras avec une force qui faillit le faire choir sur le cul. Ses doigts l’effleurèrent à peine, mais Sheemie n’en eut pas moins la chair de poule.
— Saperlipopette. Beau tu fais, beau tu es, c’est bien ce qu’on dit, hein ? Moi, ça me va. Comme un gant, si fait. Donne-moi mon graf, idiot de gamin.
— Ou… oui, sai ! Tout de suite, sai !
Sheemie emporta le fût vide jusqu’au mulet, le déposa et commença à défaire gauchement les cordes qui maintenaient le petit tonneau de graf nouveau. Il sentait le regard de Rhéa posé sur lui et ça aggravait sa maladresse, mais il réussit enfin à détacher le tonneau. Il faillit lui échapper des mains et un bref instant cauchemardesque, il crut qu’il allait tomber sur le sol pierreux et s’y fracasser, mais il rétablit sa prise de justesse. Il le lui apporta, et le temps de noter qu’elle n’avait plus le serpent en sautoir, il sentit ses reptations sur ses bottes. Ermot dressa la tête vers lui en sifflant et dénuda une double rangée de crocs en un rictus d’une étrangeté à donner le frisson.
— Modère tes mouvements, mon garçon. Ce serait plus sage — Ermot est grincheux aujourd’hui. Entre et mets le tonneau juste là, derrière la porte. Il est trop lourd pour moi. J’ai sauté des repas dernièrement, si fait.
Sheemie se cassa en deux (Salue-la de ton plus beau salut, lui avait dit sai Thorin, et voilà qu’il lui obéissait), grimaçant à tout va, n’osant pas bouger un orteil (et alléger ainsi la tension de son dos) à cause du serpent campé sur ses pieds. Quand il se redressa, Rhéa lui tendait une vieille enveloppe tachée. Le rabat était scellé d’une goutte de cire rouge. Sheemie redouta d’imaginer ce qu’on avait bien pu faire fondre pour obtenir une cire pareille.
— Prends ceci et donne-le à Cordélia Delgado. Tu la connais ?
— Si… si fait, bredouilla Sheemie. C’est la tantine de Susan-Sai.
— C’est ça.
Sheemie tendit une main hésitante vers l’enveloppe, mais Rhéa retira la sienne un instant.
— Tu sais point lire, hein que tu sais point, idiot de gamin ?
— Nenni. Les mots et les lettres, y veulent point rester dans ma tête.
— Bien. Prends soin de ne point montrer ceci à quelqu’un qui sache ou un de ces soirs, Ermot t’attendra sous ton oreiller. Je vois loin, Sheemie. Tu m’enregistres ? Je vois loin.