Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Pour S. Collins, qui séjourne à Moscou au temps du monopole sur les alcools, les débits de la capitale fournissent annuellement au Trésor du tsar entre dix et vingt mille roubles. Un contemporain note que les estaminets sont en grand nombre. Les Moscovites avaient vu juste : les boissons « d’État » sont en effet moins chères que celles des débits privés. Le prix en est fixé à cinquante kopecks le seau (douze litres). Un chercheur de notre temps, auteur de la première histoire de la vodka en Russie, souligne la priorité accordée à l’invention d’une nouvelle boisson populaire – la vodka –, tout en reconnaissant que le nom de cette boisson lui-même n’apparaît pas avant le XIXe siècle. Jusqu’alors, la vodka est appelée, en russe, « vin de blé » (la vodka étant principalement fabriquée à base de céréales), ou encore « vin brûlé » (traduction de l’allemand brantwein), etc.
L’impôt le plus important est néanmoins prélevé sur la terre. Autre impôt très lourd, la redevance spéciale destinée à l’entretien des streltsy. Entre 1618 et 1663, il est multiplié par dix. Dans les années 1650 et 1660, au cours desquelles la Russie mène de longues et épuisantes guerres contre la Pologne et la Suède, on lève régulièrement des impôts supplémentaires, correspondant à cinq, dix ou vingt pour cent de l’ensemble des biens et des revenus. Ces prélèvements spéciaux frappent principalement les commerçants et les artisans des villes.
En 1656, durant la guerre contre la Pologne, le gouvernement de Moscou trouve un moyen simple et pratique de remplir les caisses de l’État : on frappe un rouble de cuivre dont on calque officiellement le cours sur celui du rouble-argent. La valeur respective des deux métaux est de 62,5 pour 1. On entreprend ensuite de racheter les pièces d’argent contre des roubles de cuivre. Nombreux sont les Russes séduits par cette nouvelle monnaie, si facile à fabriquer : les roubles-cuivre se multiplient, dépassant largement les émissions d’État. Leur cours dégringole, tandis que les prix grimpent. Le mécontentement populaire atteint au point de rupture, lorsqu’on apprend que le beau-père du tsar, Ilia Miloslavski, alors à la tête de cinq Prikazes dont le Grand Prikaze du Trésor, compte parmi les faux-monnayeurs les plus actifs. Selon des témoins de l’époque, le père de la tsarine et ministre des Finances aurait ainsi produit pour son compte quelque cent vingt mille roubles. On aura une idée de ce que représente cette somme, en précisant que, chaque année, ainsi que l’indique Kotochikhine, le Trésor perçoit un million trois cent onze mille roubles.
Le 25 juillet 1663, Moscou explose : la foule se précipite à Kolomenskoïé, où se trouve le tsar, exigeant que lui soient livrés les fautifs de sa pénible condition. Le tsar paraît sur le perron du palais et tente de calmer les Moscovites. Mais, selon un témoin, ces derniers le saisissent par les boutons de son habit, en criant : « Comment pourrions-nous croire quoi que ce soit ? » Le tsar prend Dieu à témoin et tope avec un des émeutiers. Cependant, la « Révolte du Cuivre » se poursuit deux jours encore et ne cesse qu’avec l’intervention des streltsy. Les émeutiers sont durement réprimés : quelque cent cinquante d’entre eux sont pendus près de Kolomenskoïé, d’autres sont torturés, ont les bras et les jambes coupés, d’autres encore – en nombre moindre – sont fouettés, marqués de la lettre « b » (bountovchtchik – émeutier) et envoyés en Sibérie jusqu’à la fin de leurs jours. Le rouble-cuivre ne sera supprimé qu’un an plus tard.
