Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
On a ri, on a ri…
J’adore son rire… C’est pas vraiment un rire, c’est une sorte de pouffement sarcastique, retenu. Presque un couinement.
Il m’a dit tu veux que je te montre, my boy ? Et il m’a fait une imitation de lui avec les mains coincées dans ses poches ! Tous ces efforts pour pas grand-chose, il a ajouté, parce que au-dessus de lui, il y avait toujours le maître étalon de l’élégance, Gary Cooper, qui le regardait de haut et lui battait froid.
J’ai l’impression qu’à l’époque, un acteur, ça n’était pas grand-chose. Un objet de décoration qu’on posait dans un film. Un joli pot de fleurs. On leur rabotait le nez, on leur rabotait les dents, on leur creusait les joues, on leur arrachait des cheveux, des poils, des sourcils, on leur mettait des couches et des couches de fond de teint, on les fiançait, on les mariait, on leur imposait des rôles, on les lançait comme des savonnettes. Ils n’avaient pas leur mot à dire.
Lui, il ne voulait pas être une savonnette, alors il se perfectionnait. Seul devant sa glace. Il fabriquait Cary Grant. Il portait sur lui un petit carnet où il marquait des mots nouveaux qu’il apprenait : avuncular, attrition, exacerbation. Il travaillait son accent, ses gestes, son allure et il y parvenait plutôt bien. Sauf lorsque Josef von Sternberg changeait sa raie de côté sans lui demander son avis ! C’était son cinquième film et il était déjà habitué à avoir la raie bien tracée à gauche quand, juste avant de tourner une scène, Sternberg a pris un peigne et lui a fait la raie à droite ! Il a détesté ça. Il assure que Sternberg l’a fait exprès pour le déstabiliser…
— On ne peut rien faire de pire à un acteur juste avant de crier moteur ! mais je me suis vengé, j’ai gardé ma raie à droite toute ma vie, rien que pour l’ennuyer !
Le film s’appelle Blonde Vénus avec Marlène Dietrich et je ne l’ai pas vu non plus.
Je crois que je vais aller faire une cure à la Cinémathèque. Je sais pas comment je vais trouver le temps de voir tous ces films ! J’aurai jamais mon concours, jamais ! mais je m’en fiche.
On a été interrompus par un coup de fil. Quelqu’un lui téléphonait de Bristol. J’ai compris qu’on lui parlait de sa mère et il répondait OK, OK. Il avait l’air préoccupé.
Il ne m’a toujours pas parlé de sa mère et je n’ose pas lui poser de questions.
On regardait les toits de Paris par la fenêtre et je lui ai dit j’aime quand vous me racontez votre vie, ça me donne du courage.
Il a souri, d’un air un peu las, et il a dit qu’il ne fallait pas vivre par procuration, que sa vie, on se la faisait tout seul. J’avais l’impression qu’il voulait me dire quelque chose, mais qu’il ne savait pas comment s’y prendre.
Il a continué son récit.
À la Paramount, on ne le prenait pas au sérieux. On l’engageait pour son physique. Il jouait les bouche-trous. Les premiers rôles allaient d’abord à Gary Cooper et, s’il les refusait, à George Raft ou Fred MacMurray. Il était juste une silhouette élégante qui passait dans les films, les mains dans les poches. Il incarnait toujours le même personnage grand, beau, élégant. Il avait trente ans, il commençait à se lasser. Surtout qu’il y avait des petits nouveaux qui arrivaient comme Marlon Brando.
