Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
Lorsque leurs regards se croisèrent, un oiseau lança son chant, perché sur une branche de l’arbre. À cet instant précis, Ged comprit ce chant, il comprit le langage de l’eau qui tombait dans le bassin de la fontaine, la forme des nuages, le début et la fin du vent qui faisait bruire les feuilles : il eut l’impression de n’être lui-même qu’un mot dans la bouche du soleil.
Ce moment passa ; lui et le monde se retrouvèrent comme auparavant, ou presque comme auparavant. Il s’avança et s’agenouilla devant l’Archimage, et lui tendit la lettre d’Ogion.
L’Archimage Nemmerle, Gardien de Roke, était un vieil homme ; on le disait plus âgé que tout homme vivant. Il souhaita aimablement la bienvenue à Ged, d’une voix tout en trilles comme le chant de l’oiseau. Sa robe, sa barbe et ses cheveux étaient blancs ; on eût dit que toutes noirceur et pesanteur avaient été tirées hors de lui au long usage des années, le laissant blanc et poli comme du bois flottant ayant dérivé un siècle durant. « Mes yeux sont vieux, je ne puis lire ce qu’a écrit ton maître », dit-il de sa voix tremblotante. « Lis-moi cette lettre, mon garçon. »
Ainsi donc Ged dut déchiffrer et lire à haute voix la lettre écrite en runes hardiques, qui ne disait pas plus que ceci : Maître Nemmerle, Je t’envoie celui qui sera le plus grand des magiciens de Gont, si le vent lui est favorable. C’était signé non du véritable nom d’Ogion, que Ged n’avait encore jamais appris, mais de la rune d’Ogion, la Bouche Fermée.
— « Sois doublement bienvenu, puisque t’as envoyé celui qui tient en laisse le tremblement de terre. Le jeune Ogion m’était cher quand il vint ici depuis Gont. Mais parle-moi maintenant des mers et des présages qui ont accompagné ton voyage, mon garçon. »
— « Un bon voyage, Maître, sans la tempête d’hier. »
— « Quel navire t’a conduit ici ? »
— « L’Ombre, des Andrades. »
— « Par la volonté de qui es-tu ici ? »
— « La mienne. »
L’Archimage regarda Ged, puis détourna ses yeux et se mit à parler dans une langue que Ged ne comprenait pas, marmonnant comme un vieillard dont les esprits errent parmi les îles et les années. Pourtant apparaissaient des mots de ce qu’avaient exprimé le chant de l’oiseau et le jet de la fontaine. Il n’était pas en train de composer une formule, et cependant sa voix recelait un pouvoir qui toucha l’esprit de Ged. Ébahi, le garçon eut un instant le sentiment de se trouver dans un endroit vaste et étrangement désert, seul au milieu d’ombres. Alors qu’il était en même temps dans la cour baignée de soleil, et qu’il entendait le ruissellement de l’eau.
Un gros oiseau noir, un corbeau d’Osskil, vint en sautillant sur la terrasse de pierre et sur l’herbe. Il parvint jusqu’à la robe de l’Archimage et là, tout noir, avec son bec effilé comme une dague et ses yeux brillants comme des pierres, il observa Ged de côté. Trois fois il piqua le bâton blanc sur lequel s’appuyait Nemmerle. Alors le vieux sorcier s’arrêta de marmonner et sourit. « Cours, va jouer, mon garçon », dit-il enfin comme s’il s’adressait à un enfant. Ged mit de nouveau un genou en terre devant lui. Lorsqu’il se releva, l’Archimage avait disparu. Seul restait le corbeau qui l’épiait, le bec en alerte comme s’il eût voulu frapper le bâton évanoui.
L’oiseau parla, dans la langue d’Osskil, comme crut le comprendre Ged. « Terrenon ussbuk ! » croassa-t-il. « Terrenon ussbuk orrek ! » Et il partit comme il était venu.
