La grande mascarade parisienne
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Европейская старинная литература
Электронная книга - «La grande mascarade parisienne». Краткое содержание книги:
— Soit!... mais il y a autre chose... Sa-vez-vous ce que la ru-
Annales de la Frioottière.
meur publique a porté dernièrement à mes oreilles frémissantes?
— Non... quoi donc de si terrible ?
— La rumeur publique, papa, a porté jusqu'à mes oreilles frémissantes un bruit On a dit... — hélas, j'ai vu tout à l'heure par moi-même que ces rumeurs n'étaient que trop fondées ! — on a dit que vous, un la Fri-cottière, descendant d'une noble et antique lignée de preux, vous...
— Je?
- Que vous... horreur ! que vous songiez à ternir notre vieuxblason par une mésal-
liancel... et quelle mésalliance!!!... On a dit, enfin, que vous songiez à épouser votre gouvernante ! je rougis de le répéter... a-t-on dit vrai?
— Pourquoi pas?... elle est très gentille !
— Une gouvernante!...
— Gouvernante par dévouement!...
Bezucheux de la Fricottière roula le fauteuil de son père jusque devant les portraits de famille qui garnissaient du haut en bas les lambris du grand salon.
— Papa, s'écria Bezucheux en étendant une main tremblante vers les portraits, voilà nos ancêtres! ils vont vous juger!... Voici le premier en date, Geoffroy Bezucheux, sire de la Fricottière, qui partit pour la 7 e croisade à la tête de cent chevaliers, et qui ne revint que 17 ans après, en ramenant quatorze esclaves Sarrazines, que sa femme, Yolande de Greluchoup, fit par jalousie coudre dans des sacs et jeterà la Loire! Que doit penser ce noble héros de votre projel de mésalliance?
— Il doit dire que je suis bien modeste, à côté de lui qui s'est mésallié avec quatorze Sarrazines !
— Celui-ci est Bobin de la Fricottière, qui faillit prendre part au combat des Trente avec Beaumanoir-bois-ton-sang! Ce fut encore un rude chevalier qui, d'après les chroniques, occit un nombre incalculable d'Anglais, et mit à liai quantité de vilaines sur ses terres et sur celles de ses voisins! que dirait le farouche Bobin de votre mésalliance ? Celui-ci qui porte une si noble barbe étalée sur sa cuirasse, c'est Enguerrand de la Fricottière ! il se révolta contre son roi et mit à sac force villes, villages, bourgs, couvents et châtels ! faut-il vous raconter sa conduite, au sac du couvent des bernardines de Plougastcl, en Bretagne ? Il mit ses routiers en garnison dans le couvent, et soutint pendant onze mois les efforts de six mille hommes ! Ce vaillant chevalier armé de toutes pièces, c'est Hugues de la Fricottière qui se maria six fois et mourut au moment de convoler avec une septième femme ! Il ne les tuait pas, c'est un bruit qu'on a fait courir pour lui faire du tort dans- les familles! Il ne se mésallia jamais, ses six femmes sont Valentine du Bec, Enguerrande de
Enguerrand de la Fricoltièrc.
Hennebon, Jeanne de la Huchardière, Iseult la Gaillarde de Biville, Yvonne de Karbadec et Olivière de Latour Bichard ! 11 eût rougi de penser à sagou-nante !
— Mon petit, trouve-moi une Olivière de Latour Bichard, si tu peux! Bezucheux roula son père sous un autre portrait.
— Celui-ci fut Tristan de la Fricottière, noble seigneur qui guerroya trente-cinq ans, tantôt contre les huguenots, tantôt contre les catholiques, suivant ses convictions du moment. Il affectionnait, quand il était huguenot, de surprendre les couvents de nonnes, et quand il était catholique d'enlever les manoirs des calvinistes dont les femmes étaient jolies!
Les sept femmes d'Hugues de la Fricottière.
C'était un pur la Fricottière; quand il fut dégoûté du célibat, il épousa une Laguiche dont il demanda la main dans la bagarre au sac du château de Laguiche en Poitou. S'il était encore de ce monde, il ferait écarteler celui qui lui apprendrait votre projet de mésalliance '
— Je t'arrête ! assez de...
