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Jean-Christophe Tome I

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome I». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adress? ? la g?n?ration suivante. Le h?ros, un musicien de g?nie, doit lutter contre la m?diocrit? du monde. M?lant r?alisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIX?me si?cle au d?but du vingti?me.
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Enfin, on frappa les trois coups. Grand-p?re se moucha, tira de sa poche le libretto, qu’il ne manquait jamais de suivre scrupuleusement, au point de n?gliger parfois ce qui se passait sur la sc?ne; et l’orchestre commen?a de jouer. D?s les premiers accords, Christophe se sentit tranquillis?. Dans ce monde des sons, il ?tait chez lui; et, ? partir de ce moment, quelque extravagant que f?t le spectacle, tout lui parut naturel.

Le rideau s’?tait lev?, d?couvrant des arbres en carton et des ?tres qui n’?taient pas beaucoup plus r?els. Le petit regardait, b?ant d’admiration; mais il n’?tait pas surpris. Cependant, la pi?ce se passait dans un Orient de fantaisie, dont il ne pouvait avoir aucune id?e. Le po?me ?tait un tissu d’inepties, o? il ?tait impossible de se reconna?tre. Christophe n’y voyait goutte; il confondait tout, prenait un personnage pour un autre, tirait son grand-p?re par la manche, pour lui poser des questions saugrenues, qui prouvaient qu’il n’avait rien compris. Et non seulement il ne s’ennuyait pas, mais il ?tait passionn?ment int?ress?. Sur l’imb?cile libretto, il b?tissait un roman de son invention, qui n’avait aucun rapport avec ce que l’on jouait; ? tout instant les ?v?nements le d?mentaient, et il fallait le remanier, mais cela ne troublait pas l’enfant. Il avait fait son choix parmi les ?tres qui ?voluaient sur la sc?ne, avec des cris vari?s; et il suivait, palpitant, les destin?es de ceux ? qui il avait accord? ses sympathies. Surtout il ?tait troubl? par une belle personne, entre deux ?ges, qui avait de longs cheveux blond ardent, des yeux d’une largeur exag?r?e, et qui marchait pieds nus. Les invraisemblances monstrueuses de la mise en sc?ne ne le choquaient point. Ses yeux aigus d’enfant ne remarquaient pas la laideur grotesque des acteurs, ?normes et charnus, les choristes difformes de toutes les dimensions, align?s sur deux rangs, la niaiserie des gestes, les faces congestionn?es par les hurlements, les perruques touffues, les hauts talons du t?nor, et le fard de sa belle amie, au visage tatou? de coups de crayon multicolores. Il ?tait dans l’?tat d’un amoureux, ? qui sa passion ne permet plus de voir, comme il est, l’objet aim?. Le merveilleux pouvoir d’illusion, qui est le propre des enfants, arr?tait au passage les sensations d?plaisantes et les transformait ? mesure.

La musique op?rait ces miracles. Elle baignait les objets d’une atmosph?re vaporeuse, o? tout devenait beau, noble et d?sirable. Elle communiquait ? l’?me un besoin d?vorant d’aimer; et en m?me temps, elle lui offrait des fant?mes d’amour, pour remplir le vide qu’elle-m?me avait creus?. Le petit Christophe ?tait ?perdu d’?motion. Il y avait des mots, des gestes, des phrases musicales, qui le mettaient mal ? l’aise; il n’osait plus lever les yeux, il ne savait pas si c’?tait mal ou bien, il rougissait et p?lissait tour ? tour; il en avait des gouttes de sueur au front; et il tremblait que les gens qui ?taient l? ne s’aper?ussent de son trouble. Quand arriv?rent les catastrophes in?vitables qui fondent sur les amants, au quatri?me acte des op?ras, afin de fournir au t?nor et ? la prima donna l’occasion de faire valoir leurs cris les plus aigus, l’enfant crut qu’il allait ?touffer; il avait la gorge douloureuse, comme quand il avait pris froid; il se serrait le cou avec ses mains, il ne pouvait plus avaler sa salive; il ?tait gonfl? de larmes. Heureusement que grand-p?re n’?tait pas beaucoup moins ?mu. Il jouissait du th??tre avec une na?vet? d’enfant. Aux passages dramatiques, il toussotait d’un air indiff?rent, pour cacher son trouble; mais Christophe le voyait; et cela lui faisait plaisir. Il avait horriblement chaud, il tombait de sommeil, et il avait tr?s mal o? il ?tait assis. Mais il pensait uniquement: «Y en a-t-il encore pour longtemps? Pourvu que ce ne soit pas fini!…»

Et brusquement, tout fut fini, sans qu’il compr?t pourquoi. Le rideau tomba, tout le monde se leva, l’enchantement ?tait rompu.

Ils revinrent dans la nuit, les deux enfants ensemble, le vieux et le petit. Quelle belle nuit! Quel calme clair de lune! Ils se taisaient tous deux, ruminant leurs souvenirs. Enfin le vieux lui dit:

– Es-tu content?

Christophe ne pouvait pas r?pondre; il ?tait encore intimid? par son ?motion, et il ne voulait pas parler, de peur de briser le charme; il dut faire un effort, pour murmurer tout bas, avec un gros soupir:

– Oh! oui!

Le vieux sourit. Apr?s un temps, il reprit:

– Vois-tu quelle chose admirable est le m?tier de musicien? Cr?er ces spectacles merveilleux, y a-t-il rien de plus glorieux? C’est ?tre Dieu sur terre.

