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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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La voix rauque du pasteur s’élevait dans le silence :

— « Dieu a dit à Moïse : Je serai avec ! Ainsi, pécheur, même quand tu marches dans la vallée d’ombre, ne crains pas, car Dieu est avec ! »

Jacques fit le tour pour voir les assistants de face. Le front nu de Daniel, en pleine lumière, dominait toutes les têtes. Près de lui, se tenaient trois femmes, pareillement cachées sous leurs voiles noirs. La première était Mme de Fontanin. Mais, des deux autres, laquelle était Jenny ?

Le pasteur, debout, hirsute, l’œil extatique, le bras levé en un geste de menace, apostrophait le cercueil de bois jaune, qui reposait, sous la lumière crue, au seuil du caveau :

— « Pauvre, pauvre pécheur ! Ton soleil s’est couché avant la fin du jour ! Mais nous ne pleurons pas sur toi comme ceux qui sont vidés d’espérance ! Tu as quitté le champ de la visibilité, mais ce qui a disparu pour nos yeux de matière, c’était seulement l’illusoire forme de ta matière détestable ! Aujourd’hui tu resplendis, appelé auprès du Christ pour le grand glorieux Service ! Et tu es arrivé avant nous dans la joie de l’Avènement !… Vous tous, frères, qui êtes ici, priant autour de moi, affermissez vos cœurs de patience ! Car l’avènement de Christ est pareillement proche pour chacun !… Mon Père, je remets nos âmes entre Tes mains ! Amen. »

Maintenant, des hommes soulevaient la bière, la basculaient, la laissaient descendre sans heurt au bout de leurs cordes. Mme de Fontanin, soutenue par Daniel, se penchait sur le trou béant. Derrière elle, Jenny, sans doute ? Près de Nicole Héquet ?… Puis les trois femmes, conduites par un employé des Pompes funèbres, gagnèrent discrètement une voiture de deuil qui attendait dans le chemin, et qui partit aussitôt, au pas.

Daniel se tenait, seul, à l’extrémité de la petite allée, son casque étincelant sous le bras. Il avait grand air. Élancé, gracieux, parfaitement à l’aise bien que toujours un peu solennel dans ses attitudes, il recevait les condoléances des assistants, dont le flot s’écoulait lentement devant lui.

Jacques l’observait ; et rien qu’à le regarder ainsi, de loin, il éprouvait, comme au temps de jadis, une douce et pénétrante sensation de chaleur.

Daniel l’avait reconnu, et, tout en serrant des mains, tournait de temps à autre les yeux vers lui, avec une expression de surprise affectueuse.

— « Merci d’être venu », dit-il. Il hésitait : « Je repars ce soir… J’aurais tant aimé te revoir encore une fois ! »

Devant son ami, Jacques pensait à la guerre, aux troupes de choc, aux premières victimes…

— « Tu as lu les journaux ? » demanda-t-il.

Daniel le considéra, sans bien comprendre.

— « Les journaux ? Non, pourquoi ? » Puis, d’une voix qui cherchait à ne pas être trop insistante : « Tu ne viendrais pas ce soir, me dire adieu, à la gare de l’Est ? »

— « À quelle heure ? »

Le visage de Daniel s’illumina.

— « Le train est à 9 h 30… Veux-tu que je t’attende, à la buvette, à 9 heures ? »

— « J’y serai. »

Ils se regardèrent une seconde, avant de se serrer la main.

— « Merci », murmura Daniel.

Jacques s’éloigna, sans se retourner.

XXXV

Plusieurs fois pendant la matinée, Jacques s’était demandé quelles pouvaient être les réactions d’Antoine devant l’aggravation de la situation politique. Il avait vaguement espéré rencontrer son frère à l’enterrement.

Il résolut de déjeuner rapidement, et de passer rue de l’Université.