— Non ! celui-ci, bon gentilhomme et vaillant soldat encore, fut Guy dé la Fricottière, lieutenant aux gardes de S. M. Henry quatrième, décapité sous Richelieu pour son quarante-huitième duel. Et celui-ci, Robert de la Fricottière, mousquetaire du roi Louis XIV... Ah! que diront entre eux ces vaillants et loyaux chevaliers, ces nobles ancêtres des la Fricottière, dont les ombres vénérables et vénérées, planent sur l'antique castel, à la vue de la lamentable mésalliance que médite un la Fricottière dégénéré !
— Ils ne diront rien du tout f dit froidement M. de la Fricottière.
— Comment cela?
— Ils ne diront rien du tout, je le répète, par la bonne raison qu'ils n'ont jamais existé?
— Jamais existé! Geoffroy, Enguerrand, Robin, Hugues aux six femmes, Tristan, etc., ils n'ont jamais existé I
— Jamais, te dis-je ! c'est moi qui les ai fait faire.
— Cessez d'outrager leurs ombres !
— C'est moi qui les ai fait faire ! nous manquions d'ancêtres, cela me gênait, tous nos voisins en possédaient de superbes; alors, profitant d'un moment de crise pour les beaux-arts, en 48, je m'en suis commandé une galerie pour orner les lambris de cette salle où il n'y avait que des cornes de cerf et des tableaux de salle à manger, représentant des fruits, des potirons, du gibier et des poissons. Enguer-rand et les autres font bien mieux. J'ai occupé quatre peintres pendant six mois et j'ai eu ces magnifiques ancêtres ! Tu sais que je suis un homme de goût et d'imagination, c'est moi qui ai donné aux peintres toutes les indications pour les armoiries et les détails...
— Quoi, vous osez dire que vous avez inventé Geoffroy, Enguerrand et les autres ?
— Oui, je te dis que ça nous manquait... les ancêtres étaient et sont encore à la mode... Je ne regrette pas les quelques milliers de francs que nos pères m'ont coûté! J'ai le sentiment de la famille, moi! Oui, mon fils... j'ai encore la facture et si tu en doutais, je...
— Inutile, je le savais !
— Eh bien, alors, pourquoi me fais-tu poser avec Enguerrand, Geoffroy et les autres?
— Je m'en doutais, mais enfin, vous n'aviez pas besoin de me le dire, je hauts fails de Tristan de la l'ricoltiere.
les vénérais comme s'ils étaient vrais! Pour moi, comme ce n'est pas moi qui les ai fait faire, j'ai le droit de les considérer comme authentiques! Nos ancêtres seront authentiques, je serai plus sage que vous, je les léguerai comme authentiques à mes fils!... Tout cela ne fait rien... je vous dis, en supposant qu'ils aient existé, — il y a de tels hasards, — que diraient Enguerrand et compagnie de votre mésalliance?
Plaisirs champêtres.
— Je n'en sais rien et je m'en moque. Mon grand-père, Denis Bezucheux, gros épicier, rue Saint-Denis, à l'enseigne des Trois-Chandelles, me verrait épouser sans chagrin M lle Lucie Friol, née de parents pauvres mais honnêtes, et cantatrice distinguée. Liv. 75.
— Soit! je vous ai présenté M. Mitaine, mon avoué, il va dès demain commencer la procédure pour votre interdiction!
— Fils.dénaturé ! tu veux donc faire manquer mon élection?
— Votre élection ne manquera pas pour cela, vous avez prévenu vos électeurs.
— Oui, moi malin, j'ai donné une pompe à la commune et promis une cloche à l'église, des ophicléides à la fanfare... çn croira que c'est pour ça que tu me fais interdire. Écoute, fils ingrat, nous pouvons encore nous arranger, veux-tu que je te repasse mon élection en échange de l'interdiction?
— J'y perdrais!
— Tu as tort, mes électeurs voteraient pour toi avec ensemble, je te ferais cadeau de mon programme et de quelques projets de discours...
— Je ne suis pas encore mûr pour la politique... Allons, la guerre est déclarée, demain Mitaine demande l'interdiction... Voyons, papa, m'invites-tu encore à dîner?