Le soleil des rebelles
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #3
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440481
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le soleil des rebelles». Краткое содержание книги:
Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu'il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s'asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu'à la jeune Héloïse, fille d'Agnès, la lavandière du village qui l'accueillera sous son toit pour l'élever comme s'il était son fils.
Agnete la fixait d’un regard de haine.
La porte s’ouvrit soudain avec violence et Agomar apparut, la chemise hors des chausses. « Comment ? Vous vous êtes permis de chasser la femme que je vous avais envoyée ? grogna-t-il.
— Plutôt que me faire aider par cette putain… », commença Agnete, hors d’elle.
Agomar se jeta aussitôt sur elle pour la prendre à la gorge, presque jusqu’à l’étouffer. « Y a qu’une putain ici, c’est ta fille ! lui souffla-t-il au visage. Et c’est moi qui donne les ordres ! »
Soudain, la voix de Lukrécia se fit entendre dans la pièce, impérieuse. « Lâche-la ! »
Agomar se retourna, stupéfait.
Agnete aussi.
« Lâche-la ! », répéta Lukrécia, les traits tendus et la voix ferme. Elle saisit le bras d’Agomar qui serrait la gorge d’Agnete.
Surpris, Agomar lâcha prise.
Lukrécia se plaça entre Agnete et lui, le défiant d’un regard fier. Elle avait les cheveux ébouriffés, les bras souillés de sang, la robe tachée de vomi. Elle était pâle, la sueur perlait sur son front. Et elle mesurait deux empans de moins que lui.
Pourtant, face à l’expression résolue de ses yeux, Agomar recula.
« Dehors », dit Lukrécia.
Agomar hésita.
« C’est un ordre, dit Lukrécia, droite et redressant les épaules, fière et forte comme elle n’aurait jamais cru pouvoir l’être. « Rappelle-toi qui je suis. » Elle le fixa avec autorité. « Ne te permets plus jamais d’entrer ici sans ma permission. »
Les narines d’Agomar se dilatèrent. Rouge de colère, il esquissa une vague courbette et sortit, fermant la porte derrière lui.
Quand il eut disparu, Lukrécia sembla se dégonfler.
Agnete la regardait avec respect, et un profond étonnement.
« Marcus a proposé à Agomar de tuer mon père », dit Lukrécia sans se retourner. Les mots se bousculaient dans sa bouche. « Il lui a promis une rente à vie en échange du royaume. Il dit qu’il ne veut pas moisir dans ce trou. Et j’ai vu passer l’avidité dans les yeux d’Agomar. » Elle se tourna vers Agnete et Eloisa. « Maintenant nous sommes vraiment seules. »
Agnete la regarda quelques instants en silence. Elle prit le bébé, de moins en moins cyanosé, et le tendit à Lukrécia. « Tenez, lavez-le » lui dit-elle.
Lukrécia sentit de nouveau les larmes lui monter aux yeux. Elle regarda Eloisa.
« Vous nous avez défendues », dit faiblement Eloisa en essayant de sourire.
Lukrécia prit le bébé dans ses bras, maladroitement.
« Lavez-le vous-même… princesse », répéta Agnete avec dans la voix une note de respect qu’elle n’avait jamais eue. Elle trempa un linge dans l’eau tiède et le lui tendit. « D’abord la tête. Délicatement. » Puis, d’un ton presque revêche, elle l’avertit : « C’est pas une poupée ».
62
Ojsternig avait appris la nouvelle par la dépêche d’un messager qui avait crevé son cheval sous lui : trois semaines plus tôt, le 14 juin de cette année 1415, Eloisa avait mis au monde un garçon. L’enfant, disait la dépêche, jouissait d’une excellente santé.
« J’ai mon héritier », avait murmuré Ojsternig. Son plan avançait à merveille. Excité, il avait commencé à élaborer une stratégie. Il fallait d’abord s’occuper du “départ” provisoire, puis définitif, de Marcus. Dès lors il serait, au nom de sa fille, le tuteur de son héritier. Ce qui lui laisserait encore dix-sept ans de régence sur les deux royaumes.
