Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Elle passa en revue les pots de thé. Sa main se posa sur « le roi des Earl Grey » de Fortnum & Mason.
Hommage au roi…
Elle pouvait être si douce quand elle préparait la cérémonie du thé.
Ils avaient fait l’amour lentement, tendrement. Il lui prenait la tête entre ses mains et la contemplait. Disait c’est bon, c’est bon… Elle ne voulait pas qu’il la contemple, elle voulait qu’il la torde, qu’il la morde, qu’il lui murmure des menaces et ouvre le précipice… Elle enfonçait ses dents dans son cou, lui arrachait la lèvre, il reculait, disait tss, tss… Elle lui donnait des coups de reins, tendait son ventre pour qu’il y enfonce son poing. Il l’enveloppait dans ses bras, la berçait, répétait tss… tss comme on chante à un bébé pour le calmer. Elle se reprenait, tentait de le suivre dans sa lente montée vers le plaisir, l’abandonnait en route…
Pourquoi cette violence en moi ? se demandait-elle en ébouillantant la théière. Comme si le plaisir devait être arraché, comme si je n’y avais droit qu’à force de lutter, comme si je n’étais pas « légitime »…
Elle trancha doucement un muffin à l’aide d’une fourchette. Pour qu’il ne s’éventre pas, que la mie se décolle en douceur et reste moelleuse.
Tss… tss…, murmurait l’homme en la maintenant immobile contre lui. En lui caressant doucement la tête.
Et elle se débattait, disait non, non, pas comme ça, pas comme ça…
Il s’arrêtait, étonné. La regardait avec son bon regard et elle ne savait plus avec qui elle était…
Pas légitime, pas légitime…
De la violence. C’est moi qui la demande, qui la réclame, qui force l’homme à me poser un couteau sur la gorge…
Le cœur étreint par le danger. Sentir le frisson qui court sous la peau… Commencé ma vie comme une délinquante. À fuguer, à fumer dans les couloirs du palais des herbes étranges qui me faisaient tourner la tête, sauter les murs, courir dans la nuit, danser comme une déglinguée, ramasser un garçon, deux garçons, baiser dans une pauvre voiture pendant que, sur la banquette arrière, un autre couple s’ébattait. Pas de répit. Les crêtes de punkette, les épingles de nourrice dans les tee-shirts déchirés, les bottes à clous, les collants troués, les brûlures de cigarettes, les bouteilles d’alcool au goulot, les ongles noirs, les yeux englués de khôl et de rimmel qui dégouline… Les coups à la va-vite, les gros mots, les doigts d’honneur, les drogues qu’on essaie comme des pastilles à la menthe. Le père qu’on rejette en le jugeant trop doux, trop effacé, la mère qu’on n’a pas le droit d’embrasser et on se dit c’est pas grave, c’est juste une image. Une image qu’on détruit pour se vautrer dans l’opinion des autres. Ces autres qui vous renvoient un reflet déformé. Mais on finit par y croire à ce reflet, on finit par se dire qu’on ne mérite que ça, qu’on ne vaut pas grand-chose… Projetée à vingt ans contre Duncan McCallum, cette brute qui me plaquait derrière une porte, soulevait ma jupe et… me rejetait comme un paquet éventré.
Gary m’avait apporté la douceur, la fierté d’avoir un petit, un tout-petit que je protégeais, qui me gardait de mes démons. J’ai appris la tendresse avec lui. Ce que je ne supportais pas d’un homme, je l’offrais à mon petit. De la violence, je ne gardais que la force dont j’entourais mon enfant, mon amour…
Sauf quand l’homme en noir…
L’homme dans son lit l’avait embrassée, caressée avec ses mains si douces, si féminines, prise doucement…
Pas légitime, pas légitime.
Elle choisit une marmelade d’oranges, la goûta… trop amère pour le réveil, prit sur une étagère une confiture de fruits rouges, un plateau en bois noir laqué, posa la théière, les muffins, la confiture, un peu de beurre, deux serviettes blanches. Deux petites cuillères et un couteau en argent. L’argenterie de sa mère… Elle lui avait offert un service pour ses vingt ans, frappé au chiffre de la Couronne.
Pas légitime, pas légitime…
Elle entra dans la chambre. Il s’était redressé dans le lit et lui fit un grand sourire.
— Je suis content de t’avoir retrouvée…
Elle posa le plateau, glacée par cette phrase affectueuse.
— Moi aussi, répondit-elle, se forçant à paraître enjouée.
