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La jeune fille et les clones

Электронная книга - «La jeune fille et les clones». Краткое содержание книги:

Sur Stratos, les femmes se reproduisent l'hiver par clonage. En été, les hommes entrent en rut et il faut les enfermer dans les Sanctuaires. Mais quelques-uns échappent à la police sexuelle et s'accouplent, proti pudor ! avec les femmes. Les « vars » qui naissent de ces unions sont élevés jusqu'à la puberté puis chassés du clan ; à eux d'en fonder un autre, s'ils peuvent.
Maia et Leie, sa soeur jumelle, se voient ainsi, très jeunes, réduites à explorer ce monde pastoral et le trouvent plutôt compliqué. Il y a des radicales qui militent pour les droits des hommes ; des Perkinites qui au contraire, pour les éliminer, proposent la parthénogénèse ; et même un visiteur venu des étoiles pour proposer à Stratos de réintégrer le Phylum. Quoi, il y aurait eu sécession ? Pourquoi tous ces mystères : la Porte à Enigmes, le Mur d'Images, le Grand Modeleur ? Et comment faire bouger les choses ?
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— Je ne prétends pas être la première à avoir eu l’idée de vérifier s’il y avait de l’électricité, mais aucune de celles qui ont essayé n’ont rien senti, reprit Leie. Seulement ça veut peut-être dire que le courant est trop faible pour être détecté à la main. Tu te rappelles comment on testait ces piles salines minables que la Mère Claire nous faisait fabriquer, dans ce stupide cours de chimie ? Eh bien, j’ai fait pareil : j’ai enfoncé une baguette de crédit dans un trou et je l’ai touchée du bout de la langue.

— Et alors ? demanda Maïa, avec un intérêt croissant, tout en insérant la pointe dans un des petits trous.

— Alors ? Je te jure que tu sens un vague picotement de…

Leie n’alla pas au bout de sa phrase. Elle ouvrit de grands yeux. Maïa, elle aussi, regardait son petit sextant, ébahie.

Au centre de sa face latérale rayée et piquetée s’était allumée une fenêtre, pour la première fois peut-être depuis des siècles. De minuscules caractères, imparfaits, tremblotants, aux coins rognés, apparurent puis se stabilisèrent.

… trouver ce qui est caché…

— Sainte Mère de toute vie ! fit une voix grave.

Les deux jeunes filles levèrent les yeux, stupéfaites. Les paupières encore papillotantes, Maïa vit le capitaine Poulandres et un de ses officiers qui les regardaient, abasourdis, depuis la porte, en haut des gradins.

« Comment peuvent-ils voir, de là-haut, ce qu’on fabrique ? » se demanda platement Maïa.

— Je…, bredouilla Poulandres. Les pirates veulent vous parler. Elle disent… Par Lysos et toutes les vagues de la mer, comment avez-vous réussi ce tour-là ? articula-t-il enfin, oubliant le message dont il était chargé.

Maïa finit par se dire que le capitaine ne pouvait pas voir la minuscule inscription. C’était impossible. Il devait s’agir d’autre chose. Les deux sœurs se retournèrent avec ensemble et étouffèrent un même hoquet de surprise.

Sur toute la surface du mur jusque-là nu s’étendait une grille aux lignes presque imperceptibles sur laquelle dansaient des myriades de particules multicolores, et ces innombrables petits points formaient des dessins mouvants qui apparaissaient, se métamorphosaient et disparaissaient, offrant le spectacle orgiaque, coloré, de courants ondoyants, de marées, de jungles grouillantes, mélanges de structures et de confusion, ersatz de chaos et d’ordre, de vie et de mort.

Malgré les épreuves et les expériences traversées, certains traits de caractère doivent être trop profondément ancrés dans la personnalité pour changer. Encore une fois, ce fut Leie qui se reprit la première. Assez, en tout cas, pour parler.

— Euh, dit-elle d’une voix rauque, en jetant un coup d’œil en biais à Maïa. Eurêka ! Enfin, je crois…

L’effet fut encore plus spectaculaire quand, un peu plus tard, les pirates tentèrent d’intimider les mutins en coupant le courant des ampoules électriques. À ce moment-là, les hommes du Manitou qui n’étaient pas de garde s’étaient rassemblés dans l’ancienne cellule de Renna, sous la tempête de formes multicolores qui tourbillonnaient sur le mur. Ils consultaient leurs précieux livres de références à la lumière spectrale en discutant entre eux. Après avoir confirmé que les dix-huit figures simples faisaient bien partie de ce monde de simulacre, les joueurs même les plus experts s’étaient avoués incapables de donner un sens à ce paysage en folie.

