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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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— Moi, je trouve que ça serait plus fort d’arriver à la réunion avec la pétition en poche.

Espiègle ! Un petit sourire espiègle…

Elle sifflait Du Guesclin, faisait un petit signe à Clara et Léo derrière le rideau et saluait Iphigénie d’un petit sourire… espiègle.

Elle reprenait le carnet noir et l’ouvrait.

Elle branchait la bouilloire, inclinait le livre vers le bec pour en recueillir la vapeur, glissait la lame du couteau entre les pages, décollait chaque page, glissait un buvard et procédait ainsi avec une lente détermination, sans jamais se précipiter de peur de perdre des mots, d’effacer de précieuses phrases…

Elle se faisait l’effet d’un égyptologue penché sur les restes d’une momie.

La momie d’un amour défunt.

« 4 janvier 1963.

Il m’a enfin raconté comment il était devenu Cary Grant.

On était dans sa suite… Il m’avait versé une coupe de champagne. La journée avait été éprouvante. Il tournait une scène et n’était pas satisfait. Il trouvait qu’elle manquait de rythme ; quelque chose clochait dans l’écriture, il fallait la reprendre. Stanley Donen et Peter, le scénariste, s’arrachaient les cheveux et tentaient de le convaincre qu’elle était parfaite, mais il répétait que non, ça n’allait pas, le tempo n’y était pas. Et il claquait des doigts en battant la mesure.

— Quand on va au cinéma, c’est pour oublier. Oublier les assiettes sales dans l’évier. Il faut du rythme…

Il citait Philadelphia Story comme un exemple parfait de rythme soutenu tout le long d’un film.

Il avait l’air furieux. Je n’ai pas osé m’approcher.

Une fois de plus, j’avais séché les cours pour le retrouver. Je l’écoutais parler, s’opposer, et j’admirais sa détermination. J’avais envie de l’applaudir. Je devais être le seul. Les autres râlaient dans leur barbichette.

Les autres… Ils parlent dans mon dos, ils disent que je suis amoureux de lui, mais je m’en fiche. Je compte les jours qui me séparent de son départ et… je ne veux pas y penser !

Je suis embué de bonheur. Je suis passé du garçon le plus idiot du monde au garçon le plus souriant du monde. J’ai un truc dans la poitrine, mais complètement dans la poitrine, pas juste au cœur… Un étau qui palpite. Tout le temps. Et je me dis, tu peux pas être amoureux d’un sourire, de deux yeux, d’une fossette dans le menton ! Et d’un homme, en plus ! Un homme ! Impossible ! Pourtant je ne peux pas m’empêcher de courir dans les rues, d’avoir l’impression que tout le triste et le moche s’en va, que les gens ont l’air d’aller mieux, que les pigeons sur le trottoir sont des êtres vivants ! Je regarde les gens et j’ai envie de les embrasser. Même mes parents. Même Geneviève ! Je suis beaucoup plus gentil avec elle, je ne vois plus sa moustache…

Bon, je reviens à notre soirée…

On était tous les deux dans sa suite. Sur une table basse, il y avait une bouteille de champagne dans un seau à glace et deux belles flûtes. À la maison aussi, on a des flûtes, mais maman ne les utilise jamais, elle a peur qu’on les casse. Elles restent dans une vitrine, elle ne les sort que pour les nettoyer et les remettre à leur place.

Il est allé prendre une douche. Je l’ai attendu, un peu intimidé. Je restais sur le bord du canapé. Je n’osais pas me laisser aller contre le dossier. J’avais encore en tête son différend avec le metteur en scène et sa colère.

Quand il est revenu, il avait mis un pantalon gris et une chemise blanche. Une belle chemise dont il avait retroussé les manches… Il a haussé le sourcil et m’a demandé ça va, my boy ? J’ai hoché la tête, un peu stupide. Je sentais qu’il repensait à la scène et j’ai eu envie de lui dire qu’il avait raison. Mais je ne l’ai pas fait, ç’aurait été présomptueux de ma part. Qu’est-ce que je connais au cinéma ?

Il a dû lire dans mes pensées parce qu’il a enchaîné :

— Tu connais un film qui s’appelle Les Voyages de Sullivan ?

