Les Jeux de l'amour et de la mort
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Éditions du Masque
- ISBN: 978-2702478561
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Les Jeux de l'amour et de la mort». Краткое содержание книги:
VI
Deux jours plus tard, on relâcha Tom sans un mot. On lui fit signer des dizaines de papiers et on lui rendit sa veste et son portefeuille. Il pensa à réclamer ses lunettes noires. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il n’avait pas le droit de quitter Paris, sauf motif très grave dont il aurait à avertir la police. Et que de toute manière on le tiendrait à l’œil.
Tom préféra expliquer tout de suite qu’il ne rentrerait pas chez lui ce soir, qu’il irait chez son ami Mareval, à moins qu’on n’y voie quelque inconvénient. Ainsi, on lui ficherait la paix pour ce soir.
En sortant, il croisa Mme Gaylor et il lui trouva l’air encore plus grave qu’à la soirée. Il ne l’avait observée que d’assez loin ce soir-là, et dans le couloir, il remarqua quelques défauts, mais bénins pour un tel visage. Peut-être l’absence de maquillage lui faisait-il les lèvres plus minces et plus droites qu’il n’en avait gardé le souvenir. Tom ne voulut pas admettre un seul moment qu’on pouvait avoir quelque chose à lui reprocher, et il se dit seulement que Galtier aurait pu avoir la délicatesse de se déplacer à son appartement au lieu de la faire venir dans son sale bureau sinistre. Mais il était certain que Esperanza Gaylor ne se laisserait pas, elle, intimider par les manœuvres enveloppantes de l’inspecteur Galtier. Il sourit en pensant à ce qui attendait Galtier et qui le vengerait un peu. Il l’avait drôlement baladé, Galtier. S’il n’avait pas été aussi fatigué et choqué encore, la répartie aurait été sanglante. L’inspecteur avait profité d’un avantage provisoire, c’était tout. À sa place, Tom en aurait fait sans doute autant. Mais tout de même, est-ce qu’on avait jamais vu un homme avec cette aussi dure douceur, ou cette aussi douce dureté, c’est comme on voulait ? Si peu brutal qu’on ne se méfiait pas, et puis on se découvrait tout d’un coup serré de trop près, acculé à consentir.
Il faudrait beaucoup réfléchir pour se préparer à la prochaine entrevue.
En voyant entrer Mme Gaylor, Galtier pensa que les choses n’allaient pas être simples. Elle n’avait pas la silhouette solide de Thomas Soler, ni son regard mobile et indiscret. Au contraire, elle était mince, brune, et semblait ne rien regarder. Mais Galtier sut qu’il allait avoir malgré tout beaucoup plus de mal qu’avec Soler. Elle n’allait pas poser de questions à tort et à travers, elle n’allait pas s’énerver sans cesse, elle dirait juste ce qu’elle entendait dire en dosant sa franchise à sa convenance.
Il la pria de l’excuser de l’avoir dérangée, et elle fit comme s’il n’avait rien dit.
— Que désirez-vous, inspecteur ?
— Savoir si vous avez remis une invitation à Robert Saldon pour la soirée.
— Non. Je n’ai jamais vu cet homme.
— Avez-vous déjà été à San Francisco ?
— Jamais. Un policier est déjà venu me poser ce genre de questions et j’y ai répondu précisément.
— Je souhaite recommencer.
— Comme vous voudrez.
— On m’a rapporté qu’au cours de la soirée, vous étiez restée très silencieuse. Quelque chose vous préoccupait-il ?
— Non.
Galtier tira une cigarette. Cette femme lui semblait beaucoup trop indifférente.
— Pourquoi gardiez-vous le silence ?
— Je crois que je n’avais rien de particulier à dire à quiconque.
— N’aviez-vous pas des amis, ce soir-là ?
— Les soirées ne sont pas faites pour parler.
— Vous étiez-vous occupée de l’organisation de cette réception ?
— Ce n’est jamais moi qui le fais.