Mais l’exaltation avait bientôt laissé place à la mauvaise humeur. Cela faisait plus de trois mois qu’il était à Constance, loin de ses intérêts. Cette ville chaotique était comme une prison, et il s’y ennuyait à mourir. Obligé de se rendre chaque jour à la cour de l’empereur, sans jamais pouvoir lui parler, et de passer des heures à faire bonne figure au milieu des autres membres de la noblesse. Sigismond de Luxembourg voulait affirmer son pouvoir devant toutes les éminences de l’Église réunies pour le concile. Leur montrer que l’empereur était reconnu et respecté par tous ses féodaux, et que nul ne pourrait remettre en question son autorité, son influence sur les affaires de l’Europe et sa suprématie, pas même le pape à venir. Les nobles des maisons les plus anciennes et les plus puissantes étaient souvent appelés par l’empereur et ses dignitaires, mais les petits seigneurs comme Ojsternig n’étaient que des figurants, condamnés à se languir sur des banquettes le long des murs. Ojsternig ne prenait pas non plus part aux chasses, car l’empereur et sa suite proche entendaient garder pour eux le peu de gibier resté dans les forêts autour de Constance. Il n’avait pas eu le droit de monter à bord des bateaux impériaux qui sillonnaient le lac, et encore moins de ceux qui s’aventuraient sur le Rhin jusqu’aux cascades de Schaffhausen.
Tout ce qu’il lui restait, c’était d’écouter les bavardages de ses pairs, qui se remplissaient la bouche de vantardises et d’esbroufe pour tenter de s’élever, ne serait-ce qu’en paroles, au-dessus de leur rang de misérables comparses.
Ojsternig vivait dans l’une des tentes que les dignitaires impériaux avaient fait installer autour de la résidence choisie par Sigismond de Luxembourg. Sur la terre battue étaient posés des tapis élimés et mangés aux mites. Des rideaux poussiéreux entouraient son lit pour l’isoler du reste de la tente, où l’on mangeait sur une table crasseuse. La chaleur, le jour, y était oppressante. La nuit, l’humidité faisait remonter les odeurs. Et le soir des milliers de moustiques tourmentaient son dîner. Quant aux latrines, ce n’étaient qu’une chaise percée et bancale au-dessus d’un trou.
Depuis qu’il avait appris la naissance du fils d’Eloisa, Ojsternig, qui supportait déjà très mal cette installation, se sentait comme un animal féroce enfermé dans une cage, et bouillait de colère.
Un après-midi, à son retour de la cour, il trouva un secrétaire qui l’attendait. Il le reçut assis dans un fauteuil tapissé de velours, aux accoudoirs marquetés, qu’il avait fait acheter chez un marchand de Constance.
« Son Éminence Excellentissime le comte Chapuys de Reves, commença pompeusement le secrétaire, Seigneur du Domaine de la Loire, Ministre de Basse-Justice, Maître des Clefs du…
— Venez-en au fait », le coupa Ojsternig, de mauvaise humeur.
Le secrétaire fit une révérence respectueuse, mais on lisait dans ses yeux toute son indignation face à cet insignifiant noble des montagnes, incapable même de respecter l’étiquette. « Mon Excellentissime Seigneur a le plaisir d’inviter Votre Seigneurie ce soir dans sa résidence, pour assister à un spectacle de suprême intérêt que mon distingué Seigneur fait la grâce d’offrir aux nobles gentilshommes de la suite de…
— Remerciez le comte, l’interrompit de nouveau Ojsternig. Malheureusement, ce soir, je suis indisposé et je me vois contraint de décliner son invitation. » Il se leva, comme pour signifier que l’entretien était terminé. Il avait été invité pendant tous ces mois à des dizaines de manifestations et spectacles que les nobles, un peu par ennui, un peu par goût de la pompe, organisaient. Il avait toujours refusé d’y participer.
Le secrétaire arqua un sourcil, avec quelque mépris, et ne fit pas mine de prendre congé. « Permettez que je vous expose avec plus de clarté le cadre de la situation, que je crains, dans ma hâte, d’avoir oublié de préciser, ce dont je vous demande humblement de m’excuser.
— Qu’y a-t-il d’autre ? », demanda Ojsternig d’un ton désagréable. Le secrétaire le fixait droit dans les yeux. « L’empereur prendra également part au spectacle de ce soir », dit-il sans ambages.