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Les Jeux de l'amour et de la mort

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Les Jeux de l'amour et de la mort
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— C’est là toute l’histoire ? dit enfin Gaylor.

— Oui, répondit Tom. Il se sentait épuisé.

— Et le store ? C’est tout ce que vous pouvez me dire sur ce store qui tremblait ?

Tom écarta les bras et les laissa retomber sur ses cuisses. Il ne voyait pas quoi dire d’autre sur ce foutu store. Gaylor frappa avec violence du plat de la main sur la table et en levant la tête, Tom comprit ce qu’entendaient les journalistes quand ils écrivaient que son visage flambait.

— C’est inconcevable ! Vous sentez ce store bouger, vous percevez qu’un homme est là, derrière, et vous, au lieu de guetter, au lieu de tenter quelque chose, au lieu d’essayer de savoir, vous vous enfuyez comme un lâche en lui laissant la route libre ?

Tom repensa le plus fort possible à l’anaconda. Il avait horreur qu’on le traite de lâche.

— Vous rendez-vous compte de ce que vous avez gâché ? Vous en rendez-vous compte ? Vous avez tout gâché !

Tom ne put rien répondre. Il savait que Gaylor avait raison. Il n’y avait aucune excuse à sa conduite. Il aurait pu au moins se cacher dans le vestiaire et attendre de voir l’homme se glisser hors de la pièce. Et tout aurait été fini. Il retourna au fauteuil et s’y mit un peu en boule, les mains dans les cheveux. Gaylor avait vraiment l’air hors de lui. Mais qu’est-ce que Gaylor pouvait bien avoir à faire de l’assassin de Saldon ? Saldon n’était plus son ami depuis longtemps. Bien sûr le crime avait été commis chez lui, dans son propre bureau, et ce n’était pas agréable. Mais de là à s’énerver de cette manière. Et puis Tom se dit qu’il était idiot. Gaylor ne cherchait pas le meurtrier de Saldon, Gaylor cherchait son propre meurtrier, l’homme qui avait tué l’autre en le prenant pour lui. Gaylor avait tout de suite compris qu’il y avait eu erreur d’appréciation et qu’il l’avait échappé de très peu. Il avait peur tout simplement, et la seule pensée que Tom ait laissé passer de si près l’occasion de saisir l’assassin le rendait fou de fureur. À cause de lui, il y avait un meurtrier libre, vivant, actif, et qui viendrait frapper à nouveau. Gaylor avait l’air d’être certain de cela. Il savait quelque chose qu’il avait tu aux policiers. Pour lui, Tom n’était pas un suspect, mais un simple imbécile. Et pour le moment, Tom, qui comprenait seulement les conséquences dramatiques de sa fuite, en était bien d’accord.

Le silence dura des minutes entières. Les jambes contractées, les dents sur la lèvre, Tom se sentait transpirer beaucoup trop et ne pouvait pas remuer. Gaylor bougea le premier. Lentement il s’approcha et demanda d’une voix redevenue très calme.

— Ces photos ? Celles de vos toiles ? Vous les avez avec vous ? Montrez-les moi.

Gaylor les sortit une à une de l’enveloppe, les déroula et les disposa sur la table, le dos tourné à Tom. Il siffla un air avant de se retourner.

— Avez-vous déjà été montrer ça ?

— Personne n’en veut, souffla Tom.

— Bien sûr. Ce ne sont que des crétins, des incompétents, des marchands. Je crois, continua-t-il, que quand toute cette horrible histoire sera finie — et Tom eut l’impression qu’il cherchait sa respiration — oui, quand tout cela sera terminé, vous reviendrez me voir et je m’occuperai un peu de vous.

Gaylor sourit en lui tendant les photos et Tom pensa qu’il allait se jeter dans ses bras. Il se contenta de lui serrer la main très fort, et de le regarder à fond pour se souvenir le mieux possible.

Une fois dans la rue, il fallut qu’il coure. Il courut jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, mais cela ne le calma pas tellement. D’une cabine il appela Lucie. Elle aussi avait des choses à lui dire. Ils se verraient dans deux heures.

