Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « Sans compter », interrompit Roy, « qu’on ne conçoit pas un homme d’État qui serait décidé, par sensiblerie personnelle, à éviter coûte que coûte la guerre ! Être à la tête d’un pays qui tient une place sur l’échiquier, d’un pays qui possède un territoire, un empire colonial, ça oblige à une vision réaliste. Le plus pacifiste des présidents du Conseil, dès qu’il est en fonction, doit s’apercevoir très vite qu’un État ne peut pas conserver ses richesses, soustraire ses propriétés à la convoitise des voisins, sans avoir une armée forte, qui impose le respect, et qui fasse, de temps à autre, sonner son sabre, ne fût-ce que pour rappeler au reste du monde qu’elle existe ! ».
« Conserver ses richesses », songeait Jacques. « Nous y voilà ! Conserver ce qu’on possède et s’approprier à l’occasion ce que possède le voisin ! C’est toute la politique capitaliste — qu’il s’agisse des particuliers ou des nations… Les particuliers luttent pour s’assurer des profits ; les nations, pour conquérir des débouchés, des territoires, des ports ! Comme s’il n’y avait pas d’autre loi à l’activité humaine, que la concurrence… »
— « Malheureusement », dit Studler, « quel que soit le tour que prendront les choses demain, votre bruit de sabre risque d’avoir les plus déplorables conséquences, sur la politique française, tant extérieure qu’intérieure… »
En parlant, il s’était penché vers Jacques, comme pour lui demander son avis. Ses prunelles avaient un éclat languide, troublant, qui forçait presque à détourner les yeux.
Jousselin leva de nouveau la tête pour regarder Studler ; puis son regard passa les autres visages en revue. Il avait une figure de blond, tout en finesse et en douceur : un nez aquilin, assez long et triste ; une bouche longue, fine, facilement souriante ; des yeux, longs aussi, étranges, d’un gris doux.
— « Tout de même », murmura-t-il distraitement, « vous paraissez trop oublier que, la guerre, personne n’en veut ! Personne ! »
— « En êtes-vous sûr ? » dit Studler.
— « Quelques vieillards », concéda Antoine.
— « Quelques dangereux vieillards qui se gargarisent de belles formules héroïques », reprit Studler, « et qui savent bien que, au cours d’une guerre, ils pourraient se gargariser tout à loisir, sans risque aucun, à l’arrière… »
— « Le danger », insinua Jacques, avec une prudence qu’Antoine remarqua, « c’est que, presque partout en Europe, les postes de commande sont aux mains de ces vieillards-là… »
Roy regarda Studler en riant :
— « Vous, Calife, qui ne craignez pas les idées neuves, vous pourriez préventivement lancer cette idée-là : en cas de mobilisation, toutes les vieilles classes d’abord ! tous les vieux en première ligne ! »
— « Ça ne serait déjà pas si bête », murmura Studler.
Il y eut un silence, tandis que Léon servait le café.
— « Il existe pourtant un moyen, un seul, d’éviter presque à coup sûr les guerres », déclara Studler, sombrement. « Un moyen radical, et parfaitement réalisable en Europe. »
— « Et c’est ? »
— « D’exiger le référendum populaire ! »
Jacques fut le seul à approuver d’un signe de tête.
Studler, encouragé, poursuivit :
— « N’est-ce pas illogique, n’est-ce pas absurde, que, dans nos démocraties de suffrage universel, l’acte de déclarer la guerre soit laissé à l’initiative des gouvernements ?… Jousselin dit : « Personne ne veut la guerre. » Eh bien, aucun gouvernement, dans aucun pays, ne devrait plus avoir le droit de décider, ou même d’accepter une guerre, contre la volonté formelle de la majorité des citoyens ! Quand il y va de la vie ou de la mort des peuples, le moins qu’on puisse dire, c’est que la consultation des peuples eux-mêmes est légitime. Et elle devrait être obligatoire. »
Dès qu’il s’animait, les narines de son nez busqué commençaient à frémir, des taches assombrissaient ses pommettes, et le blanc de son grand œil chevalin s’injectait d’un peu de sang.
