Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
La victoire de la Suède, qui compte quelque neuf cent mille habitants et un million deux cent cinquante mille avec la Finlande, est l’œuvre de son jeune roi Gustave-Adolphe, qui encourage le développement industriel du pays – la Suède devient le premier producteur et exportateur européen de fer et de cuivre – et entreprend de réformer le système des finances, de l’administration et de l’instruction. Il trouve ainsi les moyens et la possibilité de créer une armée, la meilleure du monde, sans doute, dans les années 1630, au moment où elle s’engage dans la guerre de Trente Ans.
Les rapports avec la Pologne sont autrement plus complexes. L’héritier, Ladislas, continue de se considérer comme le tsar moscovite et espère bien monter sur le trône, au Kremlin. Son père, Sigismond III, a fini par admettre qu’il n’y parviendrait pas lui-même. Il se résout donc à se contenter de ce qu’il a obtenu : la prise de Smolensk, un triomphe à Varsovie, avec démonstration publique du tsar de Moscou – Vassili Chouïski –, prisonnier. Le 7 avril 1617, à la cathédrale de Varsovie, le chef de l’Église polonaise, l’archevêque Gembicki, bénit Ladislas qui part en campagne contre Moscou, et lui remet le glaive et le gonfalon. L’héritier prend la route au cours de l’été 1617. Ses troupes ont à leur tête l’hetman Chodkiewicz, l’un des capitaines les plus fameux de Pologne. En septembre 1618, les Polonais sont de nouveau aux portes de Moscou. Vingt mille Cosaques zaporogues les accompagnent, conduits par Piotr Konachevitch Sagaïdatchny, qui reçoit de Ladislas les insignes d’hetman : l’épingle, le gonfalon et le tambourin. Les Cosaques orthodoxes, alliés aux catholiques polono-lituaniens, ne parviennent pas à persuader les Russes de la nécessité de soutenir le prétendant polonais. Ladislas a pourtant des arguments. Les messages qu’il fait répandre dans le pays énumèrent les privations infligées aux ressortissants de l’État moscovite « par les conseillers de Michel, leur entêtement, leur avidité et leur cupidité ». De son côté, l’héritier polonais promet « miséricorde, gratifications et assistance ». Convoqués le 9 septembre à Moscou, les membres du Zemski sobor décident à l’unanimité de soutenir l’orthodoxie et le souverain, de « se battre au péril de leurs vies contre leur ennemi, l’héritier Ladislas, ainsi que contre les Polonais, les Lituaniens et les Tcherkesses qui marchent sur eux ». Les Tcherkesses désignent ici les Ukrainiens.
Après un assaut malheureux, l’armée de Ladislas bat en retraite et s’arrête à Touchino. Étrangement, ce lieu attire tous ceux qui rêvent de ceindre la couronne moscovite. Les troupes de Moscou l’y suivent, mais elles sont trop faibles pour attaquer l’adversaire qui, de son côté, n’ose passer à l’offensive. Le 1er décembre 1618, Moscou et Varsovie signent, à Déoulino, un accord de paix pour quatorze ans et demi. Moscou se résigne à la perte de Smolensk et n’obtient pas de Ladislas qu’il renonce définitivement à ses prétentions au trône russe. Le tsar Michel obtient cependant un traité et le retour de son père, Philarète, enfin libéré de sa captivité polonaise. On verra un lointain écho des événements survenus au début du XVIIe siècle, et une preuve de ce que le passé peut offrir aux hommes politiques, dans une décision prise, au cours de l’été 1993, par les autorités de la jeune république souveraine d’Ukraine : le premier bâtiment de la flotte ukrainienne porte le nom de Sagaïdatchny.
Le retour du père du tsar engendre des changements au Kremlin. Jusqu’à présent, Michel, jeune et faible, était entièrement soumis à sa mère et à la famille de celle-ci, les Saltykov. D’autocrate, il n’avait que le nom. Nommé patriarche peu après son arrivée à Moscou (la cérémonie est célébrée par le patriarche universel Théophane, alors dans la capitale moscovite), Philarète est élevé à la dignité de veliki gossoudar (« grand souverain »), un titre qui désigne à la fois le tsar et le patriarche. Pour les historiens, c’est le début de la « dualité des pouvoirs » à Moscou. Doté d’un tsar, l’État est dirigé par deux souverains. Philarète possède les qualités qui font défaut à son fils : ambition, amour du pouvoir, expérience de la vie, autorité. Il n’a aucune éducation religieuse et il est connu pour son goût des plaisirs profanes. Mais en ce temps-là, cela n’empêche pas de réussir une carrière étatique et ecclésiastique. Richelieu, après tout, est contemporain de Philarète. Le patriarche de Moscou partage d’ailleurs ses vues sur le rôle du monarque et de l’État. Il détient en outre un pouvoir – que son fils lui concède bien volontiers – dont Richelieu n’oserait rêver.
Les étrangers rapportent qu’après le retour de Philarète, des bouleversements ont lieu dans tous les prikazes ; des mesures sont prises pour changer la législation, renforçant en particulier la lutte contre la corruption. Parallèlement, les immenses territoires confiés à la gestion du patriarche, les possessions des monastères, les votchinas des métropolites sont dispensés de l’impôt.
La reconstruction de l’État a pour visée première de remplir les caisses. On procède au recensement de la population et des terres – on établit un cadastre –, pour brosser un tableau de l’état du pays et faciliter la collecte de l’impôt. Les abus dont se rendent coupables les fonctionnaires chargés du recensement – ils portent sur les registres de fausses informations, moyennant des pots-de-vin – attirent l’attention du Sobor de 1619. Les livres, cependant, donnent une idée de la situation de l’État moscovite, au sortir des Troubles.
L’État ne dédaigne aucun moyen pour trouver de l’argent : il prélève des impôts sur tout, s’adjuge le monopole des marchandises destinées à l’exportation. En 1635, le commerce du lin est ainsi monopolisé, en 1642, celui du salpêtre. L’État recourt également volontiers au système des affermages.
Pour lutter contre le brigandage qui a pris des proportions effarantes, on remet à l’honneur le système d’autonomie relative octroyé par Ivan le Terrible aux communes, avec des administrateurs élus. Le pays est divisé en unités administratives (goubas), qui se choisissent un staroste parmi la noblesse de cour, riche, de bonne conduite et dotée de lettres de créance. Il arrive qu’on ne trouve pas de volontaires pour exercer les fonctions de staroste ; ce dernier est alors nommé, et non élu. Les starostes de goubas ont la charge d’assurer la sécurité des districts qui leur sont confiés, mais leurs droits sont strictement limités : ils ne sont pas autorisés à rendre la justice sans l’accord du Razboïny Prikaze (sorte de ministère de la Justice) de Moscou, et les voïevodes interviennent dans leurs affaires. La situation des starostes de goubas est très caractéristique de l’administration moscovite au sein de laquelle, en règle générale, les obligations ne sont pas définies avec précision.