On était en juin et il n’y avait tout d’un coup plus personne dans les rues. Tom s’étira et tendit les bras vers le ciel. Sur le trottoir d’en face, il eut l’impression de reconnaître l’allure de l’un des enquêteurs de Galtier et il se sentit brusquement entravé. Galtier ne le lâchait pas. L’idée l’engourdit comme une piqûre. Mécontent, il poussa la porte battante du grand café de la place et s’installa, bien en vue, à une petite table de la terrasse. Là il écrivit :

Saldon, au cours de la soirée, se rend aux lavabos. La vue de la cape au porte-manteau du couloir le trouble. Il connaît son prix. Jusqu’ici, il avait seulement l’intention d’emprunter de l’argent à R.S., mais il sent qu’il ne pourra pas affronter son ancien ami, après vingt ans de séparation, d’une façon aussi humiliante pour lui. Il aime R.S., il a peur de perdre son estime. Il préfère voler. L’affaire de l’agence de voyage, trente ans plus tôt, montre sa tendance au petit larcin. Il n’a peut-être jamais changé depuis et a dû butiner un peu partout quand une occasion facile se présentait.

Tom posa son stylo parce que cela lui semblait ridicule de prendre des notes. Il préférait continuer de tête.

— Mais si c’est vraiment Mme Gaylor qui lui a donné l’invitation, fait qu’elle a nié à la police, qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? Aurait-elle elle-même commandé le vol à Saldon ? Soit qu’elle ait eu un besoin inavouable d’argent, soit qu’elle ait cherché à inquiéter son mari ? Parce que tout de même, comment Saldon aurait-il pu savoir pour cet argent dans le secrétaire ? Il n’avait rien dérangé d’autre dans la pièce. Tom revit le visage fermé de cette femme si belle, et remua sur sa chaise. Il n’aimait pas l’idée qu’une femme se mêle de quelque chose de bas, et pire, qu’elle se serve d’un pauvre bougre d’exécutant pour le faire. Tom repensa à Saldon, et il eut de la peine. Après tout Sald avait peut-être menti, et n’importe quel proche du peintre aurait pu remettre cette invitation à Saldon et l’engager pour ce vol. Il fallait juste être un peu au courant des habitudes de Gaylor. Mais il n’avait pas l’air de se cacher. Il avait bien emmené directement Kaplan dans son bureau pour lui payer cette dette. Ce n’était pas une mauvaise idée.

De toute manière, que Saldon agisse pour son propre compte ou non, voici comment les choses se passent : il prend la cape, dès l’aller, car le couloir est vide et il doit en profiter, et entre dans le bureau. Il fouille le secrétaire. Saldon a mis le vêtement sur ses épaules pour avoir les mains libres. Quelqu’un est là qui guette et Saldon se fait tuer. Le meurtrier doit attendre pour sortir que le couloir soit libre. L’oreille à la porte, il écoute les allées et venues, il surveille le moment propice. Mes pas se rapprochent dans le couloir, il se planque derrière le store. Les lames n’ont pas encore repris leur immobilité complète quand j’entre dans la pièce. S’il y avait bien quelqu’un dans la pièce, ce qui reste à prouver. Pris de peur, je m’enfuis, et la police me suspecte gravement, ce qui est une veine pour l’assassin.

Ce qui crève les yeux, c’est qu’il n’y avait pas besoin de tuer Saldon ce soir-là. Pour se risquer à commettre un meurtre au milieu d’une soirée de trois cents personnes, il faut vraiment qu’il n’y ait aucune autre solution. Or pourquoi voudrait-on tuer Saldon ? soit parce qu’il a reconnu un ancien associé, soit parce qu’il exécute un coup sur commande. Dans l’un ou l’autre cas, celui qui, par crainte d’être trahi, souhaite s’en débarrasser, peut attendre. Il doit attendre. Il n’a qu’à fixer rendez-vous à Saldon pour discuter argent dans un coin tranquille, et le tuer là en toute sécurité.

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