— Le portier ?
— Pardon ?
— Le portier espagnol ?
— Eh bien ?
— Vous avez pris la peine de l’engager malgré tout ?
— Par habitude. C’est un ami d’enfance de ma famille, garçon de café au Rollon.
— C’est vous qui l’avez fait venir en France ?
— Non.
— Pardonnez-moi ; encore une question.
— Je ne suis pas pressée.
— Est-ce que vous y voyez bien la nuit ?
— Pas mieux que n’importe qui. Je porte des lunettes pour lire. Je ne pense pas que j’aurais pu confondre mon mari avec quiconque, si c’est ce que vous cherchez. Mais bien sûr, je ne peux pas le jurer non plus.
Galtier avait connu quelques personnes dans son genre. S’il la questionnait sur ses habitudes vestimentaires, ou sur ses couleurs préférées, elle répondrait, sans s’indigner, sans exiger d’explication. Elle répondrait juste ce qu’il fallait. C’était un genre très difficile à surprendre.
— Je vous remercie, madame.
Elle salua aussitôt et sortit. Galtier suivit du regard sa démarche lente et appliquée. Thomas Soler avait dit vrai. C’était une femme magnifique. Il eut un frisson et claqua la porte avec colère.
VII
Jeremy rentra assez tard. Tom et Lucie l’entendirent rire dans l’entrée.
— Sacré Tom ! Tu nous apportes une merveilleuse histoire ! Sais-tu que ta façon d’établir le contact avec Gaylor est très neuve ? Je n’y aurais jamais pensé tout seul. Fracassante entrée dans son existence.
Et il rit encore.
— Cela t’amuse, bien sûr, cria Tom.
— Parfaitement ! Cela m’amuse prodigieusement, même ! (Il embrassa Lucie et secoua Tom.) Pas toi ? Mais si voyons cela t’amuse !
— Pas du tout. Ils vont me coller des années de prison, tu le sais. Bien sûr je pourrai y rêver à mon aise, m’imaginer des tas d’histoires, mais je ne durerai pas longtemps. Les idées, c’est comme tout, on les retourne, on les use, et puis elles se trouent et c’est très triste si tu n’as pas moyen d’en changer.
— Tu ne penses pas un mot de ce que tu dis. Si tu pensais aller en prison, tu serais déjà en sanglots. Ou mort.
— J’y ai passé quarante-huit heures tout de même.
— Était-ce triste ?
— Non c’était très bien.
— Eh bien tu vois. Ils ne pouvaient faire autrement que de te garder un peu. Tu es un suspect intéressant. C’est cette fuite imbécile qui t’a perdu. Mais au fond, ils n’ont rien de solide contre toi. Ceci dit, tu t’es conduit exactement comme il n’aurait pas fallu le faire.
— J’ai compris cela tout seul.
— Passons. J’ai vu les flics hier au bureau. J’ai confirmé ta rencontre avec Gaylor, et puis ce que tu m’avais raconté de ton manège avec l’Américain qui s’est fait tuer. Ils ont vérifié. Ils se donnent beaucoup de mal pour toi. Gaylor sortait réellement de ce café quand tu dis l’avoir vu, et tu as en effet traîné les bars avec Saldon. Trois garçons t’ont reconnu sur photo ainsi que Saldon. Vous buviez du gin. Cela ne te tire pas d’affaire pour autant, c’est vrai.
— Pourquoi cela te fait-il rire ? demanda Lucie.
— Parce que je suis passionné, voilà tout. Une énigme semblable qui survient dans ma vie ! Et que le ciel me destine, n’en doutons pas. Pour que je la résolve avant tout le monde, par l’application raisonnée de quelques théories mécaniques choisies. Je triomphe chaque année de cas autrement complexes, mais cela me plaît à présent de m’exercer sur autre chose que la physique des solides. À titre expérimental, cela m’intrigue, cela m’amuse. On va voir ce que je vaux là-dessus. Peut-être rien de bon.