— « Monsieur est encore à table », dit Léon, en menant Jacques vers la salle à manger. « Mais je viens de donner les fruits. »

Jacques fut dépité de voir, en entrant, Isaac Studler, Jousselin et le jeune Roy, attablés autour de son frère. Il ignorait qu’ils déjeunaient tous les jours là. (Antoine l’avait exigé : c’était pour lui un moyen sûr, entre la matinée à l’hôpital et l’après-midi accaparé par la clientèle, de prendre quotidiennement contact avec ses collaborateurs. Pour eux, d’ailleurs, — tous trois célibataires — c’était une économie de temps, et un avantage pécuniaire appréciable.)

— « Tu viens déjeuner ? » dit Antoine.

— « Merci, c’est fait. »

Il fit le tour de la grande table, serra les mains qui se tendaient, et, avant de s’asseoir, il demanda, à la cantonade :

— « Vous avez lu les journaux ? »

Antoine dévisagea une seconde son frère avant de répondre ; et ce regard semblait avouer : « Peut-être que tu avais raison. »

— « Oui », fit-il, pensif. « Nous avons tous lu les journaux. »

— « Nous n’avons pas parlé d’autre chose depuis le début du repas », confessa Studler, en caressant sa barbe noire.

Antoine se surveillait pour ne pas trop laisser voir son inquiétude. Toute la matinée, il avait ressenti une sourde irritation. Il avait besoin, autour de lui, d’une société convenablement organisée, comme il avait besoin d’une maison bien réglée, où les questions matérielles fussent résolues, en dehors de lui et de façon satisfaisante, par un personnel consciencieux. Il voulait bien tolérer certains vices du régime, passer l’éponge sur certains scandales parlementaires, de même qu’il fermait les yeux sur les gaspillages de Léon et les petits profits de Clotilde. Mais, en aucun cas, le sort de la France ne devait lui donner plus de souci que le fonctionnement de l’office ou de la cuisine. Et il supportait mal l’idée que des perturbations politiques pussent venir entraver sa vie, menacer ses projets de travail.

— « Je ne crois pas », dit-il, « qu’il faille s’effrayer outre mesure. On en a vu d’autres… Il est évident, néanmoins, que la presse, ce matin, fait entendre un bruit de sabre assez inattendu… assez désagréable… »

Manuel Roy, au dernier mot, avait levé vers Antoine son jeune visage, aux yeux noirs :

— « Un bruit de sabre, Patron, qu’on entendra de l’autre côté des frontières. Et qui ne manquera pas, sans doute, d’intimider les voisins trop gourmands ! »

Jousselin, penché sur son assiette, leva la tête pour considérer Roy. Puis il se remit à sa besogne : méticuleusement, du bout de la fourchette et du couteau, il pelait une pêche.

— « Rien n’est moins sûr », dit Studler.

— « Malgré tout, c’est probable », fit Antoine. « Et c’était peut-être nécessaire. »

— « Savoir ! » dit Studler. « La politique d’intimidation est toujours périlleuse. Elle exaspère l’adversaire, plus souvent qu’elle ne le paralyse. Je pense surtout que le gouvernement commet une faute grave en laissant se propager à tous les échos votre… bruit de sabre ! »

— « Il est bien difficile de se mettre à la place des hommes responsables », déclara Antoine, d’un ton pondéré.

— « Je demande aux hommes responsables d’être, avant tout, des hommes prudents », repartit Studler. « Adopter une attitude agressive est une première imprudence. Faire croire que cette attitude est devenue nécessaire, en est une seconde. Rien ne serait plus dangereux pour la paix que de laisser s’ancrer dans l’opinion l’idée qu’une guerre nous menace… On même qu’une guerre est possible ! »

Jacques se taisait.

— « Pour moi », reprit Antoine, sans regarder son frère, « je comprends parfaitement qu’un ministre, même si, en tant qu’homme, il condamne la guerre, soit amené à prendre certaines mesures agressives. Et cela, par le seul fait qu’il est au pouvoir. Un homme qui a été mis à la tête d’un pays pour veiller à sa sécurité, s’il a le sens des faits, si la politique menaçante des États voisins lui apparaît comme une réalité… »

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