Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
Durant l’hiver, ce fut différent. On l’envoya en compagnie de sept autres garçons à l’autre bout de l’Ile de Roke, au plus éloigné des Caps du Nord, où se tient la Tour Isolée. Là vivait seul le Maître Nommeur, qu’on appelait par un nom dépourvu de signification, dans quelque langue que ce fût : Kurremkarmerruk. Point de ferme ni d’habitation à des kilomètres à la ronde dans le voisinage de la Tour. Sombre, elle se dressait au-dessus des falaises du Nord ; gris étaient les nuages au-dessus des flots de l’hiver, infinis les groupes, listes et rangées de noms que devaient apprendre les huit élèves du Maître. Kurremkarmerruk prenait place parmi eux dans la haute pièce de la Tour et inscrivait des listes de noms qu’il fallait retenir avant minuit, heure à laquelle l’encre s’évaporait et le parchemin redevenait vierge. Il y faisait toujours froid et presque nuit, et le silence n’était guère troublé que par le grattement de la plume du Maître et parfois le soupir d’un étudiant devant apprendre avant minuit le nom de tous les caps, baies, pointes, détroits, criques, passes, ports, hauts fonds, récifs et rochers des côtes de Lossonne, une minuscule île de la Mer Pelnienne. Si l’étudiant se plaignait, le Maître pouvait ne rien dire mais allonger la liste, comme il pouvait observer : « Qui veut être Maître des Mers doit connaître le vrai nom de chaque goutte d’eau de mer. »
Ged soupirait parfois, mais ne se plaignait pas. Il savait bien que l’insondable et poussiéreuse tâche d’apprendre le vrai nom de chaque endroit, chose et être, recelait le pouvoir qu’il convoitait, comme un joyau au fond d’un puits asséché. Car c’est en cela que consiste la magie : énoncer le vrai nom d’une chose. C’est ce que leur avait dit Kurremkarmerruk lors de leur premier soir dans la Tour ; il ne l’avait jamais répété, mais ses mots s’étaient gravés dans la mémoire de Ged. « Plus d’un mage fort puissant », avait-il déclaré, « a passé sa vie tout entière à chercher le nom d’une seule chose – un seul et unique nom perdu ou scellé. Et pourtant les listes ne sont pas closes, et elles ne le seront pas avant la fin du monde. Écoutez-moi, et vous comprendrez pourquoi. Dans le monde sous le soleil, ainsi que dans l’autre monde où ne brille pas le soleil, bien des choses ne concernent ni l’homme ni son langage, et il existe des pouvoirs plus étendus que les nôtres. Mais la magie, la véritable magie, ne peut être opérée que par les êtres qui parlent la langue hardique de Terremer, ou le Langage Ancien qui lui a donné naissance.
« C’est cette langue que parlent les dragons, c’est cette langue que parlait Segoy, qui fit les îles du monde, c’est aussi la langue de nos chants, sorts, enchantements et invocations. Ses mots se trouvent changés et dissimulés parmi les mots de notre hardique. Nous appelons l’écume des vagues sukien : ce mot est fait de deux mots du Langage Ancien, suk, la plume, et inien, la mer. Plume de la mer, voilà notre écume. Mais on ne peut charmer l’écume en l’appelant sukien, il faut user de son vrai nom en Langage Ancien, c’est-à-dire essa. N’importe quelle sorcière sait quelques-uns de ces mots en Langage Ancien, et les mages en connaissent un grand nombre. Mais il en existe bien davantage ; certains ont été oubliés au fil du temps, d’autres ont été tenus secrets, d’autres encore ne sont connus que des dragons et des Anciennes Puissances de la Terre, et quelques-uns ne sont connus d’aucun être vivant. Nul homme ne pourrait les apprendre tous. Car cette langue n’a pas de fin.
