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La grande mascarade parisienne

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La grande mascarade parisienne
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M. de la Fricottière était, de plus, tourmenté par les attaques d'une goutte violente et obstinée; il ne marchait plus, il passait, ses journées étendu sur une chaise longue ou traîné dans un fauteuil roulant par sa gouvernante. Hélas! M. de la Fricottière l'avouait maintenant, il avait trop fricotté; sa goutte et son avachissement prématuré, ses embarras gastriques et financiers, tout cela était le résultat de longues années de fricoltagcs trop accentuésj M. de la Fricottière avait résolu de changer d'existence. Une vie sage et paisible à la campagne, une conduite régulière, embellie par le dévouement aimable de sa gouvernante et par les pures distractions de la politique, devaient, il l'espérait du moins, réparer à la longue le délabrement de sa santé et celui de son budget.

Promenade dans le parc de la Fricottière.

La gouvernante de l'ex-bille de billard n'était pas une gouvernante ordinaire, et M. de la Fricottière ne s'était pas adressé à un bureau de placement pour la trouver. Ce n'était rien moins qu'une chanteuse de café-concert, oubliée par son directeur, après faillite, dans un hôtel de Bordeaux; Bezu-cheux l'avait vue, l'avait dégagée en payant une formidable note, l'avait rhabillée, et à défaut d'engagement ailleurs, l'avait amenée à la Fricottière où elle était restée avec le titre de gouvernante. C'était la dernière conquête du vieux viveur, sa dernière folie ! ce dernier nom devait clore la longue liste des victoires et conquêtes de Bezucheux, don Juan définitivement mis" à la retraite. L'ex-chanteuse de café-concert l'avait transformé en un amoureux, craintif et plein d'égards comme un jouvenceau, elle avait en peu de mois établi son empire sur des bases solides, et elle comptait avant peu amener le châtelain de la Fricottière à lui offrir sa main en plus des débris de son cœur et de sa fortune.

Lucie! disait Bezucheux de la Fricottière en se retournant vers sa gouvernante, je vous L'ai déjà dit, mais je le répète, vous êtes un ange!

Taisez vous, vilain! répondit la gouvernante en donnant une légère pichenette sur le nez de son maître, vous savez bien que vous avez un discours à prononcer devant vos électeurs... restez tranquille, pensez aux interpellations que vos adversaires vous susciteront dans la réunion d'aujourd'hui...

— Lucie, vous êtes un ange! je vous le répète... je n'ai plus besoin de méditer, je n'ai jamais été aussi sûr de moi... c'est le jour de la bataille que je retrouve toute ma lucidité d'esprit... mes adversaires, je les pulvériserai, leurs objections, leurs observations, leurs interpellations, je les... D'ailleurs vous savez bien, petite scélérate, que nous avons cinq ou six hommes intelligents et sûrs qui sont chargés de crier à laporte, les provocateurs ! à toute interpellation de nos ennemis politiques...

La gouvernante, après une seconde pichenette sur le nez de Bezucheux, tourna la petite voiture du côté du château; un domestique vint au-devant de son maître et l'aida à descendre de voiture et à gravir le perron. M. de la Fricottière se traîna péniblement jusque dans la salle à manger où sa chaise longue l'attendait; la gouvernante, après avoir amoncelé les oreillers sous sa tête, amena une petite table devant lui, et s'en fut chercher au buffet un plateau chargé d'un flacon de kummel et de deux petits verres.

Aïe ! fi* M. de la Fricottière en allongeant sa jambe sur la chaise longue, aïe!... ah! Lucie, quelle cruelle expiation pour mes erreurs de jeunesse!... Allons, le bezigue consolateur!

La gouvernante remplissait avec componction les deux petits verres.

— Vous ne voulez pas relire votre discours pour la réunion de tout à l'heure? demanda-t-elle.

— C'est inutile, il est parfait!... la réunion est pour trois heures; j'ai donné des ordres au jardinier. Quand les électeurs arriveront, ce maraud me préviendra... Donc, tranquillité absolue jusque-là.

Lucie se mit en devoir de battre les cartes.

Pendant quelques minutes la conversation se borna à des quarante de dames, cent d'as, etc.

M. de la Fricottière, ayant savouré la moitié de son kummel, posa les cartes sur la table, puis regarda sa gouvernante d'un œil attendri et dit :

— Lucie, mon enfant, j'ai pris un parti... je veux définitivement me ranger! C'en est fait, je commence à n'être plus jeune, peut-être vous en étes-vous déjà aperçue...

