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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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La « liberté individuelle » dont parle Vassili Klioutchevski, est la « liberté du servage », en admettant qu’il soit possible de combiner deux notions aussi contradictoires. Le serf peut considérer qu’il est « libre », car à la différence du kholop, propriété personnelle du seigneur, il appartient d’abord au tsar. Premier économiste politique russe, auteur, sous le règne de Pierre le Grand, d’un Traité de la pauvreté et de la richesse, Ivan Possochkov (1652 env.-1726) note que les seigneurs ont la jouissance temporaire des paysans, mais que ces derniers appartiennent « éternellement au tsar ». Le souverain les confie aux propriétaires terriens qu’il charge de collecter l’impôt, les transformant en agents financiers de l’État. L’existence d’un maître et protecteur suprême n’allège en rien la dureté de la condition paysanne, mais le serf ne se sent pas l’esclave absolu du propriétaire terrien, puisque au-dessus de lui, se trouve le tsar.

L’apparition, aux XVIe-XVIIe siècles, de l’obchtchina (la commune villageoise) reflète la nature particulière de la dépendance serve. Lontemps passée inaperçue et soudain « découverte » au XIXe siècle, l’obchtchina devient l’objet d’impitoyables querelles idéologiques, dont les échos nous parviennent encore à la fin du XXe siècle. L’obchtchina, qui englobe tous les habitants du village, est au départ un instrument visant à faciliter la collecte de l’impôt dans les campagnes. Ses membres sont liés par une responsabilité collective pour le paiement de la taille, répartie entre tous. Peu à peu, l’obchtchina devient une forme d’autogestion : elle distribue les lopins de terre cultivés par les paysans, fait obstacle aux fuyards (la diminution du nombre de ses membres augmentant l’impôt dont sont redevables ceux qui restent) et, plus tard, désigne ceux qui doivent servir dans l’armée… Les décisions sont prises par l’assemblée générale de tous les membres de la communauté. L’obchtchina est une forme de démocratie directe. Auteur d’un ouvrage intitulé Le Despotisme oriental, Kurt Witvogel la qualifie de « démocratie des indigents ». Pour ses membres, elle est une forme d’existence collective (ce que le russe désigne par le mot mir). Jusqu’à la réforme de l’orthographe effectuée en 1917 par le Gouvernement provisoire, il était aisé, à l’écrit, de distinguer le « monde » (mir également, en russe), du mir désignant la communauté villageoise. Par la suite, les deux mots ont la même orthographe, ce qui souligne encore la proximité de ces deux notions. Pour les paysans russes, le mir-obchtchina est le monde dans lequel ils vivent, ignorant bien souvent qu’il en existe un autre ; le mir-obchtchina est un monde où tous sont égaux car nul n’a de droits, tandis que sur tous reposent les mêmes obligations.

Historien et juriste conservateur, Boris Tchitcherine (1828-1904) présente, avec une extrême concision, l’histoire russe comme un processus d’asservissement. Au Moyen Âge, bien qu’il existât des esclaves, une part considérable de la population était libre. Boïars, serviteurs et paysans allaient d’une place à une autre, d’une principauté à une autre, ne se liant que temporairement, sur la base d’un libre contrat. Cet état nomade est incompatible avec le nouvel ordre étatique. Quand les tsars moscovites entreprennent de bâtir l’édifice de l’État uni, ils imposent la corvée à toutes les couches de la société. Les déplacements sont interdits, la liberté disparaît. « On fixa d’abord les boïars et les serviteurs : d’hommes libres, ils se transformèrent en kholops du souverain, contraints de le servir toute leur vie. Puis ce fut le tour des “gens des faubourgs” (citadins), enfin des paysans. Afin que les “hommes de service” pussent servir, il leur fallait des moyens de subsistance, or les terres vides qui leur étaient allouées par le gouvernement n’en fournissaient pas ; il fallut donc y attacher des populations. Ainsi l’asservissement des uns entraîna-t-il celui des autres. » Ce schéma très organisé et équilibré séduit Boris Tchitcherine, qui écrit vingt ans après la libération des paysans et l’achèvement du processus d’émancipation de la Russie. Pour l’historien, ce dernier processus commence par la libération des nobles, puis des populations urbaines, enfin des paysans.

« Le servage généralisé, conclut Boris Tchitcherine, contribua incontestablement au développement social ; grâce à lui, la Russie devint un État puissant et instruit6. »

En fixant la population, en définissant très précisément la position des dvorianié, nouvelle couche sociale dominante (les pomiestiés sont élevés au niveau des votchinas, ce qui revient à dire qu’ils sont héréditaires), l’Oulojénié résout la question du gouvernement d’un État au sein duquel tous ont une place définie, tous sont rangés dans des casiers. Dès lors, les changements n’ont pas valeur de réformes, ils sont simplement dictés par des considérations pratiques, en d’autres termes par l’insatisfaction des anciennes institutions. Ils visent à trouver de nouveaux moyens de régler une vieille question, devenue d’une brûlante actualité dans la seconde moitié du XVIIe siècle : comment tirer de la population le maximum d’argent nécessaire à l’armée ?

Le premier procédé auquel il est recouru est la centralisation. L’Oulojénié effectue une tentative de mettre un peu d’ordre dans l’appareil extraordinairement complexe de la gestion centrale, comptant près de cinquante prikazes et administrations qui y sont rattachées. Chaque prikaze fait en sorte de s’adjuger le plus grand nombre de fonctions, ce qui entraîne un embrouillamini dans les obligations des uns et des autres, et la plus totale confusion. Le Prikaze du Palais, qui relie tous les autres et répond du fonctionnement de la Cour, se trouve ainsi dans l’incapacité de fournir une paire de bas ou de gants au tsar, car la chose est du ressort du Possolski Prikaze, chargé des Affaires étrangères. Le Prikaze des Affaires secrètes, dans lequel certains historiens voient un embryon de police politique, s’occupe avant tout de la chasse au faucon, dont Alexis, nous l’avons vu, est grand amateur et fin connaisseur, et de la fabrication des grenades ; le tsar passe également par lui pour sa correspondance personnelle, surtout dans le domaine diplomatique et militaire. Le maintien de l’ordre dans le pays repose sur le Razboïny Prikaze. L’Oulojénié inclut dans le système de gouvernement un « Prikaze de la parole et de l’action du souverain », qui, lui, sera le véritable ancêtre de la police politique. Il suffit de prononcer les mots magiques : « parole et action du souverain », pour se retrouver devant un juge d’instruction qui, d’emblée, comprend que son interlocuteur détient des informations sur un crime d’État. On limite toutefois le raz de marée des dénonciations, en appliquant le principe : « Au délateur le premier knout. » En effet, malgré le volontarisme évident des délateurs, on commence par les fouetter pour s’assurer de la véracité de leurs dires.

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