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Jean-Christophe Tome I

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome I». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adress? ? la g?n?ration suivante. Le h?ros, un musicien de g?nie, doit lutter contre la m?diocrit? du monde. M?lant r?alisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIX?me si?cle au d?but du vingti?me.
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Le Rhin coulait en bas, au pied de la maison. De la fen?tre de l’escalier, on ?tait suspendu au-dessus du fleuve comme dans un ciel mouvant. Christophe ne manquait jamais de le regarder quand il descendait les marches en clopinant; mais jamais il ne l’avait vu encore, comme aujourd’hui. Le chagrin aiguise les sens; il semble que tout se grave mieux dans les regards, apr?s que les pleurs ont lav? les traces fan?es des souvenirs. Le fleuve apparut ? l’enfant comme un ?tre, – inexplicable, mais combien plus puissant que tous ceux qu’il connaissait! Christophe se pencha pour mieux voir; il colla sa bouche et ?crasa son nez sur la vitre. O? allait-il? Que voulait-il? Il avait l’air s?r de son chemin… Rien ne pouvait l’arr?ter. ? quelque heure que ce f?t du jour ou de la nuit, pluie ou soleil au ciel, joie ou chagrin dans la maison, il continuait de passer; et l’on sentait que tout lui ?tait ?gal, qu’il n’avait jamais de peine et qu’il jouissait de sa force. Quelle joie d’?tre comme lui, de courir ? travers les prairies, les branches de saules, les petits cailloux brillants, le sable gr?sillant, et de ne se soucier de rien, de n’?tre g?n? par rien, d’?tre libre!…

L’enfant regardait et ?coutait avidement; il lui semblait qu’il ?tait emport? par le fleuve… Quand il fermait les yeux, il voyait des couleurs: bleu, vert, jaune, rouge, et de grandes ombres qui courent, et des nappes de soleil… Les images se pr?cisent. Voici une large plaine, des roseaux, des moissons ondulant sous la brise qui sent l’herbe fra?che et la menthe. Des fleurs de tous c?t?s, des bleuets, des pavots, des violettes. Que c’est beau! Que l’air est d?licieux! Il doit faire bon s’?tendre dans l’herbe ?paisse et douce! Christophe se sent joyeux et un peu ?tourdi, comme lorsque son p?re lui a, les jours de f?te, vers? dans son grand verre un doigt de vin du Rhin… – Le fleuve passe… Le pays a chang?… Ce sont maintenant des arbres qui se penchent sur l’eau; leurs feuilles dentel?es, comme de petites mains, trempent, s’agitent et se retournent sous les flots. Un village, parmi les arbres, se mire dans le fleuve. On voit les cypr?s et les croix du cimeti?re par-dessus le mur blanc, que l?che le courant… Puis, ce sont des rochers, un d?fil? de montagnes, les vignes sur les pentes, un petit bois de sapins, et les burgs ruin?es. Et de nouveau, la plaine, les moissons, les oiseaux, le soleil…

La masse verte du fleuve continue de passer, comme une seule pens?e, sans vagues, presque sans plis, avec des moires luisantes et grasses. Christophe ne la voit plus; il a ferm? tout ? fait les yeux, pour mieux l’entendre. Ce grondement continu le remplit, lui donne le vertige; il est aspir? par ce r?ve ?ternel et dominateur. Sur le fond tumultueux des flots, des rythmes pr?cipit?s s’?lancent avec une ardente all?gresse. Et le long de ces rythmes, des musiques montent, comme une vigne qui grimpe le long d’un treillis: des arp?ges de claviers argentins, des violons douloureux, des fl?tes velout?es aux sons ronds… Les paysages ont disparu. Le fleuve a disparu. Il flotte une atmosph?re tendre et cr?pusculaire. Christophe a le c?ur tremblant d’?moi. Que voit-il maintenant? Oh! les charmantes figures!… – Une fillette aux boucles brunes l’appelle, langoureuse et moqueuse… Un visage p?lot de jeune gar?on aux yeux bleus le regarde avec m?lancolie… D’autres sourires, d’autres yeux, – des yeux curieux et provocants, dont le regard fait rougir, – des yeux affectueux et douloureux, comme un bon regard de chien, – et des yeux imp?rieux, et des yeux de souffrance… Et cette figure de femme, bl?me, les cheveux noirs, et la bouche serr?e, dont les yeux semblent manger la moiti? du visage, et le fixent avec une violence qui fait mal… Et la plus ch?re de toutes, celle qui lui sourit avec ses clairs yeux gris, la bouche un peu ouverte, ses petites dents qui brillent… Ah! le beau sourire indulgent et aimant! il fond le c?ur de tendresse! qu’il fait de bien, qu’on l’aime! Encore! Souris-moi encore! Ne t’en va point!… – H?las! il s’est ?vanoui! Mais il laisse dans le c?ur une douceur ineffable, Il n’y a plus rien de mal, il n’y a plus rien de triste, il n’y a plus rien… Rien qu’un r?ve l?ger, une musique sereine, qui flotte dans un rayon de soleil, comme les fils de la Vierge par les beaux jours d’?t?… – Qu’est-ce donc qui vient de passer? Quelles sont ces images qui p?n?trent l’enfant d’un trouble passionn?? Jamais il ne les avait vues; et pourtant il les connaissait: il les a reconnues. D’o?, viennent-elles? De quel gouffre obscur de l’?tre? Est-ce de ce qui fut… ou de ce qui sera?