— La jeunesse ne fait pas le bonheur, dit mélancoliquement la gouvernante, moi-même je vais sur mes vingt-huit ansl

— Oui, Lucie, oui, oui! je veux me ranger!... j'ai envoyé ma démission de président du club des Billes de billard, j'ai soif de repos, de tranquillité, de verdure, d'émotions douces; après avoir vécu de longues années en joyeux célibataire — j'ai été si peu marié! — je commence à reconnaître le vide de cette existence de cascades perpétuelles ; vanité des vanités, tout n'est que vanité! Éclairé par l'expérience, je reviens à des sentiments plus nobles, je veux être utile à mon pays, je veux consacrer mon âge mûr à...

Le bezigue consolateur.

— Quarante de dames! marqua la blonde gouvernante.

— Non, Lucie, plus de dames I... Les orages de la passion ont ravagé ma jeunesse et dépouillé mon cuir chevelu des toisons de la jeunesse... plus de dames, mais une affection sérieuse...

— Oh ! oui, fit Lucie.

— Sérieuse et durable ! appuya M. de la Fricottière en reprenant ses cartes... quatre-vingts de rois!... Lucie, l'affection que vous me portez est-elle sérieuse et durable? Oui! Eh bien... je vous ai dit que j'avais pris la résolution de me ranger, non seulement je veux me ranger, mais encore je veux me marier! Cent d'as!... Je marque!... En un mot, Lucie, voulez-vous être M m9 de la Fricottière?

— Fi, méchant qui me tourmentez! vous savez bien que j'ai accepté une position subalterne dans votre maison...

— Pas subalterne dans mon cœur, charmante Lucie!

— Une position subalterne par pur dévouement !... Je ne veux pas que l'on me prête un but intéressé... et peut-être vous-même...

— Ifoi, Lucie, je tombe à vos pieds!... ou plutôt je n'y tourne pas à cause île ma goutte... Allons, acceptez ma main !

— Non, monsieur... nous verrons plus tard... et l'art? si je voulais goûter encore les vives émotions de l'art?

— Méchante!... je vous suivrais malgré ma goutte!... Ecoutez, Lucie, acceptez ! Je vous ai dit que je me rangeais, que je voulais consacrer mon expérience à mon pays, je serai conseiller général, député aux élections prochaines, vous serez mon Égérie !

— Nous verrons...

— Tenez, j'entends les voix de mes électeurs dans le parc... Commencez votre rôle aujourd'hui. Allez les recevoir et faites-les entrer dans la grande remise. Montez à la tribune, faites constituer le bureau et je vous suis avec ouin discours.

En effet des groupes nombreux d'électeurs de la Fricottière se montraient sur la pelouse devant le château, causant avec animation et cherchant la salle de la réunion. La gouvernante descendit rapidement au-devant d'eux et les conduisit à la remise où une tribune improvisée attendait les orateurs.

Quand la salle fut suffisamment bondée, M. de la Fricottière apparut, soutenu par deux domestiques.

La gouvernante avait fait constituer le bureau; l'adjoint du village avait la présidence et la sonnette, insigne de ses fonctions. A l'arrivée de M. de la Fricottière il la secoua énergiquement, et le silence se fit comme par enchantement.

M. de la Fricottière, assis sur l'estrade et la jambe allongée, prit la parole.

— Messieurs et citoyens, dit-il, frappé par une longue et cruelle affection pardon, je voulais dire maladie, j'ai dû faire appel à toute mon énergie et surmonter les souffrances de la goutte, pour venir devant vous solliciter de votre patriotisme et de votre intelligence éclairée, l'honneur de représenter au conseil général, le canton de la Fricottière. Vous me connaissez tous, vous savez que si les circonstances et d'austères devoirs m'ont longtemps retenu loin de vous et de ce pays, berceau de ma famille, je n'en suis pas moins resté, de loin comme de près, l'enfant dévoué du canton de la Fricottière!... Heureux travailleurs des champs, vous ignorez les pénibles labeurs du travailleur des villes'. Vous ignorez les nuits et les journées àprement consacrées aux arides mais indispensables études qui font pâlir les usages, qui sillonnent les tempes de rides précoces et donnent aux fronts des penseurs cette sublime auréole de la calvitie! Travailleurs des.champs, c'est comme travailleur que je me présente devant vous, comme travailleur théorique! Pionnier acharné de toutes les sciences politiques et sociales, homme d'initiative, habitué aux grandes entreprises, économiste distingué, au mieux avec les sommités de tous les partis, je suis prêt avouer mes talents, mon énergie et mon temps à ce beau canton de la Fricottière, l'un des plus éclairés, j'ose le dire, de notre chère France! Il me reste à vous faire connaître mon pro-

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