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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Il lui ouvrit la porte et la laissa entrer seule.

Elle reçut au visage, mêlé à la fraîche haleine du caveau, le parfum des roses qui se fanaient sur la bière.

Jenny était assise, immobile, les mains sur ses genoux.

Mme de Fontanin reprit sa place à côté de la jeune fille. Dans le sac à main qui pendait au dossier de sa chaise, elle prit sa bible et l’ouvrit au hasard. (Du moins, c’est ce qu’elle appelait « au hasard » ; en réalité, ce vieux livre au dos cassé lui offrait toujours l’un des passages dont elle s’était le plus assidûment nourrie.) Elle lut :

Qui est-ce qui tirera le pur de l’impur ? Personne.

Les jours de l’homme sont déterminés, le nombre de ses mois est entre tes mains ; tu lui as prescrit ses limites, et il ne passera point au-delà.

Retire-toi de lui, afin qu’il ait du relâche, jusqu’à ce que, comme un mercenaire, il ait achevé sa journée…

Elle releva les yeux, rêva quelques instants, puis posa le livre au creux de sa jupe. Sa façon précautionneuse de toucher, d’ouvrir, de fermer sa bible, était à elle seule, un acte de piété, de gratitude.

Elle avait entièrement recouvré son calme.

XXXIV

Jacques, la veille au soir, après avoir vu Jaurès monter dans un taxi et disparaître dans la nuit, était venu se mêler au groupe des militants noctambules qui, souvent, s’attardaient jusqu’à une heure avancée à la Chope. La salle privée que le café de la rue Feydeau réservait aux socialistes possédait un accès par la cour, ce qui permettait de la laisser ouverte même après la fermeture du débit. Les discussions y avaient été si animées et s’étaient poursuivies si tard, qu’il n’en était sorti qu’à trois heures du matin. Sans courage, à cette heure tardive, pour regagner la place Maubert, il avait trouvé asile, près de la Bourse, dans un hôtel borgne ; et, à peine au lit, il avait sombré dans un sommeil épais, que les bruits matinaux de ce quartier populeux n’avaient pas réussi à troubler.

Lorsqu’il s’éveilla, il faisait grand soleil.

Après une toilette sommaire, il descendit dans la rue, acheta les journaux et courut les lire à la terrasse d’un café des boulevards.

La presse, cette fois, se décidait à sonner l’alarme. Le procès Caillaux se trouvait enfin relégué aux secondes pages, et tous les journaux annonçaient, avec de grosses manchettes, la gravité de la situation, traitant d’« ultimatum » la note autrichienne, et de « provocation éhontée » le geste de l’Autriche. Le Figaro lui-même, qui, depuis une semaine, consacrait son numéro quotidien au compte rendu in extenso des débats Caillaux, dénonçait, aujourd’hui, dès la première page, en lettres d’affiche : « LA MENACE AUTRICHIENNE », et toute une feuille était réservée à la tension diplomatique sous ce titre inquiétant : « EST-CE LA GUERRE ? » Le Matin, journal semi-officiel, avait un ton belliqueux : Le conflit austro-serbe a été envisagé au cours de la visite que le président de la République a faite en Russie. La double alliance ne sera pas prise au dépourvu… Clemenceau, dans son Homme libre, écrivait : Jamais, depuis 1870, l’Europe ne s’est trouvée si près d’un choc de guerre, dont on ne peut mesurer l’étendue. L’Écho de Paris relatait la visite de M. de Schœn au Quai d’Orsay : La sommation autrichienne est suivie de la menace allemande… ; et il terminait, en dernière heure, par cet avertissement : Si la Serbie ne cède pas, la guerre peut être déclarée ce soir. Il ne s’agissait, bien entendu, que d’une guerre austro-serbe. Mais, qui pouvait assurer qu’on parviendrait à circonscrire l’incendie ?… Jaurès, dans son article de tête, ne cachait pas que la suprême chance de paix, c’était l’humiliation de la Serbie, et l’acceptation mortifiante des exigences autrichiennes. D’après les extraits de presse, les journaux étrangers n’étaient pas moins pessimistes. Ce matin-là, 25 juillet, douze heures à peine avant l’expiration du délai imposé à la Serbie, l’Europe entière (selon la prophétie du général autrichien, recueillie deux semaines plus tôt, par Jacques à Vienne), s’éveillait brusquement dans la panique.

