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Les Jeux de l'amour et de la mort

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Les Jeux de l'amour et de la mort
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Et. Jeremy resta silencieux.

— Le mieux, proposa Tom, est de laisser la police se démerder. Ils font le travail, et puis nous on récupère les résultats par ton ami Tarquet. On réfléchira ensuite, qu’en dis-tu ?

Comme Jeremy, sourcils baissés, ne répondait pas, Tom reprit :

— Et puis toute cette histoire de sursaut de Saldon peut ne mener à rien. Tu vas voir que je finirai par avoir raison et que c’était simplement une vieille histoire d’amour et que Saldon a…

— La barbe Tom avec ton histoire d’amour. Tu deviens idiot par moments.

— Et l’autre piste ? L’assassinat manqué de Gaylor ? La méprise ? Tu n’y penses plus ?

— Mais si. Cependant il y a là-dedans un tas de choses curieuses.

— Mais quoi bon dieu ? Dis-m’en une par exemple.

— Des choses. Des choses que je vois. Des choses que je sais.

— Mais que tu sais comment ? Hein ? Comment ? Tu n’y étais pas nom de dieu ! Ce n’est pas toi qui l’as tué, le type, si ? Alors, des choses que tu sais comment ?

— Cherche ! dit Jeremy.

Il rit, attrapa son cartable et partit avec un petit signe de la main. Tom resta seul à la table. Il n’avait pas fini son plat. Du doigt, il suivit le rebord de son verre jusqu’à ce qu’il grince et vibre, et il dit tout bas : des choses que tu sais comment, dis-moi, Jeremy ?

En rentrant chez lui, Tom se rasa. C’était devenu nécessaire. Il ôta sa chemise rouge et la lava. Il n’aimait plus cette chemise. Il réfléchissait à ce drôle de type qu’était Jeremy. Comment est-ce que Jeremy pouvait savoir des choses que lui, Tom, ne savait pas ? Il crispa ses mains dans la bassine à linge. Il venait d’avoir une pensée horrible. Bruyamment, il vida l’eau de la bassine, s’en aspergea sur le visage, tordit sa chemise et fit beaucoup de mouvements et de tapage. C’était atroce d’avoir des pensées aussi horribles. Ce meurtre commençait à le rendre fou, il déraillait. Il n’aurait plus le droit de penser si ce devait être comme ça. Cela le faisait dérailler et souffrir. Il fallait qu’il mette de la musique.

Une heure après, chantant « Mon cœur s’ouvre à ta voix », il descendait les cinq étages pour aller chercher son courrier. Trois jours de courrier s’étaient accumulés, il allait peut-être s’y trouver des choses miraculeuses. Tom espérait toujours des choses inouïes du courrier, alors que celui-ci trahissait pourtant jour après jour sa confiance. Il savait que beaucoup de gens étaient comme lui avec le courrier. Par la vitre, il vit une enveloppe longue qui ne ressemblait à rien de connu. L’écriture, penchée et irrégulière, lui était complètement étrangère. Songeur, il remonta mécaniquement les étages en tournant la lettre sous toutes ses faces. Il avait pris l’habitude de se donner le temps des cinq étages pour deviner l’identité de ses correspondants, ou à défaut le genre, l’espèce. Sur cette lettre, il séchait. Pas plus l’écriture que la qualité de l’enveloppe, que le cachet de la poste ou que la consistance générale de l’envoi ne l’aidaient. À la consistance, on pouvait souvent dire si c’était un prospectus ou une lettre personnelle, qui donnaient des résultats très différents. Il n’aurait pas dû se donner tout ce mal, il risquait d’être déçu. Si c’était une chaîne maléfique ou quelque chose de ce genre, non seulement il serait déçu, mais en plus une partie de sa journée serait gâchée.

Il l’ouvrit et son regard fila droit à la signature. Il sursauta. Il l’aurait reconnue entre des milliers. Droit, sans soulignage superflu, semblable à celui apposé en bas de toutes ses toiles, le fameux paraphe de R.S. Gaylor. Tom eut besoin de s’asseoir pour lire la courte page qui lui était adressée, à lui, Tom.

La police m’apprend que vous êtes l’homme à la chemise rouge qui s’est enfui de chez moi après la découverte du corps de Robert Saldon.

