Jean-Christophe Tome I
- Автор: Rolland Romain
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome I». Краткое содержание книги:
– Maman, est-ce qu’il couchait dans mon lit?
La pauvre femme tressaillit; et, d’une voix qu’elle t?chait de rendre indiff?rente, elle demanda:
– Qui?
– Le petit gar?on… qui est mort, dit Christophe en baissant la voix.
Les mains de sa m?re le serr?rent brusquement:
– Tais-toi, tais-toi, dit-elle.
Sa voix tremblait; Christophe, qui avait la t?te appuy?e contre sa poitrine, entendit son c?ur qui battait. Il y eut un instant de silence, puis elle dit:
– Il ne faut plus jamais parler de cela, mon ch?ri… Dors tranquillement… Non, ce n’est pas son lit.
Elle l’embrassa; il crut que sa joue ?tait mouill?e, il aurait voulu en ?tre s?r. Il ?tait un peu soulag?, elle avait donc du chagrin! Pourtant il en douta de nouveau, l’instant d’apr?s, quand il l’entendit dans la chambre ? c?t? parler d’une voix tranquille, sa voix de tous les jours. Qu’est-ce qui ?tait vrai, de maintenant ou de tout ? l’heure? – Il se tourna longtemps dans son lit, sans trouver de r?ponse. Il aurait voulu que sa m?re e?t de la peine: sans doute, il e?t ?t? triste de penser qu’elle ?tait triste; mais cela lui aurait fait, malgr? tout, du bien! Il se serait senti moins seul. – Il s’endormit, et, le lendemain, n’y pensa plus.
Quelques semaines apr?s, un des gamins avec qui il jouait dans la rue ne vint pas ? l’heure habituelle. Un du groupe dit qu’il ?tait malade; et l’on s’accoutuma ? ne plus le voir aux jeux: on avait l’explication, c’?tait tout simple. – Un soir, Christophe ?tait couch?, de bonne heure; et du r?duit o? ?tait son lit, il voyait la lumi?re dans la chambre de ses parents. On frappa ? la porte. Une voisine vint causer. Il ?couta distraitement, se contant une histoire suivant son habitude; les mots de la conversation ne lui arrivaient pas tous. Brusquement, il entendit la voisine qui disait qu’ «il ?tait mort». Tout son sang s’arr?ta: car il avait compris de qui il s’agissait. Il ?couta, retenant son souffle. Ses parents s’exclamaient. La voix bruyante de Melchior cria:
– Christophe, entends-tu? Le pauvre Fritz est mort.
Christophe fit un effort, et r?pondit d’un ton tranquille:
– Oui, papa.
Il avait la poitrine serr?e.
Melchior revint ? la charge:
– Oui, papa. Voil? tout ce que tu trouves ? dire? Cela ne te fait pas de peine?
Louisa, qui comprenait l’enfant, fit:
– Chut! laisse-le dormir!
Et l’on parla plus bas. Mais Christophe, l’oreille tendue, ?piait tous les d?tails: la fi?vre typho?de, les bains froids, le d?lire, la douleur des parents. Il ne pouvait plus respirer; une boule l’?touffait, lui montait dans le cou; il frissonnait: toutes ces horribles choses se gravaient dans sa t?te. Surtout il retint que le mal ?tait contagieux, c’est-?-dire qu’il pourrait mourir aussi de la m?me fa?on; et l’?pouvante le gla?ait: car il se rappelait qu’il avait donn? la main ? Fritz, la derni?re fois qu’il l’avait vu, et que dans la journ?e m?me il avait pass? devant sa maison. – Cependant, il ne faisait aucun bruit, pour ne pas ?tre oblig? de parler; et quand son p?re lui demanda apr?s le d?part de la voisine: «Christophe, dors-tu?» il ne r?pondit pas. Il entendit Melchior qui disait ? Louisa:
– Cet enfant n’a pas de c?ur.
Louisa ne r?pliqua rien; mais un moment apr?s, elle vint doucement soulever le rideau et regarda le petit lit. Christophe n’eut que le temps de fermer les yeux, et d’imiter le souffle r?gulier qu’il entendait ? ses fr?res quand ils dormaient. Louisa s’?loigna sur la pointe des pieds. Qu’il e?t voulu la retenir! Qu’il e?t voulu lui dire combien il avait peur, lui demander de le sauver, de le rassurer au moins! Mais il craignait qu’on se moqu?t de lui, qu’on le trait?t de l?che; et puis, il savait trop d?j? que tout ce qu’on pourrait dire ne servirait ? rien. Et, pendant des heures, il resta plein d’angoisse, croyant sentir le mal qui se glissait en lui, des douleurs dans la t?te, une g?ne au c?ur, et pensant, terrifi?: «C’est fini, je suis malade, je vais mourir, je vais mourir!…» Une fois, il se dressa dans son lit, appela sa m?re ? voix basse; mais ils dormaient, et il n’osa les r?veiller.
Depuis ce temps, son enfance fut empoisonn?e par l’id?e de la mort. Ses nerfs le livraient ? toutes sortes de petits maux sans cause, des oppressions, des ?lancements, des ?touffements soudains. Son imagination s’affolait devant ces douleurs, et croyait voir en chacune d’elles la b?te meurtri?re qui lui prendrait sa vie. Que de fois il souffrit l’agonie, ? quelques pas de sa m?re, assise tout aupr?s de lui, sans qu’elle en devin?t rien! Car, dans sa l?chet?, il avait le courage de renfermer en lui ses terreurs, par un bizarre m?lange de sentiments: la fiert? de ne pas recourir aux autres, la honte d’avoir peur, les scrupules d’une affection qui ne veut pas inqui?ter. Mais il pensait sans cesse: «Cette fois je suis malade, je suis gravement malade. C’est une angine qui commence…». Il avait retenu ce mot d’angine au hasard… «Mon Dieu! pas cette fois!»