— Je regardais les acteurs et les actrices, j’observais et j’apprenais. Quant tu joues, ce n’est pas la sincérité qui compte, mais le rythme… Tu dois imposer ton rythme et alors tu crèves l’écran. Mais on ne me laissait pas la place de le faire…
Jusqu’à ce que Cukor l’engage aux côtés de Katharine Hepburn dans un film qui s’appelle Sylvia Scarlett. Celui-là non plus, je ne l’ai pas vu. C’est ce film-là qui l’a lancé. Ça a été un échec pour tout le monde sauf pour lui ! Il était magnifique dedans…
— Et tu sais pourquoi j’ai été bien dans ce rôle, my boy ? Parce que je pouvais être à la fois Archie Leach et Cary Grant… et soudain, j’ai été à l’aise. Je me suis libéré. Toute ma vie, j’ai essayé d’être moi à l’écran et j’ai compris que c’était la chose la plus difficile au monde… Parce qu’il faut avoir confiance en soi. J’ai osé faire des mimiques, des haussements de sourcils, prendre des attitudes qui n’appartenaient qu’à moi. J’avais créé mon style…
Du jour au lendemain, il est devenu un acteur qui comptait. La Paramount a voulu lui faire signer un nouveau contrat, l’ancien étant arrivé à son terme… et alors, il a fait un truc incroyable : il a refusé et il s’est mis à son compte. Il a pris ce risque. C’était un acte d’une audace terrible, à l’époque.
Il avait retrouvé l’énergie du petit Archie, le gamin des rues qui s’était engagé dans une troupe de comédiens ambulants à Bristol à quatorze ans, avait débarqué aux États-Unis à seize, s’était essayé au théâtre, était venu à Hollywood, c’était cet homme-là qu’il aimait, pas la marionnette fabriquée par la Paramount. Il a claqué la porte.
— Si j’étais resté, j’aurais continué à faire le bouche-trou… Là, soit je disparaissais, je plongeais dans l’anonymat, soit je devenais enfin l’acteur que je rêvais d’être… Tu as envie de faire cette école que tu prépares ?
— Non, pas vraiment… Mais c’est une très bonne école, la meilleure de France.
— C’est une idée à toi ?
— Non… C’est mes parents qui…
— Alors demande-toi ce dont tu as envie, toi… car, d’après ce que tu me racontes, je suis désolé de te dire que tu sembles ne faire que de la figuration dans ta vie… Tu ne décides rien, tu subis…
Il m’a un peu vexé en disant ça.
— Vous aussi, vous avez longtemps subi…
— C’est pour ça que je sais qu’il ne faut pas le faire ! Qu’à un moment, il faut prendre sa vie en main et décider.
Ça a l’air si simple quand il parle…
Il m’a raconté à nouveau l’histoire de la place derrière le brouillard.
Il avait trouvé sa place derrière le brouillard.
C’était magique, cette soirée.
On a dîné tous les deux. Il avait appelé le room-service et on a été servis comme des princes. Dans la salade, il ne mange que les très belles feuilles, les autres, il les laisse de côté. Ça m’a épaté. À la maison, on mange tout, même les feuilles jaunies. Je l’ai imité, j’ai repoussé les feuilles moins belles. Il n’y en avait pas beaucoup, je dois dire. J’avais l’impression de me prélasser dans le luxe. Je crois qu’en sortant de l’hôtel, je ne marchais plus pareil. J’avais les mains dans les poches et je sifflotais.
Quand je suis rentré, les parents m’attendaient en pyjama et robe de chambre dans le salon. La mine sombre. Je leur ai expliqué que j’étais allé au cinéma avec Geneviève et que le film était tellement bien qu’on l’avait vu deux fois. Il va falloir que je la prévienne. Pour pas qu’elle fasse de gaffe !
12 janvier 1963.
J’ai parlé à Geneviève, je lui ai dit que j’avais passé la soirée avec LUI et qu’elle m’avait servi d’alibi… Elle a baissé les yeux, elle a dit t’es amoureux ? J’ai dit t’es zinzin ? Alors elle m’a regardé droit dans les yeux et elle a dit prouve-le ! Embrasse-moi. J’avais franchement pas envie, mais je me suis forcé pour pas qu’elle aille cafter ! J’ai senti le petit duvet… j’ai juste posé mes lèvres sur les siennes, j’ai pas appuyé ni mis la langue, ni rien du tout ! Après elle a posé sa tête sur ma poitrine et elle a soupiré en disant maintenant, on est fiancés ! et j’ai eu une rigole de sueur froide dans le dos… »