— « Ça n’a rien de chimérique », reprit-il. « Il suffirait que chaque peuple oblige ses gouvernants à ajouter trois lignes d’amendement à la Constitution : La mobilisation ne pourra être décrétée, une guerre ne pourra être déclarée, qu’après un plébiscite, et à la majorité de 75 %. Réfléchissez-y. C’est le seul moyen légal, et à peu près infaillible, d’empêcher à jamais de nouvelles guerres… En temps de paix — nous l’avons vu en France — on trouve, à la rigueur, une majorité pour élire au gouvernement l’homme d’une politique cocardière : il y a toujours des imprudents pour jouer avec le feu. Mais, à la veille d’une mobilisation, cet homme-là, s’il était obligé de consulter ceux qui l’ont mis au pouvoir, ne trouverait plus personne pour lui consentir le droit de déclarer la guerre ! ».
Roy riait silencieusement.
Antoine, qui s’était levé, lui toucha l’épaule :
— « Donnez-moi une allumette, mon petit Manuel… Qu’est-ce que vous dites de tout ça, vous ? Et qu’en dirait votre journal ? »
Roy leva sur Antoine son regard lisse de bon élève ; il continuait à rire, avec un petit air de défi.
— « Manuel », expliqua Antoine en se tournant vers son frère, « est un fidèle lecteur de l’Action française. »
— « Je la lis, moi aussi, tous les jours », déclara Jacques, en examinant le jeune médecin, qui, pareillement, le dévisageait. « Il y a là une remarquable équipe de dialecticiens, qui construisent des raisonnements assez souvent impeccables. Malheureusement — à mon avis, du moins, — c’est presque toujours sur des données fausses. »
— « Croyez-vous ? », nasilla Roy.
Il ne cessait pas de sourire, avec crânerie et suffisance. Il semblait ne pas vouloir condescendre à discuter, avec des profanes, de choses qui lui tenaient à cœur. Il faisait penser à un enfant qui veut garder un secret. Dans son regard, cependant, passait par instants une lueur insolente. Et, comme si le jugement de Jacques l’avait décidé, malgré tout, à sortir de sa réserve, il fit un pas vers Antoine et lança, brutalement :
— « Moi, Patron, je vous avoue que j’en ai assez du problème franco-allemand ! Voilà quarante ans que nous traînons ce boulet-là, nos pères et nous. Ça suffit. S’il faut une guerre pour en finir, eh bien, soit, allons-y ! Puisqu’il faudra bien en arriver là ! Pourquoi attendre ? À quoi bon retarder l’inévitable ? »
— « Retardons toujours », dit Antoine en souriant. « Une guerre indéfiniment différée, ça ressemble beaucoup à la paix ! »
— « Moi, je préfère en finir, une bonne fois. Car, une chose au moins est certaine : c’est que, après une guerre, — que nous soyons vainqueurs, comme il est probable, ou même que nous soyons vaincus — la question se trouvera enfin réglée définitivement, dans un sens ou dans l’autre ; et il n’y aura plus de problème franco-allemand !… Sans compter », ajouta-t-il, avec un visage devenu sérieux, « tout le bienfait qu’une bonne saignée pourrait nous faire, au point où nous en sommes. Quarante ans de paix croupissante n’arrangent pas le moral d’un pays ! Si le redressement spirituel de la France n’est possible qu’au prix d’une guerre, nous sommes, Dieu merci, quelques-uns qui sacrifieraient sans marchander leur peau ! »
Il n’y avait pas trace de forfanterie dans l’accent de ces paroles. La sincérité de Roy était manifeste. Tous le sentirent. Ils avaient devant eux un homme convaincu, prêt à donner sa vie pour ce qu’il croyait être la vérité.