Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
Fortifiant ainsi son amour-propre, il consacra toute sa volonté au travail qui lui était confié, aux leçons, histoires, arts et métier qu’enseignaient les Maîtres de Roke en cape grise, ceux qu’on appelait les Neuf.
Chaque jour il étudiait avec le Maître Chantre, apprenait les Gestes des héros et les Lais de sagesse, en commençant par le plus vieux de tous les chants, la Création d’Ea. Ensuite, en compagnie d’une douzaine d’autres garçons, il s’exerçait avec le Maître Ventier aux arts du vent et du temps. Au printemps et au début de l’été, ils passèrent des journées entières dans la baie de Roke sur de petites barques gréées à taillevent en s’entraînant à barrer au mot, à apaiser les vagues, à parler au vent du monde, à faire se lever le vent-de-mage. Ces arts sont fort complexes, et Ged prenait souvent le gui en pleine tête, quand le bateau hésitait sous un vent changeant brusquement de direction, ou bien lorsque son embarcation entrait en collision avec une autre, alors que les élèves avaient toute la baie pour eux ; ou bien les trois membres de l’équipage se retrouvaient à la mer de manière inattendue lorsque leur bateau était renversé par une vague énorme et imprévue. Il y avait des jours où les expéditions étaient plus calmes et avaient lieu à terre, derrière le Maître Herbier chargé d’enseigner les us et propriétés des choses qui poussent ; le Maître Manuel, quant à lui, enseignait la jonglerie, les tours de passe-passe et les arts de Changement les plus simples.
Ged se montra apte à toutes ces études ; et, au bout d’un mois, il battait déjà des garçons arrivés à Roke un an avant lui. Les tours d’illusion en particulier lui étaient si aisés qu’on eût dit qu’il les savait à sa naissance et qu’il avait suffi de les lui rappeler. Le Maître Manuel était un vieil homme gentil et au cœur léger qui prenait un perpétuel plaisir dans l’esprit et la beauté des disciplines qu’il enseignait. Ged perdit bientôt toute timidité ; il demandait à connaître tel ou tel sort, et le Maître souriant lui montrait ce qu’il désirait. Mais un jour, comme il s’était mis en tête de ridiculiser enfin Jaspe, Ged s’adressa au Maître Manuel tandis qu’ils se trouvaient dans la Cour des Apparences : « Maître, ces charmes se ressemblent beaucoup ; quand on en connaît un, on les connaît tous. Et, sitôt le sort jeté, l’illusion s’évanouit. Maintenant, si je transforme un petit caillou en diamant – ce qu’il fit en un tour de main, en prononçant un mot – que dois-je faire pour que ce diamant reste diamant ? Comment figer un sort de Changement, et le faire durer ? »
Le Maître Manuel regarda le diamant qui brillait dans la paume de Ged, aussi vif que la plus belle pièce du trésor d’un dragon. Le vieux Maître murmura un mot, tolk, un seul, et à la place du diamant réapparut un petit morceau de pierre grisâtre et irrégulier. Le Maître le prit et le déposa dans le creux de sa propre main. « Ceci est une pierre, tolk en Vrai Langage », déclara-t-il en tournant vers Ged un regard bienveillant. « Une parcelle de la pierre dont est faite l’Ile de Roke, une infime parcelle de la terre ferme sur laquelle vivent les hommes. Cette pierre est elle-même. Elle est une partie du monde. Par l’Illusion-Changement, tu peux lui donner l’apparence d’un diamant – d’une fleur, d’une mouche, d’un œil ou d’une flamme… » Tandis qu’il prononçait ces mots, la pierre prit les formes correspondantes, avant de redevenir enfin pierre. « Mais ce n’est qu’apparence. L’illusion trompe le sens du témoin ; elle lui fait voir, entendre et sentir que l’objet s’est transformé. Mais elle ne transforme pas l’objet. Pour changer cette pierre en joyau, il faut que tu changes son vrai nom. Et faire cela, mon fils, même s’il s’agit d’une parcelle aussi dérisoire du monde, c’est changer le monde. On peut le faire. Assurément, on peut le faire. Tel est l’art du Maître Changeur, et tu l’apprendras lorsque l’heure sera venue pour toi de l’apprendre. Mais tu ne dois pas changer une seule chose, un seul grain de sable, avant de savoir quel est le Bien et le Mal que ton acte entraînera. Le monde est en Équilibre, et le pouvoir de Changement et d’Appel d’un sorcier peut ébranler cet équilibre. C’est un pouvoir dangereux, un pouvoir des plus périlleux. Il doit suivre le savoir, et servir le besoin. Allumer une chandelle, c’est projeter une ombre… »
Il abaissa de nouveau les yeux vers le caillou. « Une pierre est également une bonne chose, tu sais », reprit-il sur un ton moins grave. « Si les Iles de Terremer étaient toutes faites de diamant, nous aurions la vie dure, ici. Prends les illusions comme elles sont, mon garçon, et laisse aux pierres leur rôle de pierres. » Il sourit ; mais Ged le quitta insatisfait. Dès qu’on questionnait un mage sur ses secrets, il se mettait à parler, comme Ogion, d’équilibre, de danger et de ténèbres. Mais un sorcier ayant abandonné ces enfantillages, ces tours d’illusion, pour se consacrer aux arts véritables de l’Appel et du Changement, était sans aucun doute suffisamment puissant pour faire ce que bon lui semblait, équilibrer le monde selon son jugement, et repousser les ténèbres grâce à sa propre lumière.