— Alors, cet homme rencontré à Paris, tu l’as oublié ?
Elle ne répondit pas. Beurra un muffin, étala la confiture et le lui tendit avec un sourire, un peu crispé. Il ouvrit le drap, l’invita à se glisser à ses côtés. Elle refusa d’un geste brusque de la tête. Elle ne voulait pas être trop près.
— Je préfère rester là et te regarder, dit-elle, maladroite.
Et son regard tomba sur ses mains graciles. Ses mains d’artiste…
— Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il en mordant dans son muffin.
— Oh non ! dit-elle précipitamment. C’est juste que… Je t’ai enlevé un peu brutalement, hier soir.
— Et tu as honte ? Faut pas. C’était délicieux…
Elle sursauta au mot « délicieux ». Le chassa de sa tête.
— Tu as eu raison, poursuivit-il. On aurait commencé à parler, on aurait pas fini comme ça… et ç’aurait été dommage…
Il souriait de son bon sourire d’homme tranquille.
Elle chassa aussi ce sourire et se tortilla au bout du lit en versant le thé.
C’est alors qu’ils entendirent un bruit de clé dans l’entrée, des bruits de pas, la porte de la chambre s’ouvrit et Gary surgit.
— Hello ! J’ai apporté des croissants… J’ai fait tout Londres pour les trouver, ils sont encore chauds… Oh bien sûr ! Pas comme à Paris, mais…
Son regard tomba sur le lit. Il aperçut Oliver, torse nu, une tasse de thé à la main.
Il s’interrompit, eut un petit sursaut, le regarda, regarda sa mère et cria :
— Pas lui, pas lui !
Il jeta les croissants sur le lit et partit en claquant la porte.
Il courut.
Il courut à perdre haleine jusqu’à son appartement. Bouscula les passants sur Piccadilly, Saint James’s, Pall Mall, Queen’s Walk, passa devant Lancaster House, faillit se faire écraser par un bus en traversant, tourna à droite, tourna à gauche, chercha sa clé dans sa poche, ouvrit la porte de son appartement, la referma, à bout de souffle…
Le dos plaqué contre le chambranle de la porte.
Partir, partir d’ici…
Partir pour New York…
Là-bas, il trouverait un professeur de piano, là-bas il attendrait ses résultats et si tout se passait bien, il entrerait à la Juilliard School… Il recommencerait une vie. À son compte. Besoin de personne…
Hortense était partie.
Elle n’avait pas laissé de mot.
Il se laissa tomber sur un tabouret de bar dans la cuisine. Se passa le visage sous l’eau. But à même le robinet, s’aspergea, se mouilla les cheveux. Fit couler l’eau sur sa nuque. S’essuya avec un torchon. Jeta le torchon en boule sur le sol.
Alla mettre un CD de jazz. Dusko Goykovich. In My Dreams.
Il consulta son compte bancaire sur Internet. Il avait assez d’argent pour partir. Il irait voir sa grand-mère, ce soir. Elle était à Londres en ce moment. Le drapeau flottait sur le mât de Buckingham Palace. Un quart d’heure suffirait. Il lui expliquerait qu’il avançait son départ. Elle approuverait. C’est elle qui avait eu l’idée de la Juilliard School. Elle l’avait toujours soutenu. C’est drôle, nos rapports, pensa-t-il en écoutant le piano de Bob Degen et en jouant la partition sur le bord de l’évier, je la respecte, elle me respecte. C’est un accord tacite. Elle ne montre jamais ses sentiments, mais je sais qu’elle est là. Immuable, majestueuse, réservée.
Il savait aussi qu’elle surveillait son compte en banque, l’emploi qu’il faisait de l’allocation qu’elle lui versait chaque mois. Elle appréciait le fait qu’il ne dilapidait pas son argent, qu’il vivait frugalement. Elle avait adoré l’histoire de « je n’ai qu’un torse » lorsqu’on lui avait proposé deux chemises pour le prix d’une. Elle avait éclaté de rire et s’était presque claqué les cuisses. Sa Majesté riait à gorge déployée ! Elle respectait l’argent. Il avait beau lui expliquer que c’était normal, que cet argent ne lui appartenait pas, que dès qu’il gagnerait sa vie, il serait fier de payer son premier resto, et tiens, Mère-Grand, la première personne que j’inviterai, ce sera toi, elle souriait, amusée, ou je t’offrirai un bibi comme tu les aimes jaune pâle ou rose. Elle répétait you’re a good boy… en hochant la tête.