« En voici la raison. Le nom de la mer est inien, soit. Mais ce que nous appelons la Mer du Centre a également son nom particulier dans le Langage Ancien. Et puisqu’aucune chose ne peut avoir deux vrais noms, inien ne peut signifier que « toute la mer à l’exception de la Mer du Centre ». Et, bien sûr, cela ne signifie même pas cela, car un nombre incalculable de mers, de baies et de passes portent un nom qui leur est propre. Par conséquent, si quelque Mage-Maître des Mers était assez fou pour vouloir jeter un sort de tempête ou d’accalmie sur tout l’océan, sa formule devrait comprendre non seulement ce fameux inien, mais aussi le nom de chaque étendue et parcelle de la mer dans tout l’Archipel, jusqu’aux Lointains et même au-delà, jusqu’où cessent les noms. Ainsi donc ce qui nous donne le pouvoir de mettre la magie en œuvre est aussi ce qui pose les limites de ce pouvoir. Un mage ne peut maîtriser que ce qui est près de lui, ce qu’il peut nommer exactement et totalement. Et ceci est un bien. S’il n’en était pas ainsi, la perversité des puissants ou la folie des sages auraient depuis longtemps cherché à changer ce qui ne peut être changé, et l’Équilibre serait rompu. Ayant perdu sa stabilité, la mer submergerait les îles où nous demeurons à nos risques et périls, et l’antique silence engloutirait tous les noms, toutes les voix. »
Ged médita longuement ces paroles, qui pénétrèrent profondément son entendement. Cependant la majesté de la tâche ne suffit pas à rendre moins dur et moins sec le labeur de cette longue année dans la Tour ; à la fin de l’année, Kurremkarmerruk lui dit : « Tu as fait un bon début. Rien de plus. » Les sorciers disent vrai, et il était exact que la maîtrise des Noms, que Ged avait eu tant de mal à acquérir cette année, n’était que l’introduction de ce qu’il devrait continuer d’apprendre toute sa vie durant. Il quitta la Tour Isolée plus tôt que ceux qui étaient venus avec lui, car il avait appris plus vite, mais il ne lui fut point donné d’autre encouragement.
Il se mit en chemin seul à l’orée de l’hiver, en direction du sud, sur une route vide ne traversant aucun village. À la tombée de la nuit, il se mit à pleuvoir ; mais il ne prononça aucun charme pour se préserver, car le temps de Roke était entre les mains du Maître Ventier : il ne fallait pas y toucher. Il s’abrita sous un grand arbre et, allongé, enveloppé dans sa cape, songea à son ancien maître Ogion qui était peut-être en cet instant tout à ses randonnées d’automne sur les hauteurs de Gont, passant la nuit à la belle étoile avec pour seul toit des branches dénudées, et les gouttes de pluie pour murs. Un sourire apparut sur les lèvres de Ged, car penser à Ogion lui avait toujours été d’un grand réconfort. Le cœur paisible, il s’endormit dans les ténèbres glacées qu’emplissait le murmure de la pluie. En se réveillant, à l’aube, il souleva la tête ; il ne pleuvait plus. Il aperçut dans les plis de sa tunique un petit animal roulé en boule, assoupi, qui s’y était réfugié en quête de chaleur. Cette découverte l’étonna grandement, car c’était une bête très étrange et rare, un otak.
On ne trouve ces créatures que sur quatre îles de l’Archipel, Roke, Ensmer, Podie et Vassor. Elles ont un petit corps luisant couvert d’un pelage brun foncé ou tavelé, un visage large et de grands yeux vifs. Leurs dents sont cruelles-et leur tempérament féroce, de sorte que jamais on n’en fait des animaux familiers. Ils n’appellent, ne crient ni ne s’expriment d’aucune façon. Lorsque Ged caressa celui qui s’était glissé contre lui, il s’éveilla, bâilla en dévoilant une petite langue brune et des crocs blancs, mais ne fut pas effarouché. « Otak », dit Ged, puis, se souvenant des milliers de noms de bêtes qu’il avait appris dans la Tour, il l’appela par son vrai nom en Langage Ancien : « Hoeg ! Veux-tu venir avec moi ? »