Le petit fut saisi. Quoi! c’?tait un homme qui avait cr?? cela! Il n’y avait pas song?. Il lui semblait presque que cela s’?tait fait tout seul, que c’?tait l’?uvre de la nature… Un homme, un musicien, comme il serait un jour! Oh! ?tre cela un jour, un seul jour! Et puis apr?s… Apr?s, tout ce qu’on voudra! mourir, s’il le faut! Il demanda:

– Qui est-ce, grand-p?re, celui qui a fait cela?

Grand-p?re lui parla de Fran?ois-Marie Hassler, un jeune artiste allemand, qui habitait Berlin, et qu’il avait connu jadis. Christophe ?coutait, tout oreilles. Brusquement, il dit:

– Et toi, grand-p?re?

Le vieux eut un tressaillement.

– Quoi? demanda-t-il.

– Est-ce que tu en as fait, toi aussi, de ces choses?

– Certainement, fit le vieux, d’une voix f?ch?e.

Il se tut; et apr?s quelques pas, il soupira profond?ment. C’?tait une des douleurs de sa vie. Il avait toujours d?sir? ?crire pour le th??tre, et l’inspiration l’avait toujours trahi. Il avait bien dans ses cartons un ou deux actes de sa fa?on; mais il conservait si peu d’illusion sur leur valeur qu’il n’avait jamais os? les soumettre au jugement de personne.

Ils ne se dirent plus un mot, jusqu’? ce qu’ils fussent rentr?s. Ils ne dormirent ni l’un ni l’autre. Le vieux avait de la peine. Il avait pris sa Bible pour se consoler. Christophe repassait dans son lit les ?v?nements de la soir?e; il se rappelait les moindres d?tails, et la fille aux pieds nus lui r?apparaissait. Quand il allait s’assoupir, une phrase de musique r?sonnait ? son oreille, aussi distinctement que si l’orchestre ?tait l?; il tressautait; il se soulevait sur son oreiller, la t?te ivre, et il pensait: «Un jour, j’en ?crirai aussi. Oh! est-ce que je pourrai jamais?»

? partir de ce moment, il n’eut plus qu’un d?sir: retourner au th??tre; et il se remit au travail avec d’autant plus d’ardeur qu’on lui fit du th??tre la r?compense de son travail. Il ne songeait plus qu’? cela: pendant la moiti? de la semaine, il pensait au spectacle pass?; et il pensait au spectacle prochain, pendant l’autre moiti?. Il tremblait de tomber malade pour la repr?sentation; et sa crainte lui faisait ?prouver souvent les sympt?mes de trois ou quatre maladies. Le jour venu, il ne d?nait pas, il s’agitait comme une ?me en peine, il allait regarder cinquante fois l’horloge, il croyait que le soir n’arriverait jamais; enfin, n’y tenant plus, il partait de la maison une heure avant l’ouverture des bureaux, dans la peur de ne pas trouver une place; et, comme il ?tait le premier dans la salle d?serte, il commen?ait ? s’inqui?ter. Son grand-p?re lui avait racont? que, deux ou trois fois, le public n’?tant pas assez nombreux, les com?diens avaient pr?f?r? ne pas jouer et rendre le prix des places. Il guettait les arrivants, il les comptait, il pensait: «Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq… oh! ce n’est pas assez.!… jamais ce ne sera assez!» Et quand il voyait entrer au balcon ou ? l’orchestre quelque personnage d’importance, il avait le c?ur plus l?ger; il se disait: «Celui-l?, ils n’oseront pas le renvoyer. S?rement, ils joueront pour lui.» – Mais il n’?tait pas convaincu; il ne se rassurait que quand les musiciens s’installaient. Encore craignait-il jusqu’au dernier moment que le rideau se lev?t, et que l’on annon??t, comme on le fit un soir, un changement de spectacle. Il regardait de ses petits yeux de lynx sur le pupitre de la contrebasse si le titre inscrit sur le cahier ?tait celui de la pi?ce attendue. Et quand il avait bien vu, deux minutes apr?s, il regardait de nouveau pour s’assurer qu’il ne s’?tait pas tromp?… Le chef d’orchestre n’?tait pas encore l?. S?rement il ?tait malade… On s’agitait derri?re le rideau, on entendait un bruit de voix et de pas pr?cipit?s. C’?tait un accident, un malheur impr?vu?… Le silence se r?tablissait. Le chef d’orchestre ?tait ? son poste. Tout semblait enfin pr?t… On ne commen?ait pas! Mais que se passait-il donc? Il bouillait d’impatience. – Enfin, le signal retentissait. Il avait des battements de c?ur. L’orchestre pr?ludait; et, pendant quelques heures, Christophe nageait dans une f?licit?, que troublait seulement l’id?e qu’elle finirait.

*

? quelque temps de l?, un ?v?nement musical surexcita les pens?es de Christophe. Fran?ois-Marie Hassler, l’auteur du premier op?ra qui l’avait boulevers?, allait venir. Il devait diriger un concert de ses ?uvres. La ville fut en ?moi. Le jeune ma?tre ?tait violemment discut? en Allemagne; et, pendant quinze jours, on ne parla que de lui. Ce fut bien autre chose, quand il fut arriv?. Les amis de Melchior et ceux du vieux Jean-Michel venaient constamment aux nouvelles; et ils en apportaient d’extravagantes sur les habitudes du musicien et ses excentricit?s. L’enfant suivait ces r?cits avec une attention passionn?e. L’id?e que le grand homme ?tait l?, dans sa ville, qu’il respirait le m?me air, qu’il foulait les m?mes pav?s, le jetait dans un ?tat d’exaltation muette. Il ne vivait plus que dans l’esp?rance de le voir.

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