Ged rebroussa chemin pour quitter le jardin, se demandant où aller. Sous le passage voûté, il rencontra un adolescent de grande taille qui le salua fort courtoisement, inclinant le chef : « Je m’appelle Jaspe, fils d’Enwit, du Domaine d’Eolg, sur l’Ile d’Havnor. Je suis aujourd’hui à votre service pour vous faire visiter la Grande Maison et répondre à vos questions autant que cela me sera possible. Comment devrai-je vous appeler, Monsieur ? »
Villageois montagnard n’ayant jamais fréquenté des fils de nobles ou de riches marchands, Ged eut l’impression que le jeune homme se moquait de lui avec son « service », son « monsieur », son salut obséquieux. Il répliqua sèchement : « On m’appelle Épervier. »
L’autre attendit un instant comme s’il guettait encore quelques mots plus polis ; mais, Ged n’ajoutant rien, il se redressa et s’écarta. Il avait deux ou trois ans de plus que lui ; très grand, il se déplaçait avec une grâce raide ; Ged trouvait qu’il faisait des poses, comme un danseur. Il portait une cape grise dotée d’un capuchon. Il commença par mener le nouveau venu à la chambre des robes, où ce dernier, en sa qualité d’étudiant de l’école, pouvait trouver une cape identique et les vêtements dont il avait besoin. Lorsqu’il eut jeté sur ses épaules la cape gris foncé qu’il avait choisie, Jaspe lui dit : « À présent, vous êtes des nôtres. »
Le fin sourire qui se dessinait sur les lèvres de Jaspe incita Ged à suspecter quelque sarcasme. « L’habit fait-il le mage ? » répondit-il d’un air renfrogné.
— « Non », dit l’aîné, « mais je me suis laissé dire que les manières font l’homme. Où désirez-vous aller, maintenant ? »
— « Où vous voudrez. Je ne connais pas la maison. »
Jaspe le conduisit par les couloirs de la Grande Maison, lui montrant les cours ouvertes et les grandes salles couvertes d’un toit haut, la Chambre des Rayons où l’on conservait les ouvrages de science et les imposants volumes de runes, l’immense Foyer où se rassemblait l’école tout entière les jours de fête, et, à l’étage, dans les tours et sous les toits, les étroites cellules où dormaient étudiants et Maîtres. Celle de Ged, sise dans la Tour Sud, avait une fenêtre qui donnait sur les toits escarpés des maisons de Suif, jusqu’à la mer. Comme toutes les autres cellules réservées au sommeil, elle ne contenait pour tout mobilier qu’un matelas bourré de paille, dans un coin. « Nous vivons dans un grand dénuement, ici », observa Jaspe, « mais je pense que vous ne vous en affligerez pas. »
— « J’y suis accoutumé. » Et aussitôt, s’efforçant de paraître l’égal de ce jeune homme poli et dédaigneux, Ged ajouta : « Je présume que ce n’était pas votre cas, lorsque vous êtes venu pour la première fois. »
Jaspe lui lança un regard qui signifiait : Comment pourriez-vous bien savoir ce à quoi moi, fils du Seigneur du Domaine d’Eolg, sur l’Ile d’Havnor, suis ou ne suis pas accoutumé ? Mais, à haute voix, Jaspe se contenta de dire : « Suivez-moi. »
Un coup de gong ayant retenti tandis qu’ils se trouvaient à l’étage, ils descendirent prendre leur repas de midi à la Longue Table du réfectoire, en compagnie d’une centaine de garçons et de jeunes hommes. Chacun se servait en plaisantant avec les cuisiniers par les passe-plats de la cuisine, remplissant son assiette en puisant dans de gigantesques plats creux qui fumaient sur les appuis, s’asseyant où bon leur semblait à la Longue Table. « On dit », chuchota Jaspe à l’adresse de Ged, « que, quel que soit le nombre de ceux qui s’assoient à cette table, la place ne manque jamais ». Et assurément il y avait suffisamment de place pour les nombreux et bruyants groupes de garçons qui discutaient et dévoraient avec un entrain égal, comme pour leurs aînés en cape grise tenue par une agrafe d’argent, assis par paires ou isolément, plus silencieux, et qui, à voir leur visage sombre et méditatif, semblaient fort préoccupés. Jaspe invita Ged à s’asseoir auprès d’un garçon trapu du nom de Vesce, un élève qui parlait peu mais se penchait avec ardeur sur son assiette. Il avait l’accent du Lointain Est, et la peau très sombre ; elle n’était pas brun-rouge comme celle de Ged, de Jaspe et de la plupart des habitants de l’Archipel, mais brun-noir. Ses traits n’avaient rien de particulièrement avantageux, et ses manières étaient peu soignées. Une fois son repas terminé, il se mit à grogner, ce qui ne l’empêcha pas de se tourner vers Ged pour dire : « Mais, au moins, ce n’est pas de l’illusion comme presque tout ce qu’on voit ici ; ça tient à l’estomac. » Ged ne saisit pas ce qu’il voulait dire, mais il éprouva pour lui une certaine affection. Lorsqu’après le repas Vesce resta avec eux, il fut donc content.