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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Durant le règne d’Alexis Mikhaïlovitch le Très-Paisible, qui va durer trente et un ans, des événements ont lieu, d’une importance exceptionnelle dans l’histoire russe ; l’Ukraine tombe « sous la coupe » du tsar moscovite ; l’Église orthodoxe se scinde en partisans des réformes initiées par le patriarche Nikone, et « vieux-croyants », adversaires des innovations. L’État mène en outre des guerres contre la Rzeczpospolita, la Suède, la Turquie. Sur le fond de ces événements, on assiste à un renforcement du pouvoir autocratique, qui réussit à gagner en puissance dans un contexte de profonde crise sociale.

8 L’automne de la Moscovie

L’horloge de la Tour du Sauveur fut installée en 1624-1625, par l’Anglais Holoway. Le 5 octobre 1654, la pendule s’effondra et se brisa au cours d’un incendie. Elle fut rétablie par la suite.

Chronique.

Les Allemands ont inventé les horloges mécaniques, cauchemardesque symbole de la fuite du temps… Les premiers beffrois apparurent en Allemagne vers l’an 1200.

Oswald SPENGLER.

Un temps nouveau advient à Moscou, et la pendule de la Tour du Kremlin en témoigne. Les mœurs changent. En 1648, Alexis Mikhaïlovitch, souverain âgé de dix-neuf ans, ordonne d’annoncer à toutes les villes l’interdiction des « jeux laïcs, œuvre du diable, des chansons et ignominies (les spectacles) sataniques ». Les contrevenants auront droit, la première fois, à une bastonnade en règle et, en cas de récidive, referont connaissance avec le bâton, puis seront exilés. Tous les instruments de musique doivent en outre être confisqués et détruits.

En 1672, le tsar Alexis permet cependant à une troupe ambulante d’acteurs allemands, de passage à Moscou, de montrer « son art » au palais et de présenter la Comédie d’Artaxerxès, dont le sujet est emprunté au Livre d’Esther. Mais un quart de siècle s’est écoulé depuis l’interdiction des « jeux, œuvre du diable » et Moscou, entre-temps, s’est dotée d’un théâtre. Les historiens expliquent que le tsar vient de se remarier et que sa jeune épouse, Natalia Narychkina, aime à s’amuser ; amoureux, Alexis ne cherche qu’à la contenter. Il n’est toutefois pas douteux que le changement d’attitude du monarque à l’égard des plaisirs, reflète les changements survenus au sein de l’État. Il est clair également que l’impulsion vient à la fois d’Occident et du Kremlin.

L’époque n’est toutefois guère joyeuse, et le jeune tsar en prend conscience très tôt. À peine âgé de dix-huit ans, il décide de se marier. On réunit près de deux cents jeunes filles, puis on en propose six au tsar, qui choisit celle qui lui plaît. Pour Boris Morozov, organisateur du mariage, le choix d’Alexis est erroné. Le précepteur du tsarévitch assume le gouvernement de l’État depuis que son élève a accédé au trône, et il veut, à travers ce mariage, conforter sa situation. Le tsar prend pour fiancée la fille aînée du noble de cour Ilia Miloslavski, Maria. Morozov épousera sa cadette. Les premières noces d’Alexis ont lieu le 16 janvier 1648. C’est un mariage heureux, Alexis aime beaucoup sa femme qui lui donnera treize enfants. Le mariage de Morozov, âgé de soixante ans, avec la toute jeune Anna Miloslavskaïa, n’apporte pas le bonheur au favori du tsar. Médecin anglais d’Alexis, S. Collins s’autorise quelques commérages dans une relation des dix années qu’il a passées à Moscou : « Au lieu d’enfants, ce fut la jalousie qui naquit chez les Morozov, et la jeune épouse du vieux boïar eut à faire connaissance avec une lanière de cuir, grosse comme un doigt. »

Mais les problèmes conjugaux ne sont pas les plus importants. Le 25 mai 1648, la foule des Moscovites arrête le tsar qui rentre de l’église, pour se plaindre du gouvernement de Morozov et de ses hommes de main, Léonce Plechtcheïev, chargé du Zemski Prikaze où parviennent les doléances de la population, et Piotr Trakhaniotov, à la tête du Prikaze des Canons, qui se conduit envers les « hommes de service » avec une rare cruauté. Les trois hommes sont accusés d’avoir augmenté de plusieurs fois la gabelle.