Les Révoltes du Sel (ou des Estaminets) (1648) et du Cuivre (1662) frappent les esprits des contemporains et des historiens, parce qu’elles ébranlent la capitale de l’État. Toutefois, les quinze années qui s’écoulent entre les deux soulèvements moscovites, sont caractérisées par des troubles incessants, qui éclatent dans les régions les plus diverses de Moscovie : Novgorod, Pskov, Veliki Oustioug, Koursk, Voronej, Totma, et bien d’autres. La géographie des émeutes montre que le centre, le sud et le nord du pays sont principalement touchés. Il s’agit, pour l’essentiel, de révoltes urbaines. Mais à partir de la seconde moitié des années 1660, des désordres se font jour sur le Don, parmi les Cosaques et les paysans ; en 1670-1671, ils se transformeront, sous la conduite de Stepan Razine, en véritable guerre paysanne.
Toutes les couches de la population sont mécontentes, mais les soulèvements, les émeutes, les révoltes sont dirigés contre les usages et pratiques en vigueur, et non contre l’ordre établi, au centre duquel se trouve le tsar. Alexis croit fermement que son pouvoir lui vient de Dieu, lui est inspiré par Dieu. Doux et sensible, il n’en rejette pas moins catégoriquement l’idée que ses sujets puissent avoir des droits et les faire valoir auprès du pouvoir suprême. « À qui refuses-tu d’obéir ? » reproche le tsar à un boïar qui n’a pas exécuté son ordre. « Au Christ lui-même ? » Le peuple a la même image du tsar : il incarne la justice absolue. On cherche protection auprès de lui contre l’arbitraire des autorités, on lui demande aide et assistance. Le tsar intervient, quand des suppliques lui parviennent, il se mêle du travail des Prikazes, contrôle (ou tente de contrôler) l’administration.
Les soulèvements populaires sont dirigés contre les boïars et les fonctionnaires des Prikazes, contre les « méchants conseillers ». Le peuple, toutefois, ne s’oppose pas à la tutelle du tsar, juste par définition, puisque venant de Dieu. La langue russe dispose de deux mots pour traduire la notion de liberté : svoboda et volia. Le premier n’entre en usage que tardivement ; volia, en revanche, remonte au fond des âges ou presque. Le mot svoboda est d’origine étrangère et désigne la liberté individuelle ; volia exprime, le plus souvent, la libération brutale, violente, d’une tutelle. La philosophie et la pratique du pouvoir consistent, au temps d’Alexis, à ne pas accorder de volia aux plus humbles. La volia ne peut donc être obtenue que par la force. La volia peut être accordée, elle peut aussi être « arrachée ». C’est une notion extérieure, matérielle, sans la signification morale de la svoboda. La volia peut être prise dans deux cas : quand on possède une force hors du commun, digne des figures de légendes et permettant de rejeter les douces chaînes de la tutelle ; quand les forces extérieures qui protègent la tutelle s’affaiblissent soudain.
Bien souvent, la volia, lorsqu’elle rompt ses chaînes, prend la forme d’une licence effrénée, d’une fête cruelle où tout est permis. Au XIXe siècle, considérant l’histoire de son pays, Pouchkine mettra en garde contre le bount (le soulèvement) à la russe, « impitoyable et absurde ». Absurde pour le grand poète russe du XIXe siècle, imprégné de rationalisme, le bount a, pour les révoltés des XVIIe et XVIIIe siècles, un sens profond, évident : les acteurs des Révoltes du Sel et du Cuivre vont chercher la « vérité-justice » (la pravda) auprès du tsar. L’armée de Stepan Razine, dépêche ainsi deux nefs – l’une tendue de velours rouge, l’autre de velours noir – « au tsarévitch Alexis Alexeïevitch » (le fils du tsar, mort avant le début du soulèvement) et « au patriarche Nikone ». Nul, dans les troupes insurgées, n’a jamais vu aucun d’eux, mais cela n’empêche pas les révoltés de se battre contre les boïars, les voïevodes et les gens des Prikazes, pour le tsarévitch, Nikone et Stepan Razine. Les émeutiers manifestent ainsi leur mécontentement du tsar Alexis, mais sous une forme atténuée, puisqu’ils reportent leur foi dans le tsar sur son fils.