Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Au temps des « Troubles », l’État moscovite, affaibli, a perdu des territoires à l’ouest. Poursuivant la politique de ses prédécesseurs, Michel Romanov, à l’instar d’Ivan le Terrible ou de Boris Godounov, tente d’accéder à la mer. Mais les rivages de la Baltique restent aux mains de l’ennemi, plus puissant et doté d’une technique militaire plus élaborée.
Grâce à une plus grande concentration de forces, l’État moscovite réussit à protéger ses frontières méridionales, sans se décider – Azov l’a montré – à aller de l’avant. La situation se présente très différemment à l’est. Le Temps des Troubles lui-même n’a pas stoppé l’avancée des Russes en Sibérie. Sous le règne de Michel, la progression vers l’océan s’accélère. L’autorité de Moscou est renforcée par des moyens administratifs et dynastiques traditionnels : le petit-fils du tsar Koutchoum, adversaire de Iermak, a été nommé tsar de Kassimov, en 1614. Et surtout, le pouvoir de l’État moscovite est assuré en Orient par la conquête de terres, la construction de fortifications, le prélèvement du iassak (impôt en fourrures) sur la population locale. Moscou est, pour l’est, porteuse d’une civilisation avancée qui, en outre, ne rencontre pas de résistance sérieuse. En 1621, le patriarche Philarète accorde à la Sibérie son premier évêque, Cyprien. Dans les années 1630, les colonisateurs russes atteignent les rives de la Lena et fondent, en 1632, la ville de Iakoutsk.
La principale richesse de la Sibérie est constituée par ses fourrures, dont la vente vient heureusement compléter les revenus du Trésor moscovite. Il est clair que la conquête de ces immenses territoires ne peut être préservée que par l’installation de Russes. On a avant tout besoin de cultivateurs, de « paysans laboureurs » comme on dit alors. On demande des volontaires ; des terres leur sont accordées, ainsi que de l’argent pour emménager et des facilités fiscales durant quelques années. Ils sont censés verser le dixième du produit de leurs labours au Trésor. Les volontaires n’étant toutefois pas en nombre suffisant, le gouvernement déplace de force des paysans, des territoires proches, déjà exploités, vers les régions lointaines. Certains s’enfuient. On voit se répéter la situation un temps familière aux régions centrales de l’État moscovite : des fuyards, des « hommes libres » font leur apparition en Sibérie. Les historiens notent que les défauts caractéristiques des Russes à cette époque se manifestent en Sibérie avec une force particulière. La faiblesse du pouvoir, les autochtones dont il est aisé de venir à bout, le climat spécifique créent les conditions pour que se révèlent les meilleurs et les pires traits de caractère. L’ivrognerie atteint des proportions telles que le gouvernement décide de fermer les débits de boissons à Tobolsk, ce qui serait impensable en n’importe quel autre point de Moscovie, sauf à vouloir porter un coup fatal au Trésor.
Les pertes occidentales ne peuvent être compensées par les conquêtes à l’est, mais l’État, mû par une impulsion intérieure, veut s’étendre de tous côtés. L’histoire russe a ceci de particulier qu’un coup d’arrêt dans une direction, n’empêche pas des réussites ailleurs. L’est offre de remarquables perspectives. En 1636, les Cosaques de Tomsk informent Moscou de l’existence du fleuve Amour et, peu après, annoncent qu’ils ont atteint ses rives. Des émissaires du prince Kourakine, voïevode de Tobolsk, partis pour Pékin en 1618, en rapportent deux lettres de l’empereur ming Wan-Li, à l’intention du tsar Michel. Faute de connaître le chinois, on ne pourra les lire avant 1675. L’empereur15 y explique qu’il n’est pas en mesure d’envoyer ses ambassadeurs au tsar, car le voyage est fort long ; mais il lui propose de venir avec des marchandises. Il se passera quelque temps avant que soit acceptée la proposition impériale, qui attendra tranquillement dans les archives diplomatiques moscovites.