L’indignation suscitée par l’impôt sur le sel, instauré en 1647, est si grande qu’on ne tarde pas à le supprimer. Mais le ressentiment reste très vif et les Moscovites, qui ont bien d’autres causes de mécontentement, exigent que soient châtiés les initiateurs de la taxe. Le tsar parvient à persuader la foule de se disperser. Un soulèvement n’en éclate pas moins par la suite, avec d’autant plus de violence : les insurgés font irruption au Kremlin, mettent à sac la maison de Morozov et de ses adjoints. L’émeute se poursuit le lendemain. Afin de sauver son ami et précepteur, le tsar jette en pâture à la foule Plechtcheïev et Trakhaniotov, mais il refuse de livrer Boris Morozov. L’incendie qui se déclare dans la ville détourne l’attention des émeutiers. La rumeur publique prétendra que les flammes s’apaisèrent, dès lors qu’on entreprit de jeter dans le brasier le corps de Plechtcheïev. Selon Oléarius, après cela, en effet, le feu se calma. Les troubles de Moscou entreront dans l’histoire sous l’appellation de « Révolte du Sel ».

Les impôts, nous l’avons dit, sont la première cause de l’émeute. La très lourde pression fiscale exercée sur la population moscovite explique les explosions et soulèvements incessants, ainsi que la révolte de Stepan Razine, qui ébranlent la capitale russe au XVIIe siècle, particulièrement sous le règne du Très-Paisible. Mais il est d’autres raisons : les effets du Temps des Troubles se font toujours sentir ; les étrangers sont en grand nombre à Moscou et les signes manifestes de leur influence suscitent le mécontement. L’asservissement des paysans est en outre achevé (au niveau législatif), et les sévères restrictions faites aux droits des citadins équivalent à leur assignation à résidence. Le Schisme (Raskol) va encore jeter de l’huile sur le feu des émeutes.

Au Sobor réuni en 1620 pour résoudre la question du négoce avec la Compagnie anglaise de John Merick, le tsar et le patriarche déclarent sans ambiguïté : « Chacun de vous sait qu’en raison des péchés commis dans l’État moscovite, la guerre a semé partout la ruine, que le Trésor est vide, hormis les taxes douanières et l’argent des estaminets1. » Ce sont toutefois là les deux principales sources de revenus de l’État, sous le règne d’Alexis. Certains historiens n’hésitent d’ailleurs pas à qualifier les troubles de 1648 de « Révolte des Estaminets », les émeutiers exigeant, parmi d’autres revendications, l’abolition du système d’affermage sur les débits de boissons et le commerce de l’alcool. Dans une supplique adressée au tsar, les délégués élus des Moscovites écrivent : « À Moscou et aux environs, se trouvent des faubourgs dépendants du patriarche, des monastères, des boïars et de gens d’autres grades (tchins)… Y vivent des prêteurs, avec leur cour, qui… afferment les douanes, les estaminets… et c’est ainsi qu’eux autres, gens de service et de taille, sont devenus miséreux et couverts de dettes… » On demande au tsar que « tout, partout, appartienne à l’État2 ».

Pressurés sans pitié par les négociants en alcool, les Moscovites croient sincèrement que dans « les estaminets d’État », les boissons seront moins chères. Leurs revendications révèlent aussi une volonté de ne laisser s’enrichir personne, excepté l’État. En 1652, la question des débits de boissons est examinée par le Sobor, qui décide d’instaurer un monopole sur l’alcool. Les débits privés sont interdits, chaque ville met en place un hôtel de commerce, d’où les alcools sont livrés à tous les débits et estaminets. Ces hôtels sont tenus par deux fonctionnaires assermentés, qui doivent fournir annuellement au Trésor une somme déterminée. Oléarius rapporte : « À l’heure actuelle, on compte jusqu’à un millier d’hôtels de ce type dans tout l’État. Ils rapportent au souverain d’énormes bénéfices3. » Dans les débits de boissons, est affiché un oukaze du tsar, portant cet avertissement : « Les buveurs ne seront point rappelés ni chassés des estaminets, ni l’époux par l’épouse, ni le fils par le père, le frère, la sœur ou autre parentèle, tant que lesdits buveurs n’auront point bu jusqu’à la limite de leur croix. » La croix est en effet la seule chose qu’il est interdit de gager au cabaret.

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