Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
Ojsternig comprit aussitôt. Ce n’était pas une invitation. C’était un ordre. « Vous pouvez assurer au comte que je serai heureux et honoré de me rendre à cette soirée. »
Le secrétaire sourit, une expression de satisfaction méchante dans les yeux. « Je suis heureux de constater que votre indisposition n’a été que passagère, dit-il avec une légère note d’ironie.
— Vous pouvez partir maintenant, dit Ojsternig, irrité.
— Une ultime précision, courtois Seigneur, reprit le secrétaire en regardant l’épée au flanc d’Ojsternig. Les armes ne sont pas admises dans la salle. Votre escorte personnelle devra attendre dehors et remettre ses armes aux officiers de sa Majesté, jusqu’à ce que l’empereur quitte la résidence du comte Chapuys de Reves.
— Naturellement, dit Ojsternig, glacial.
— Je me permets également de préciser que demain 6 juillet vous êtes tenu d’être présent à la sentence du procès contre maître Jan Hus d’Husinec, qui sera prononcée en la cathédrale Notre-Dame, ajouta le secrétaire.
— Vous pouvez rassurer celui qui vous mande. Je ne manquerai pas non plus ce spectacle. Constance devient une cité très mondaine. »
Le secrétaire fit une brève révérence.
« On servira donc demain du rôti d’hérétique, commenta Ojsternig. Et ce soir ?
— Une chanteuse, répondit le secrétaire. Vous en aurez sans doute entendu parler. On l’appelle la Sainte. »
Mikael revint avant le soir, environné d’un nuage de moustiques affamés.
Pendant les semaines qui avaient suivi sa rencontre avec Jan Hus, il s’était replié sur lui-même. Il passait de longues heures au bord du lac, loin de la confusion, et son regard se portait souvent vers l’est, par-delà les grandes montagnes à l’horizon, voilées d’une brume de chaleur. Il se sentait emprisonné, obligé d’accompagner Emöke, invitée presque chaque soir par les nobles, qui se disputaient ses exhibitions. Cette vie n’avait aucun sens. Il voyait Emöke elle-même perdre de soir en soir un peu de la magie qui animait son chant. Corrompue, petit à petit, elle aussi, par Constance.
Il avait passé l’après-midi à faire des ricochets dans les eaux limoneuses du lac et à regarder comme chaque jour, le cœur serré, vers l’est, vers la Raühnvahl, à trois cents lieues de là. Il fermait les paupières et imaginait le visage d’Eloisa. Ses yeux bleus, de ce bleu des lacs alpins, ses lèvres douces comme des abricots, ses cheveux lisses coupés à la hauteur de la mâchoire. Et puis ses mains, ses seins, ses jambes. Il respirait dans l’air son odeur, entendait sa voix dans ses oreilles. Il sentait leurs deux corps mêlés.
Et vers la fin de l’après-midi, il avait pensé en ouvrant les yeux : “Je dois rentrer”. C’était une vérité, et il devait l’écouter, comme l’avait dit Jan Hus.
Pourtant, à son retour au campement, il avait eu les jambes molles. « Tu n’as pas encore la force de rentrer. C’est un long chemin », avait dit Emöke. Et cela aussi était une vérité, même si elle était frustrante.
Au moment de se glisser dans la tente, il vit Volod assis à la table, une bouteille de vin à la main. Une autre était par terre, vide.
« Il faut repartir », lui dit-il, comme pour puiser en lui cette force qui lui manquait.
Volod posa sur lui un regard flou. « Toujours la même rengaine ? », marmonna-t-il d’une voix pleine d’ennui.
Mikael s’assit. Il tira Volod par la manche. « Demain ils prononcent la sentence contre Jan Hus.
— Ah ouais ?
— Ils ont dressé le bûcher dans un pré entouré de beaux jardins, continua Mikael en s’animant. Tout est déjà prêt.
— Amen, répondit distraitement Volod.
— C’est pas ça, la justice ! s’exclama Mikael.