Il avait des id?es religieuses: il croyait volontiers ce que lui disait sa m?re, que l’?me apr?s la mort montait devant le Seigneur, et que, si elle ?tait pieuse, elle entrait dans le jardin du paradis. Mais il ?tait beaucoup plus effray? qu’attir? par ce voyage. Il n’enviait pas du tout les enfants que Dieu, par r?compense, ? ce que disait sa m?re, enlevait au milieu de leur sommeil et rappelait ? lui, sans les avoir fait souffrir. Il tremblait, au moment de s’endormir, que Dieu n’e?t cette fantaisie ? son ?gard. Ce devait ?tre terrible de se sentir soudain d?tach? de la ti?deur du lit et entra?n? dans le vide, mis en pr?sence de Dieu. Il se figurait Dieu comme un soleil ?norme, qui parlait avec une voix de tonnerre: quel mal cela devait faire! cela br?lait les yeux, les oreilles, l’?me enti?re! Puis, Dieu pouvait punir: on ne savait jamais… – D’ailleurs, cela n’emp?chait pas toutes les autres horreurs, qu’il ne connaissait pas bien, mais qu’il avait pu deviner par les conversations: le corps dans une bo?te, tout seul au fond d’un trou, perdu au milieu de la foule de ces d?go?tants cimeti?res, o? on l’emmenait prier… Dieu! Dieu! quelle tristesse!…
Et pourtant, ce n’?tait pas gai de vivre, de voir le p?re ivrogne, d’?tre brutalis?, de souffrir de tant de fa?ons, des m?chancet?s des autres enfants, de la piti? insultante des grands, et de n’?tre compris par personne, m?me pas par sa m?re. Tout le monde vous humilie, personne ne vous aime, on est tout seul, tout seul, et l’on compte si peu! – Oui; mais c’?tait cela m?me qui lui donnait envie de vivre. Il sentait en lui une force bouillonnante de col?re. Chose ?trange que cette force! Elle ne pouvait rien encore; elle ?tait comme lointaine, b?illonn?e, emmaillot?e, paralys?e; il n’avait aucune id?e de ce qu’elle voulait, de ce qu’elle serait plus tard. Mais elle ?tait en lui: il en ?tait s?r, elle s’agitait et grondait. Demain, demain, comme elle prendrait sa revanche! Il avait le d?sir enrag? de vivre, pour se venger de tout le mal, de toutes les injustices, pour punir les m?chants, pour faire de grandes choses. «Oh! que je vive seulement…» (il r?fl?chissait un peu) «…seulement jusqu’? dix-huit ans!» – D’autres fois, il allait jusqu’? vingt et un. C’?tait l’extr?me limite. Il croyait que cela lui suffirait pour dominer le monde. Il pensait ? ces h?ros qui lui ?taient chers, ? Napol?on, ? cet autre plus lointain, mais qu’il aimait le mieux, ? Alexandre le Grand. S?rement il serait comme eux, si seulement il vivait encore douze ans… dix ans. Il ne songeait pas ? plaindre ceux qui mouraient ? trente. Ceux-l? ?taient des vieux; ils avaient joui de la vie: c’?tait leur faute, si elle ?tait manqu?e. Mais mourir maintenant, quel d?sespoir! C’est trop malheureux de dispara?tre tout petit, et de rester pour toujours, dans la pens?e des gens, un petit gar?on ? qui chacun se croit le droit de faire des reproches! Il en pleurait de rage, comme s’il ?tait d?j? mort.
Cette angoisse de la mort tortura des ann?es de son enfance, – seulement corrig?e par le d?go?t de la vie.
Au milieu de ces lourdes t?n?bres, dans la nuit ?touffante qui semblait s’?paissir d’heure en heure, commen?a de briller, comme une ?toile perdue dans les sombres espaces, la lumi?re qui devait illuminer sa vie: la divine musique…
Grand-p?re venait de donner ? ses enfants un vieux piano, dont un de ses clients l’avait pri? de le d?barrasser, et que sa patiente ing?niosit? avait remis ? peu pr?s en ?tat. Le cadeau n’avait pas ?t? tr?s bien accueilli. Louisa trouvait que la chambre ?tait d?j? bien assez petite, sans l’encombrer encore; et Melchior dit que papa Jean-Michel ne s’?tait pas ruin?: c’?tait du bois ? br?ler. Seul, le petit Christophe fut joyeux du nouveau venu, sans bien savoir pourquoi. Il lui semblait que c’?tait une bo?te magique, pleine d’histoires merveilleuses, comme dans ce volume des Mille et une Nuits, dont le grand-p?re lui lisait de temps en temps quelques pages, qui les enchantaient tous les deux. Il avait entendu son p?re, pour essayer les notes, en faire sortir une petite pluie d’arp?ges, pareille ? celle qu’un souffle de vent ti?de fait tomber, apr?s une averse, des branches mouill?es d’un bois. Il avait battu des mains et cri?: «Encore!»; mais Melchior, d?daigneusement, ferma le piano, disant qu’il ne valait rien. Christophe n’insista plus; il r?dait sans cesse autour de l’instrument; et, d?s qu’on avait le dos tourn?, il soulevait le couvercle et poussait une touche, comme il e?t remu? du doigt la carapace verte de quelque gros insecte: il voulait faire sortir la b?te enferm?e l?. Quelquefois, dans sa h?te, il frappait un peu trop fort; et sa m?re lui criait: «Ne te tiendras-tu pas tranquille? Ne touche pas ? tout!»; ou bien, il se pin?ait, en refermant la bo?te; et il faisait de piteuses grimaces, en su?ant son doigt meurtri…