— C’est de la magie, conclut le chef-cuistot d’un ton proche de la vénération.

— Non, c’est pas de la magie, rétorqua le médecin du bord. C’est bien plus que ça. C’est des mathématiques.

— Quelle différence ? fit d’un ton blasé le jeune aspirant que Maïa avait rencontré sur le Manitou. Ce sont deux systèmes symboliques qui hypnotisent les gens à force d’abstractions.

— Non, mon gars, reprit le médecin. Comme l’art et la politique, la magie consiste à persuader les autres de voir ce qu’on veut leur faire voir, à grand renfort d’incantations et de gestes ésotériques. Tout repose sur l’idée que la volonté du magicien est plus forte que la nature, mais la nature s’en fout. Elle est trop forte pour qu’on la domine et trop juste pour favoriser l’un plutôt que l’autre, mais cruelle, d’une logique aussi implacable avec une Mère de clan qu’avec une var née dans le caniveau. Ses règles s’appliquent à tous. Et elle a un profond amour pour les maths, soupira-t-il.

Tous conservèrent un moment de silence pendant que les extraordinaires formes mouvantes teintaient leurs visages des couleurs de l’arc-en-ciel.

— Mais les hommes ne sont pas doués pour les maths, objecta enfin l’aspirant d’un ton à la fois plaintif et furieux.

— C’est ce qu’on dit, répondit le médecin d’une voix grave.

Maïa comprit que les hommes lui seraient de peu d’utilité. Ils n’étaient pas plus formés qu’elle à la discipline supérieure sur laquelle devait s’appuyer ce prodige. Leur jeu favori était beau en soi. Les simples simulations de la vie auxquelles ils jouaient n’étaient qu’une succession de combines et d’intuition. C’était une goutte d’eau comparée à ce nouvel océan qui s’étendait devant eux.

En examinant les points isolément afin d’essayer de discerner les règles du jeu, elle avait d’abord dénombré un total de neuf couleurs, qui réagissaient quatre fois plus à leurs voisines immédiates qu’à celles du rang suivant, et ainsi de suite. Puis, en y regardant de plus près, elle s’était aperçue que chaque point était formé d’un amas d’autres plus petits, donc chacun réagissait lui-même à ceux qui l’entouraient.

Leie lui tapa sur l’épaule. Elle se retourna. Un messager venait vers elles, dans l’allée séparant les gradins. Il n’avait que trois mots à dire, qu’il articula en haletant.

— M’dame, elles arrivent.

Maïa dut faire un effort sur elle-même pour s’arracher à la contemplation du mur éblouissant. Elle était persuadée d’être plus utile ici que n’importe où ailleurs, mais Poulandres tenait à l’avoir avec lui pour parlementer avec les pirates.

— C’est indispensable. On n’achève pas un voyage sans capitaine. Une cargaison ne se vend pas sans propriétaire, avait-il décrété.

Maïa le rejoignit à contrecœur. Elle n’attendait pas grand bien de la négociation, et ne se priva pas de le lui dire.

— Il est vrai que nous sommes dans une impasse. Aucun des deux camps ne peut attaquer l’autre sans risquer de grosses pertes. Mais nous sommes vraiment dans un cul-de-sac. Avec le temps, elles peuvent nous déloger de plusieurs façons.

— Si nous sommes condamnés à mort, à quoi bon discuter ?

— Elles se doutent qu’il s’est passé quelque chose. Elles essaieront de nous baratiner avant de nous tomber dessus.

Maïa et le capitaine trouvèrent le navigateur à plat ventre au coin du mur, avec le fusil. Il regardait une petite lueur indiquant l’emplacement de l’escalier, que les pirates avait laissée afin de détecter tout assaut. Une mêlée dans le noir risquerait de leur coûter leur avantage en armes, en nombre et en position. C’était toujours l’impasse, pour le moment.

Maïa reconnut les deux femmes qui approchaient d’un pas régulier sur la grisaille.

— Prête ? demanda Poulandres.

Maïa acquiesça, la gorge nouée, et ils s’avancèrent à leur tour, couverts par le navigateur. Maïa était sûre que s’il y était obligé pour les protéger, il arriverait à surmonter ses inhibitions. À l’autre bout du couloir, des tireuses d’élite les visaient tout aussi sûrement, derrière leurs émissaires.

Les deux silhouettes prirent de la substance, et Maïa faillit piler net en reconnaissant Baltha et l’assistante de Togay, la cheffe pirate, mais elle se reprit. Les deux couples s’arrêtèrent à quelques mètres l’un de l’autre.

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