Vous comprendrez que votre rôle dans cette soirée pénible me paraisse très insolite et que je souhaite entendre personnellement votre version des faits. J’aimerais que vous m’exposiez vous-même les raisons de votre présence, non seulement chez moi, mais dans mon propre bureau.

Il paraît que vous êtes peintre et que vous vouliez me soumettre vos essais. Apportez-les donc.

Vous n’ignorez pas que la police vous tient pour le suspect principal. Elle est donc avertie de cette entrevue, et mieux, elle l’a sollicitée.

Je compte sur votre visite le 26 à 17 heures.

17 heures ! Tom fila à toute allure et parvint, haletant mais avec une peu d’avance, au 25 avenue de l’Observatoire. Il reprit son souffle dans l’escalier et se rafraîchit les joues avec les mains. Sa course ne lui avait même pas laissé le temps de réfléchir à cette impérieuse convocation. En fait, il aurait dû s’en douter depuis longtemps. La police devait espérer que Gaylor l’identifie, même si lui, Tom, avait juré être un inconnu pour le peintre. Mais ce qu’il pourrait jurer ou rien, c’était pareil pour la police. Tout de même cette phrase, « me soumettre vos essais ». Ses essais ! Tom serra son enveloppe de photos et se récita quelques pensées orgueilleuses qui redressèrent son allure. Il était hautain d’avance en sonnant à la porte. Gaylor avait beau être un génie, il n’était pas sûr qu’il eût su tuer un anaconda avec autant d’adresse que Tom l’avait fait l’année passée quand il avait remonté ce grand fleuve pourri.

Un valet de chambre lui ouvrit. Tom ne l’avait pas vu le soir de la réception. Il devait être d’Afrique du nord, d’Égypte peut-être, et il avait l’air assez âgé. Mais il se tenait droit, cambré, et il était presque aussi grand que Tom. Gaylor avait dû se l’offrir au cours d’un voyage comme souvenir, c’était assez dans sa manière. Et il avait dû exiger aussi qu’il ne marche que pieds nus dans l’appartement chargé de tapis. Lubie ostentatoire, pensa Tom avec mépris. Heureusement, l’homme, qui était beau, avait des pieds splendides. De l’étage, il entendit la voix grave qui appelait.

— Khamal ! Est-ce le jeune homme que j’attends ?

Tom fit oui de la tête et Khamal libéra le chemin en s’effaçant sans dire un mot.

En prenant le couloir pour la seconde fois, le souvenir de sa répugnante trouvaille de l’autre soir lui embarrassa la marche. Cette fois, la porte du fond était grande ouverte. En croisant le regard de Gaylor qui l’observait, appuyé d’une main sur la table, Tom sentit que ses défenses n’allaient pas résister de manière durable.

Ils se serrèrent la main et Gaylor lui sourit. Finalement Tom trouva naturel que cet homme profite de sa gloire et de son argent, avec tout l’excès et la parade qui lui plaisaient. Qu’il ait su tuer ou non un anaconda, ne changeait rien à l’affaire.

Sur le désir du peintre, Tom dut faire le récit, assez gêné, de sa quête, de sa rencontre avec Saldon, de son intrusion à la soirée, de son indiscrétion et puis de sa découverte dans le bureau. Il ne pouvait faire autrement que de croiser et décroiser les jambes sans cesse, et en ce moment ses jambes le gênaient, il les trouvait trop longues. Il finit par se lever et parler debout en tournant dans la pièce. Gaylor ne le quittait pas des yeux. Bras fermés, laissant fumer une cigarette au bout de ses doigts, et un pied posé contre une chaise, Gaylor écoutait sans interrompre, le regard lourd. Tom pouvait bien voir sa joue déchirée et son œil à moitié fermé, le maxillaire carré et la lèvre inférieure en avant, le nez large et busqué, la prunelle verte, les cheveux blancs et les très grandes oreilles, et il était satisfait de réussir à le voir de si près. De temps en temps, la cendre de sa cigarette tombait et Gaylor époussetait sa chemise d’un geste précis et pesant. Tom imaginait cette main puissante tenant le pinceau, cela devait être un spectacle souverain.

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