Dans le couloir, il rencontra Jaspe, qui, étant donné qu’on parlait beaucoup maintenant dans l’École des résultats de Ged, s’adressa à lui sur un ton apparemment plus amical, mais de fait, plus sarcastique : « Tu arbores un air morne, Épervier », dit-il, « tes charmes de passe-passe n’auraient-ils pas donné satisfaction ? »
Cherchant comme toujours à se placer sur un pied d’égalité avec Jaspe, Ged répondit à sa question en ignorant son ton ironique. « J’en ai assez de ces jongleries, assez de ces tours d’illusion qui ne servent qu’à amuser les seigneurs qui s’ennuient dans leurs châteaux et leurs domaines. Pour l’instant, la seule véritable magie que l’on m’a enseignée à Roke, c’est faire la lumière-feu et changer un peu le temps. Le reste n’est que sottise. »
— « La sottise elle-même est dangereuse », observa Jaspe, « entre les mains d’un sot ».
À ces mots, Ged fit volte-face comme si on l’avait frappé, et fit un pas vers Jaspe ; mais l’autre, qui souriait comme s’il n’avait pas voulu insulter Ged, le salua de la tête, à sa manière raide et élégante, et reprit son chemin.
Tandis que, le cœur bouillant de rage, il regardait s’éloigner Jaspe, Ged jura de défaire son rival ; non au cours d’une simple joute d’illusions, mais dans une épreuve de pouvoir. Il prouverait ses qualités, et humilierait Jaspe. Il ne permettrait pas à cet individu de persister dans son attitude haineuse et méprisante à son égard.
Ged ne prit pas la peine de s’interroger sur les raisons de la haine que lui vouait Jaspe. Il savait seulement pourquoi il haïssait celui-ci. Les autres apprentis s’étaient vite rendu compte qu’ils pouvaient difficilement se mesurer à Ged, que ce fût pour s’amuser ou sérieusement, et ils disaient de lui, les uns avec de l’admiration, les autres avec du dépit : « C’est un sorcier-né ; il ne nous laissera jamais gagner. » Seul Jaspe, qui jamais ne le louait, mais ne l’évitait pas davantage, se contentait de le regarder d’un air dédaigneux, un léger sourire aux lèvres.
Ainsi Jaspe demeurait son unique rival, qu’il lui fallait humilier.
Ged ne voyait pas, ou refusait de voir, que cette rivalité, à laquelle il se cramponnait et qu’il nourrissait par fierté, recelait les dangers et ténèbres contre lesquels le Maître Manuel l’avait doucement mis en garde.
Lorsqu’il n’était point mû par la rage pure, il savait parfaitement qu’il n’était pas encore en mesure d’affronter Jaspe, ni les élèves les plus anciens ; il poursuivit donc son travail avec application. Vers la fin de l’été, les tâches se firent moins nombreuses, et les étudiants disposèrent donc de davantage de temps pour pratiquer le sport : courses de bateaux à sorts dans le port, démonstrations d’illusions dans les cours de la Grande Maison et, durant les longues soirées, au milieu des arbres, jeux de cache-cache fous où l’on était invisible d’un côté comme de l’autre, où seules des voix se déplaçaient en riant et en appelant, suivant puis esquivant les minuscules et prestes lueurs-de-feu. Puis, quand vint l’automne, ils se remirent au travail avec un entrain nouveau et pratiquèrent de nouveaux tours. C’est ainsi que les premiers mois de Ged à Roke passèrent bien vite, riches en passions et merveilles.