Le 12 juin 1645, le tsar Michel s’éteint, à l’âge de quarante-neuf ans, après trente-deux ans de règne. Son biographe conclut le récit de la vie du premier Romanov, en énumérant ses traits de caractère : « Michel Fiodorovitch était pensif, timide, docile, doux et religieux. » Il lui échut de diriger un État qui, frappé par une terrible catastrophe, semblait s’être définitivement effondré, avoir cessé d’exister.
Le tsar laisse à son héritier un pays en situation très difficile, mais qui revient progressivement à lui. Michel aura été très soutenu par l’autorité de son père, le patriarche, qui assuma l’essentiel de la charge étatique. Mais la présence d’hommes d’État talentueux au pouvoir n’explique pas complètement la fin de la crise. Au nombre des principaux facteurs de rétablissement, se trouve la volonté de restaurer avant tout le système de gouvernement. À compter de 1625, le tsar prend officiellement le titre d’autocrate. Simultanément, de nombreuses lois sont adoptées, visant à organiser la structure administrative, principalement la bureaucratie centrale. Grigori Kotochikhine donne la liste – en décrivant leur organisation et leurs fonctions – des trente-cinq Prikazes chargés des affaires de l’État : parmi eux, ceux des Ambassadeurs (Affaires étrangères), des Canons, du Blé, de la Poste… L’État veut tout contrôler, diriger la vie du pays à tous les niveaux. Il va de soi que la machine bureaucratique moscovite connaît quelques grincements et lenteurs, et qu’il convient d’en huiler les rouages à l’aide de pots-de-vin ; mais elle a le mérite de garantir un ordre, quel qu’il soit. La chose est d’autant plus indispensable que la population est sortie du Temps des Troubles nettement plus impressionnable et irritable qu’elle ne le fût jamais. Vient le temps des révoltes, le « temps des émeutiers », comme disent les contemporains. Sous le règne de Michel, cette « irascibilité », ce refus des privations et de l’arbitraire exercé par les propriétaires terriens et les autorités, se traduisent par l’apparition d’une multitude de bandes pillardes. Sous le règne suivant, le mécontentement explosera en révoltes qui ébranleront l’État.
La situation internationale est un facteur important de stabilisation. Michel aura mené trois guerres, une contre la Suède, deux contre la Pologne, et les aura perdues toutes les trois. Moscou subit donc des pertes territoriales, mais n’en fait pas un drame. Vassili Klioutchevski constate : « L’État du tsar Michel fut plus faible que ceux des tsars Ivan et Fiodor, mais il fut nettement moins isolé en Europe16. » La guerre de Trente Ans (1618-1648), qui coïncide avec le règne de Michel, fait de l’État moscovite, principalement en raison de sa situation géographique, un partenaire envié. L’hostilité marquée de l’Église orthodoxe envers les « Latins » (catholiques) attire sur Moscou l’attention des protestants engagés dans la guerre (et de la France, leur alliée). Certes, la Moscovie n’aime pas plus les « luthériens ». Grand expert en linguistique, Ivan le Terrible avait découvert que le nom de Luther venait du mot russe luty (mauvais, malin comme le diable). Mais on supporte encore moins la « latinité ». En 1620, le concile décide, à la demande instante de Philarète, que catholiques et uniates devront être rebaptisés, en cas de conversion à l’orthodoxie. Pire, la même exigence est faite aux orthodoxes qui auraient reçu le baptême d’un prêtre uniate.
D’un côté, la situation en politique extérieure apporte à la Moscovie une aide des pays occidentaux adversaires des Habsbourg catholiques ; d’un autre côté, elle détermine le rôle joué à Moscou par les États protestants : Hollande, Danemark, Angleterre, Suède. Les pays du nord apportent à Moscou les nouvelles techniques militaires (en 1632, les Hollandais construisent à Toula la première usine moderne d’armement et l’arsenal), la tactique et le système de formation des soldats (en 1647, le premier manuel en langue russe d’entraînement des fantassins est publié en Hollande). Les usages administratifs, l’organisation de la machine bureaucratique sont également, pour beaucoup, empruntés aux protestants.