Jacques, repoussant les feuilles qui encombraient la table, but son café refroidi. Cette lecture ne lui apprenait rien qu’il ne sût déjà ; mais l’unanimité de l’inquiétude rendait un son nouveau et dramatique. Il restait là, prostré, le regard errant sur la foule des travailleurs, des employés, qui descendaient d’autobus, et couraient, comme chaque jour, à leur besogne, avec un visage plus sérieux que de coutume, un journal déplié à la main. Il eut un moment de défaillance. Sa solitude lui pesait intolérablement. La pensée de Jenny, de Daniel, de l’enterrement qui avait lieu ce matin, l’effleura.

Il se leva vivement et partit dans la direction de Montmartre. L’idée lui était venue de monter jusqu’à la place Dancourt et de passer au Libertaire. Il avait hâte de se retrouver dans une atmosphère de combat.

Une dizaine d’hommes, en quête de nouvelles, se trouvaient déjà rue d’Orsel. On commentait passionnément les diverses attitudes des journaux de gauche. Le Bonnet rouge consacrait sa première page aux grèves russes. Pour la plupart des révolutionnaires, l’importance de l’agitation ouvrière à Pétersbourg était l’une des plus sûres garanties de la neutralité russe, c’est-à-dire de la localisation du conflit dans les Balkans. Et tous, au Libertaire, étaient d’accord pour critiquer la mollesse de l’Internationale, accuser les chefs de compromissions avec les gouvernements. N’était-ce pas le moment de frapper un grand coup ? de provoquer, par tous les moyens, d’autres grèves dans les autres pays, afin de paralyser en même temps tous les gouvernements d’Europe ? Occasion unique d’un soulèvement en masse, qui pouvait, non seulement écarter les menaces actuelles, mais avancer de plusieurs dizaines d’années la révolution !

Jacques écoutait les discussions, et il hésitait à donner son avis. Pour lui, les grèves russes étaient une arme à double tranchant : elles pouvaient, en effet, paralyser les velléités belliqueuses de l’état-major ; mais elles pouvaient aussi offrir à un gouvernement en mauvaise posture la tentation de faire une diversion brutale : de décréter l’état de siège, sous prétexte du danger de guerre, et d’étouffer net l’insurrection populaire par une répression implacable.

L’horloge marquait onze heures juste, quand il se retrouva place Pigalle. « Qu’avais-je donc à faire, ce matin, à onze heures ? » se demanda-t-il. Il ne savait plus. Samedi, onze heures… Inquiet soudain, il cherchait à se souvenir. L’enterrement Fontanin ? Mais jamais il n’avait eu l’intention d’y assister… Il marchait, tête baissée, perplexe. « Je ne suis guère présentable… Pas rasé… C’est vrai que, perdu dans la foule… Je suis si près du cimetière Montmartre… Si je me décidais, un coiffeur, en cinq minutes… Je serrerais la main de Daniel ; ça serait gentil… Ça serait gentil, et ça ne m’engagerait à rien… »

Il cherchait déjà des yeux l’enseigne d’un coiffeur.

Lorsqu’il arriva au cimetière, le gardien de l’entrée lui annonça que le convoi était déjà passé, et lui indiqua la direction à suivre.

Bientôt, à travers les tombes, il aperçut un groupe massé devant une étroite chapelle :

FAMILLE DE FONTANIN

Il reconnut, de dos, Daniel et Gregory.

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