— Non…

— Eh bien ! Si tu as l’occasion, va le voir. C’est de Preston Sturges, un grand metteur en scène, il illustre exactement ce que je pense du cinéma…

— Et…

— C’est l’histoire d’un metteur en scène brillant qui triomphe dans les comédies légères. Un jour, il a envie de faire un film sérieux sur les pauvres, les laissés-pour-compte. C’est pendant la crise de 1929 et les routes sont pleines de vagabonds jetés à la rue par la misère. Il s’adresse à son producteur et lui déclare qu’il veut se déguiser en mendiant, enquêter sur la vie de ces gens et en faire le sujet de son film. Le producteur lui répond que ce n’est pas une bonne idée. “Ça n’intéressera personne. Les pauvres savent ce qu’est la pauvreté et ne veulent pas la voir à l’écran, seuls les riches qui vivent dans la soie, fantasment sur ce sujet.” Il s’entête, part sur les routes, se mélange aux vagabonds, se fait arrêter par la police et finit au bagne. Et là, un soir, on projette un film aux prisonniers, une de ses comédies légères et drôles, et notre metteur en scène, éberlué, entend ses compagnons de bagne éclater de rire, rire à s’en taper les cuisses, en oubliant leur sort… Et il comprend ce qu’a voulu dire le producteur.

— Et vous, vous pensez que le producteur avait raison…

— Oui… C’est pour ça que je fais si attention au rythme. Je n’aimerais pas jouer dans un film qui montre que le monde est moche, sale, répugnant. C’est une escroquerie d’appeler ça, “divertissement”… C’est bien plus difficile de faire comprendre la même chose par le biais d’une comédie. Les grands films sont ceux qui montrent la vilenie du monde en faisant rire. Comme To be or not to be de Lubitsch ou Le Dictateur de Chaplin… mais c’est plus dur à faire ! Ça demande un sacré rythme. C’est pour ça que le rythme est si important dans un film et qu’il ne faut jamais le perdre.

Il ne me parlait pas, à ce moment-là, il se parlait à lui-même. J’ai compris avec quel sérieux il faisait ce métier qu’il semblait prendre à la légère.

Je lui ai demandé comment il avait réussi à devenir ce qu’il était. À avoir le courage de s’opposer, d’imposer ses choix. Je voulais savoir pour lui et je voulais savoir pour moi. J’ai dit comment on devient Cary Grant ? C’était un peu idiot comme question.

Il m’a regardé avec son bon regard, celui qui vous entre dans les yeux et les dévisse, et il m’a dit ça t’intéresse vraiment ? et j’ai dit oui, oui… comme si j’étais au bord d’une falaise et que j’allais tomber.

Il avait vingt-huit ans quand il a quitté New York pour Los Angeles… Il en avait marre de stagner à Broadway. Il savait que les gens de la Paramount cherchaient des têtes nouvelles. Il leur fallait de nouvelles stars. Ils avaient déjà Marlène Dietrich et Gary Cooper, mais ce dernier leur donnait du fil à retordre. Il était parti un an en vacances en Afrique et envoyait des télégrammes laconiques, menaçant de ne jamais revenir et de prendre sa retraite ! Ils ont convoqué Archibald Leach pour faire des essais. Et le lendemain, Schulberg lui a annoncé qu’il était engagé, mais qu’il lui faudrait changer de nom. Il en voulait un qui sonne comme Gary Cooper. Ou Clark Gable.

Avec sa copine Fay Wray, celle qui jouait dans King Kong, et son mari, ils se sont mis autour d’une table un soir et ils ont cherché… Ils ont trouvé Cary Lockwood. Cary, ça allait, mais Lockwood, il n’en était pas fou. Schulberg fut du même avis. Il lui a alors tendu une liste de noms et parmi ceux-là, il y avait Grant.

En un clin d’œil, il est devenu Cary Grant. Au revoir Archibald Leach ! Bonjour Cary Grant ! Il est devenu obsédé par Cary Grant. Il voulait qu’il soit parfait. Il se regardait des heures dans la glace et cherchait à améliorer chaque centimètre de peau. Il se brossait les dents à s’en faire saigner les gencives. Il avait toujours une brosse à dents dans sa poche et dès qu’il fumait une cigarette, il la sortait. Il fumait un paquet de cigarettes par jour à l’époque et il avait peur d’avoir les dents jaunes. Il s’est mis au régime, a soulevé des poids, a réduit sa consommation d’alcool, a imité les acteurs qu’il admirait : Chaplin, Fairbanks, Rex Harrison, Fred Astaire. Il les copiait, leur piquait des détails. Par exemple, il m’a raconté qu’il s’entraînait à mettre ses mains dans ses poches pour avoir l’air détendu sauf qu’il avait tellement le trac qu’il transpirait des mains et n’arrivait plus à les sortir de sa poche !

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