Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Adam Oléarius rapporte qu’à Moscou, à l’époque où il y séjourne, vivent de nombreux étrangers, dont un millier de familles protestantes. Elles s’installèrent d’abord où bon leur sembla et bâtirent partout leurs maisons de prières (leurs temples). Les prêtres s’élevèrent contre ces pratiques, voyant une menace dans ce voisinage des Russes et des « luthériens ». Tous les temples furent alors détruits, un seul fut autorisé, à la Nemietskaïa sloboda (Faubourg des Allemands), loin des églises orthodoxes.
Les étrangers vivant à Moscou au service de la cour dépendent du Prikaze des Apothicaires. On leur paie un revenu en argent et en fourrures ; ils ont en outre droit à divers produits et denrées – une certaine quantité de bière, de vin, d’hydromel, d’avoine et de fourrage.
Les étrangers sont avant tout nécessaires à l’armée où ils servent depuis bien longtemps. Durant la seconde moitié du XVIe siècle, le nombre des mercenaires présents dans l’infanterie, indique Fletcher, atteint quatre mille trois cents hommes, se répartissant comme suit : près de quatre mille Cosaques (Tcherkesses), près de cent cinquante Hollandais et Écossais, une centaine de Grecs, Turcs, Danois et Suédois. L’infanterie prenant une importance croissante dans l’armée moscovite, on voit grimper le nombre des streltsy – fantassins utilisant des armes à feu : mousquetons à mèche, carabines et pistoles. Il faut, pour les former, faire appel à des spécialistes étrangers. La chose est d’autant plus indispensable que l’armée moscovite du XVIIe siècle accuse, à cet égard, un solide retard sur les armées occidentales. En visite à Moscou à la fin du siècle, le diplomate autrichien (impérial) J. Korb note que les Tatars sont les seuls à craindre les armes moscovites ; les voisins occidentaux de la Moscovie se gaussent, eux, de l’état d’esprit et de la technique des combattants russes11.
Les armées européennes de l’époque font couramment appel à des mercenaires étrangers. La meilleure d’entre elles – l’armée suédoise – est composée aux quatre cinquièmes d’Écossais, d’Anglais, d’Allemands. Mais dans l’armée de Gustave-Adolphe, tous les officiers sont suédois. L’armée moscovite, elle, fait appel à des mercenaires, officiers et instructeurs. Dans les années 1626-1632, elle compte quelque cinq mille fantassins non russes. Les instructions pour l’enrôlement stipulent que l’on peut engager des hommes de toutes nations, mais pas des catholiques.
Le besoin de spécialistes des armes est une évidence pour le gouvernement. On en enrôle au prix fort, et on les considère avec méfiance et circonspection. Augustin Meyerberg qui publie à Paris, en 1661, le récit de son voyage à Moscou, cite des officiers étrangers servant dans l’armée russe. Malgré leur solde élevée, beaucoup regrettent d’être allés chercher fortune en Moscovie ; et ils ne peuvent rentrer chez eux, même au terme de leur contrat. Si rien ne persuade un étranger de continuer à servir au-delà du délai fixé – ni les récompenses, ni les appâts les plus divers –, on relègue l’obstiné tellement loin dans les profondeurs de la Russie, qu’il n’imagine pas être un jour en mesure d’en sortir12.
L’histoire du mariage raté de la fille de Michel, Irina, avec un prince étranger peut être considérée comme l’exemple même de l’attitude à l’égard de l’extérieur. Aucun historien du règne du premier Romanov n’a pu éviter de narrer cette triste affaire, que l’on pourrait intituler : « Le roman de Woldemar ». En 1643, arrive à Moscou, avec une suite de trois cents personnes, le fils du roi de Danemark, Christian IV, Woldemar. Auparavant, au terme de longs pourparlers, un accord est intervenu : le prince héritier prend pour épouse la princesse Irina ; elle lui apporte en dot les principautés de Souzdal et Iaroslavl, et il conserve sa foi protestante. On évite de lui montrer un portrait de la fiancée, par crainte de pratiques de sorcellerie. C’est d’ailleurs dans l’ordre des choses : les mœurs moscovites veulent que l’époux voie sa jeune épouse pour la première fois dans la chambre nuptiale.
Grigori Kotochikhine, qui décrit les coutumes des mariages et les possibilités de substitution des fiancées, conclut : « Nulle part au monde, il n’est tromperie plus grande sur les jeunes filles que dans l’État moscovite ; car ils [les Russes] n’ont pas adopté cette pratique, en usage dans d’autres États, qui veut que l’on voie par soi-même et que l’on s’accorde à l’avance avec la promise13. » Mais les soucis de Woldemar sont liés à une tromperie d’un autre genre. On exige de lui qu’il se convertisse à l’orthodoxie. Lorsqu’il refuse et demande à rentrer chez lui, on ne lui en laisse pas la possibilité. Le prince tente alors de s’enfuir, mais il est rattrapé. Woldemar accepte que ses futurs enfants soient élevés dans la religion orthodoxe, mais cela ne fait pas avancer les choses. Le tsar Michel ne veut rien savoir, et seule sa mort permettra à Woldemar, deux ans après son arrivée à Moscou, de regagner son pays.
Le caractère volontairement fermé de l’État moscovite, dicté par la peur et une incroyable assurance, par la suspicion et l’orgueil, est encore renforcé par la conscience que le pays a besoin des étrangers honnis. On les paie cher, mais on les considère toujours comme des espions, ou des otages. La guerre devient le moyen le plus simple et le plus direct de sortir de l’enfermement, tout en demeurant la meilleure façon de garder ses distances.
Le recrutement de mercenaires, l’accroissement de l’armée et son perfectionnement poursuivent un but très précis. À compter de 1626, on prépare méthodiquement une guerre contre la Pologne. La trêve touche à sa fin et Moscou rassemble ses forces, bien résolue à reconquérir les terres russes dont s’est emparée la Rzeczpospolita. En avril 1632, Sigismond III s’éteint. Le défunt est couché dans son cercueil, ceint de la couronne moscovite, et son héritier, Ladislas IV continue de se considérer comme l’élu de Moscou. Tandis que la Rzeczpospolita procède à l’élection de son roi, un Sobor est réuni à Moscou qui décrète la guerre contre la Pologne, avec d’autant plus d’enthousiasme que la nouvelle armée est prête : cent cinquante-huit canons, trente-deux mille hommes, dont près de quatre mille mercenaires suisses et allemands. Le commandement en est confié au boïar Mikhaïl Cheïne, qui s’est illustré vingt ans plus tôt dans la défense de Smolensk, et à l’okolnitchi Arthème Izmaïlov.
La campagne commence sous les meilleurs auspices, de nombreuses villes sont prises, mais l’armée s’arrête devant Smolensk et entame un siège qui ne donne aucun résultat pendant huit mois. Entre-temps, le problème de l’élection étant réglé, le nouveau roi Ladislas IV marche sur Smolensk et, à son tour, assiège les assaillants. En février 1634, les Russes capitulent, contraints d’accepter les conditions des vainqueurs. Le 1er octobre 1633, Philarète est mort, déjà conscient de la défaite. Le tsar Michel châtie sans pitié les commandants vaincus : Mikhaïl Cheïne, Arthème Izmaïlov et son fils sont exécutés, leurs subordonnés ont droit au knout et à l’exil. La dureté du châtiment est liée à la mort du patriarche, qui protégeait Cheïne, et au retour des parents maternels du tsar, les Saltykov, qui haïssent le voïevode.