— Tu m’ennuies, dit Volod en collant ses lèvres au goulot. J’en ai rien à foutre de ton Jan Hus.
— Mon Jan Hus ? », Mikael frémissait de colère. Volod puait, il ne se lavait plus, gardait ses vêtement souillés de vin et de vomi. Il lui arracha la bouteille. « Qu’est-ce qui t’est arrivé ? s’écria-t-il.
— Rends-moi cette bouteille.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? »
Volod se leva pour reprendre sa bouteille, mais tituba et manqua sa prise. Il se rassit. « J’ai perdu la foi. C’est ça que tu veux m’entendre dire ?
— Si c’est ce qui t’est arrivé, oui. »
Volod haussa les épaules. « Sans doute que je l’ai jamais eue.
— Je ne te crois pas.
— Arrête de faire la morale, mon gars. Tu m’ennuies. » Volod tendit la main vers la bouteille.
« Tu avais un cœur. Mais cette ville est en train de te le prendre », dit Mikael avec mépris. Il lui rendit la bouteille. « J’ai honte de t’avoir admiré, dit-il avec rancœur.
— J’en ai rien à foutre », répondit Volod, la bouteille à la main, sans se décider à boire. Il y avait dans sa voix l’écho d’une douleur.
« Tu m’as trahi, murmura Mikael.
— Nom de Dieu, ça suffit ! », hurla Volod en lançant la bouteille loin de lui. Elle frappa la paroi de la tente, qui amortit sa chute, l’empêchant de se briser sur le sol. Volod resta figé, tendu, la respiration difficile, en continuant de fixer Mikael. Puis il baissa les yeux sur ses vêtements souillés, qu’il toucha, comme pour les lui montrer. « Tu me demandes ce qui m’est arrivé… » Sa voix était lasse, lointaine. Il prit une inspiration en secouant vaguement la tête, sans regarder Mikael dans les yeux. « J’ai peur, mon garçon… », finit-il par dire.
Mikael fronça les sourcils. « Peur ?… de quoi ? »
Volod leva les yeux sur lui, un sourire cynique sur les lèvres. Puis il se tourna vers Emöke, assise à l’écart.
« D’elle ?
— De ce qu’elle m’a dit.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? »
Volod se leva et ramassa la bouteille. Il avala ce qu’il restait, la laissa tomber par terre et revint à la table, d’un pas mal assuré. « J’ai peur de mourir. Et maintenant, va-t-en, mon garçon, dit-il, d’une voix lasse.
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? »
Volod posa la tête sur ses bras croisés.
« Tu n’as jamais eu peur de mourir, dit Mikael.
— J’ai toujours pensé que j’avais au moins une chance d’échapper à la mort, dit Volod sans le regarder. Mais là, c’est différent. Tu veux savoir ce qu’elle m’a dit ? “Constance sera ta tombe.” Que le diable l’emporte, les sentences de la Folle sont sans appel.
— Elle peut se tromper. Elle a dit des tas de bêtises depuis que je la connais », mentit Mikael, touché par cet aveu.
Volod leva la tête et le regarda. « Moi je sais qu’elle ne se trompe pas. »
Après un instant de silence, Mikael acquiesça. « Moi aussi je pense qu’elle ne se trompe pas. Regarde à quoi tu es réduit. Est-ce que ce n’est pas un genre de mort, la vie que tu mènes ?
— Lâche-moi les couilles, lança Volod. J’ai pas besoin de ta pitié ni de ta morale de merde.
— Volod, dit alors Mikael en baissant la voix, qu’est-ce qu’on fait ici ? C’est comme si on était dans une histoire qui n’a aucun sens…
— Ça n’existe pas, les histoires, l’interrompit Volod avec amertume. C’est des inventions des troubadours pour les imbéciles. »
Mikael se rappela le livre que Raphael lui avait offert, quand il était enfant. Il ne l’avait pas relu. Mais il se souvenait de ce que Raphael avait dit. « Nous sommes notre propre histoire. »