Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
7 Alexis le Très-Paisible
Quant au tsar d’aujourd’hui, il fut proclamé pour régner et ne donna point de message de lui, comme l’avaient fait les précédents tsars, et on ne lui en demanda point parce qu’on le voyait fort paisible, et puis il signait du nom d’autocrate et gouvernait l’État selon son bon vouloir.
Grigori KOTOCHIKHINE.
Après la mort de Michel, la Russie ne connaît aucun problème de succession. Le bonheur conjugal n’avait pourtant pas été donné facilement au premier Romanov. En 1616, il avait pris pour femme la fille d’un noble de cour sans fortune, Maria Khlopova. La mère du tsar s’y était vivement opposée et avait tout fait pour briser cette union. Huit ans plus tard, en 1624, le tsar se remariait avec la fille du prince Vladimir Dolgorouki, prénommée elle aussi Maria. Elle devait mourir au bout de quatre mois, manifestement empoisonnée. C’est en 1626 seulement, que Michel trouva enfin une nouvelle épouse, agréée par tous : Eudoxie Strechneva, fille d’un noble de petite lignée. Elle lui donna dix enfants, dont six moururent en bas âge. À la mort du tsar, restaient l’héritier, Alexis, et trois filles : Irina, Anna et Tatiana.
Alexis Mikhaïlovitch monte sur le trône, comme son père, à seize ans. Il étonne ses contemporains par sa douceur, son affabilité, et entrera dans l’histoire russe sous le nom de « Très-Paisible ». Les lettres d’Alexis Mikhaïlovitch – il aime écrire et se montre prolixe – confirment les impressions de ceux qui ont l’occasion de le rencontrer. À l’humeur débonnaire du tsar succèdent parfois des accès de colère, mais qui ne durent pas.
Dès l’âge de cinq ans, on lui apprend à lire. Ses premières lectures sont des horologions (livres liturgiques contenant l’ordinaire des vêpres, des deux offices de complies, de l’office de minuit, des matines, des heures et heures intermédiaires), des psautiers, les Actes des Apôtres. Toute sa vie, Alexis lira des livres religieux ; sa ferveur, qui se traduit en particulier par une stricte observance des rites de l’Église, est une de ses grandes caractéristiques.
Les biographes d’Alexis Mikhaïlovitch notent que la bibliothèque du futur tsar compte, au milieu des ouvrages religieux, un lexique et une grammaire édités en Lituanie, ainsi qu’une Cosmographie et des « feuilles imprimées », c’est-à-dire des images. Les biographes soulignent qu’enfant, il est (avec ses frères) habillé « à l’allemande ». Ce mode nouveau – non traditionnel – d’éducation de l’héritier est à mettre au crédit de son précepteur – son diadka, selon le terme officiel –, le boïar Boris Morozov. Après l’accession d’Alexis au trône, Morozov demeurera, pour de longues années, le principal conseiller du tsar.
Les rapports entre le monarque et son conseiller sont très amicaux – une autre caractéristique d’Alexis : le tsar s’attache vivement à ses proches dont il se sépare difficilement, même quand les circonstances l’exigent. Nature contemplative, passive, Alexis Mikhaïlovitch est influençable, et la plupart de ses conseillers ne manquent pas d’en profiter. Rejoignant l’opinion des contemporains, étrangers pour la plupart, Sergueï Soloviev tient Boris Morozov pour un administrateur intelligent qui, toutefois, selon l’historien, « ne sut pas s’élever au-dessus de la condition de simple vremenchtchik » (littéralement : « homme du moment », favori).
Intelligent, plutôt instruit pour son temps, grand lecteur et volontiers écrivain – on lui doit un ouvrage sur la chasse au faucon dont il est un passionné (Le Code des chemins fauconniers), des souvenirs inachevés de la guerre de Pologne, des essais de versification –, Alexis Mikhaïlovitch règne sur l’État moscovite en des temps très durs. S’il est baptisé, nous l’avons dit, le « Très-Paisible », la seconde moitié du XVIIe siècle est, elle, en Russie, extraordinairement agitée et bruyante. Le fils d’Alexis, Pierre le Grand, éclipsera les années de règne paternel, qui, pourtant, auront été sans doute aussi importantes dans l’histoire russe. Un fait est en tout cas certain : sans les progrès accomplis sous le gouvernement d’Alexis, sans les succès obtenus, les réformes de Pierre eussent été impossibles.
La notion de « succès » est, on le sait, éminemment relative. C’est particulièrement net dans le domaine historique où les succès d’hier deviennent parfois les échecs de demain, et inversement. Sous le règne d’Alexis, l’État moscovite mène d’incessantes guerres qui se soldent, pour la plupart, par des échecs ; il est en outre secoué par des soulèvements, des rébellions, des révoltes. Les impôts pèsent de plus en plus lourdement sur le pays, et l’Église orthodoxe traverse une des épreuves les plus terribles de son histoire. Et cependant, Moscou se fait de plus en plus puissante. Ses grands voisins – la Rzeczpospolita et la Suède – qui, au début du siècle, semblaient avoir signé son arrêt de mort, s’affaiblissent au contraire, pour, au début du siècle suivant, cesser d’être des facteurs déterminants dans l’histoire de l’Europe.
Dans les premières années du XVIe siècle, la prédiction du moine Philothée : « Moscou, Troisième Rome », était l’expression d’un rêve insensé, d’une foi irrationnelle en une prédestination divine, de la conviction que la capitale d’une petite principauté perdue au milieu des forêts, était appelée à devenir le centre du véritable empire chrétien. Au milieu du XVIIe siècle, après tous les bouleversements subis par l’État moscovite, apparaît le fondement concret permettant de croire que la réalisation de la prophétie est possible.
Les historiens, philosophes, sociologues, idéologues donnent à ce phénomène de nombreuses explications. On cherche – et on trouve – l’origine de la spécificité de l’histoire et du caractère russes dans la géographie (l’espace et le climat, les forêts et les fleuves), l’ethnographie (le mélange de Slaves, de Finnois, de Tatars), la géopolitique (la situation en Eurasie). Mais aussi différentes que soient les théories « historio-sophiques », elles ont un dénominateur commun : toutes mettent en évidence les rapports entre l’État et ses sujets, et en font un phénomène déterminant. Vassili Klioutchevski résume lapidairement l’histoire russe : l’État prenait de l’embonpoint, le peuple s’étiolait.
Le point de vue de Klioutchevski n’a jamais, à ce jour, suscité de contestations. Seul, change, selon les historiens, le jugement de valeur : les uns soulignent la réussite de l’État, malgré l’étiolement du peuple ; d’autres – principalement, les marxistes –, plaçant à égalité l’État et le peuple, voient dans la lutte des classes l’instrument du renforcement de l’État. Nikolaï Berdiaev constate « l’échec spirituel de l’idée : “Moscou, Troisième Rome” », et l’explique par le fait que cette « idéologie », favorisa la consolidation et la puissance de l’État moscovite, de l’autocratie tsariste, mais non « l’épanouissement de l’Église ni le développement de la vie spirituelle1 ».