Maintenant, tout s’efface, toute forme s’est fondue… Une derni?re fois encore, ? travers un voile de brume, appara?t, comme si l’on planait tr?s haut, au-dessus de lui, le fleuve d?bord?, couvrant les champs, roulant auguste, lent, presque immobile. Et tout ? fait au loin, comme une lueur d’acier au bord de l’horizon, une plaine liquide, une ligne de flots qui tremblent, – la Mer. Le fleuve court ? elle. Elle semble courir ? lui. Elle l’aspire. Il la veut. Il va dispara?tre… La musique tournoie, les beaux rythmes de danse se balancent ?perdus; tout est balay? dans leur tourbillon triomphal… l’?me libre fend l’espace, comme le vol des hirondelles, ivres d’air, qui traversent le ciel avec des cris aigus… Joie! Joie! Il n’y a plus rien!… ? bonheur infini!…

Les heures avaient pass?, le soir ?tait venu, l’escalier ?tait dans la nuit. Des gouttes de pluie faisaient sur la robe du fleuve des cercles, que le courant entra?nait en dansant. Parfois une branche d’arbre, quelques ?corces noires passaient sans bruit et s’en allaient. L’araign?e meurtri?re s’?tait retir?e, repue, dans le coin le plus obscur. – Et le petit Christophe ?tait toujours pench? sur le coin du soupirail, avec sa figure p?le, barbouill?e, rayonnante de bonheur. Il dormait.

III.

E la faccia del sol nascere ombrata.

PURG. XXX.

Il avait fallu c?der, Malgr? l’obstination d’une r?sistance h?ro?que, les coups avaient eu raison de sa mauvaise volont?. Tous les matins, trois heures, et trois heures, tous les soirs, Christophe ?tait plac? devant l’instrument de torture. Crisp? d’attention et d’ennui, de grosses larmes coulant le long de ses joues et de son nez, il remuait sur les touches blanches et noires ses petites mains rouges, souvent gourdes de froid, sons la menace de la r?gle qui s’abattait ? chaque fausse note, et des vocif?rations de son ma?tre, qui lui ?taient plus odieuses que les coups. Il pensait qu’il ha?ssait la musique. Il s’appliquait pourtant avec un acharnement, que la peur de Melchior ne suffisait pas ? expliquer. Certains mots du grand-p?re avaient fait impression sur lui. Le vieux, voyant pleurer son petit-fils, lui avait dit avec gravit? qu’il valait bien la peine de souffrir un peu pour le plus bel art et le plus noble qui f?t donn? aux hommes, pour leur consolation et pour leur gloire. Et Christophe, qui ?tait reconnaissant ? grand-p?re de ce qu’il lui parlait comme ? un homme, avait ?t? secr?tement touch? par cette na?ve parole qui s’accordait avec son sto?cisme enfantin et son orgueil naissant.

Mais, plus que tous les arguments, le souvenir profond de certaines ?motions musicales l’arracha malgr? lui, l’asservit, pour la vie, ? cet art d?test?, contre lequel il tentait en vain de se r?volter.

Il y avait dans la ville, comme c’est l’habitude en Allemagne, un th??tre qui jouait l’op?ra, l’op?ra-comique, l’op?rette, le drame, la com?die, le vaudeville, et tout ce qui pouvait se jouer, de tous les genres et de tous les styles. Les repr?sentations avaient lieu trois fois par semaine, de six heures ? neuf heures du soir. Le vieux Jean-Michel n’en manquait pas une, et t?moignait ? toutes un int?r?t ?gal. Il emmena une fois avec lui son petit-fils. Plusieurs jours ? l’avance, il lui avait racont? longuement le sujet de la pi?ce. Christophe n’y avait rien compris; mais il avait retenu qu’il se passerait des choses terribles; et, tout en br?lant du d?sir de les voir, il en avait grand’peur. Il savait qu’il y aurait un orage, et il craignait d’?tre foudroy?. Il savait qu’il y aurait une bataille, et il n’?tait pas s?r de ne pas ?tre tu?. La veille, dans son lit, il en avait une v?ritable angoisse; et, le jour de la repr?sentation, il souhaitait presque que grand-p?re f?t emp?ch? de venir. Mais l’heure approchant et grand-p?re ne venant pas, il commen?ait ? se d?soler et regardait ? tout instant par la fen?tre. Enfin le vieux parut et ils partirent ensemble. Le c?ur lui sautait dans la poitrine. Il avait la langue s?che, il ne pouvait articuler une syllabe.

Ils arriv?rent ? cet ?difice myst?rieux, dont il ?tait souvent question dans les entretiens de la maison. ? la porte, Jean-Michel rencontra des gens de connaissance, et le petit, qui lui serrait la main tr?s fort, tant il avait peur de le perdre, ne comprenait pas comment ils pouvaient causer tranquillement et rire, en cet instant.

Grand-p?re s’installa ? sa place habituelle, au premier rang, derri?re l’orchestre. Il s’appuyait sur la balustrade, et commen?ait aussit?t avec la contrebasse une interminable conversation. Il se trouvait l? dans son milieu; l?, on l’?coutait parler, ? cause de son autorit? musicale; et il en profitait: on peut m?me dire qu’il en abusait. Christophe ?tait incapable de rien entendre. Il ?tait ?cras? par l’attente du spectacle, par l’aspect de la salle qui lui paraissait magnifique, par l’affluence du public qui l’intimidait horriblement. Il n’osait tourner la t?te, croyant que tous les regards ?taient fix?s sur lui. Il serrait convulsivement entre ses genoux sa petite casquette; et il fixait le rideau magique avec des yeux ronds.

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