Jean-Christophe Tome I
- Автор: Rolland Romain
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome I». Краткое содержание книги:
Quand il voyait la lumi?re dans la chambre de grand-p?re, il se rassurait. Mais le pire ?tait que souvent le vieux Krafft n’?tait pas rentr?. Alors c’?tait plus effrayant encore. Cette vieille maison, perdue dans la campagne, intimidait l’enfant, m?me en plein jour. Il oubliait ses craintes, quand le grand-p?re ?tait l?; mais quelquefois, le vieux le laissait seul et sortait sans le pr?venir. Christophe n’y avait pas pris garde. La chambre ?tait paisible. Tous les objets ?taient familiers et bienveillants. Il y avait un grand lit de bois blanc; au chevet du lit, une grosse Bible sur une planchette, des fleurs artificielles sur la chemin?e, avec les photographies des deux femmes et des onze enfants, – le vieux avait ?crit au bas de chacune d’elles la date de la naissance et celle de la mort. – Aux murs, des versets encadr?s, et de mauvais chromos de Mozart et de Beethoven. Un petit piano dans un coin, un violoncelle dans l’autre; des rayons de livres p?le-m?le, des pipes accroch?es, et, sur la fen?tre, des pots de g?raniums. On ?tait comme entour? d’amis. Les pas du vieux allaient et venaient dans la chambre ? c?t?; on l’entendait raboter ou clouer; il se parlait tout seul, s’appelait imb?cile, ou chantait de sa grosse voix, faisant un pot-pourri de bribes de chorals, de lieder sentimentaux, de marches belliqueuses et de chansons ? boire. On se sentait ? l’abri. Christophe ?tait assis dans le grand fauteuil, pr?s de la fen?tre, un livre sur les genoux; pench? sur les images, il s’absorbait en elles; le jour baissait; ses yeux devenaient troubles; il finissait par ne plus regarder, et tombait dans une songerie vague. La roue d’an chariot grondait au loin sur la route. Une vache mugissait dans les champs. Les cloches de la ville, lasses et endormies, sonnaient l’ang?lus du soir. Des d?sirs incertains, d’obscurs pressentiments s’?veillaient dans le c?ur de l’enfant qui r?vait.
Brusquement, Christophe se r?veillait, pris d’une sourde inqui?tude. Il levait les yeux: la nuit. Il ?coutait: le silence. Grand-p?re venait de sortir. Il avait un frisson. Il se penchait ? la fen?tre, pour t?cher de le voir encore: la route ?tait d?serte; les choses commen?aient ? prendre un visage mena?ant. Dieu! si elle allait venir? – Qui?… Il n’aurait su le dire. La chose d’?pouvante… Les portes fermaient mal. L’escalier de bois craquait comme sous un pas. L’enfant bondissait, tra?nait le fauteuil, les deux chaises et la table au coin le plus abrit? de la chambre; il en formait une barri?re: le fauteuil, adoss? au mur, une chaise ? droite, une chaise ? gauche, et la table par devant. Au milieu, il installait une double ?chelle; et, juch? sur le sommet, avec son livre et quelques autres volumes, comme munitions en cas de si?ge, il respirait, ayant d?cid?, dans son imagination d’enfant, que l’ennemi ne pouvait en aucun cas traverser la barri?re: ce n’?tait pas permis.
Mais l’ennemi surgissait parfois du livre m?me. – Parmi les vieux bouquins achet?s au hasard par le grand-p?re, il y en avait avec des images, qui faisaient sur l’enfant une impression profonde: elles l’attiraient et l’effrayaient. C’?taient des visions fantastiques, des tentations de saint Antoine o? des squelettes d’oiseaux fientent dans des carafes, o? des myriades d’?ufs s’agitent comme des vers dans des grenouilles ?ventr?es, o? des t?tes marchent sur des pattes, o? des derri?res jouent de la trompette, et o? des ustensiles de m?nage et des cadavres de b?tes s’avancent gravement, envelopp?s de grands draps, avec des r?v?rences de vieilles dames. Christophe en avait horreur, et toujours y revenait, ramen? par son d?go?t. Il les regardait longuement, et jetait de temps en temps un ?il furtif autour de lui, pour voir ce qui remuait dans les plis des rideaux. – Une image d’?corch? dans un ouvrage d’anatomie lui ?tait plus odieuse encore. Il tremblait de tourner la page, quand il approchait de l’endroit du livre o? elle se trouvait. Ces informes bariolages avaient une intensit? prodigieuse sur lui. La puissance de cr?ation, inh?rente au cerveau des enfants, suppl?ait aux pauvret?s de la mise en sc?ne. Il ne voyait pas de diff?rence entre ces barbouillages et la r?alit?. La nuit, ils agissaient plus fortement sur ses r?ves que les images vivantes aper?ues dans le jour.
Il avait peur du sommeil. Pendant plusieurs ann?es, les cauchemars empoisonn?rent son repos: – Il errait dans des caves, et il voyait entrer par le soupirail l’?corch? grima?ant. – Il ?tait dans une chambre, seul, et il entendait un fr?lement de pas dans le corridor; il se jetait sur la porte pour la fermer, il avait juste le temps d’en saisir la poign?e; mais on la tirait du dehors; il ne pouvait tourner la clef, il faiblissait, il appelait au secours. Et, de l’autre c?t?, il savait bien qui voulait entrer. – Il ?tait au milieu des siens; et soudain, leur visage changeait; ils faisaient des choses folles. – Il lisait tranquillement; et il sentait qu’un ?tre invisible ?tait autour de lui. Il voulait fuir, il se sentait li?. Il voulait crier, il ?tait b?illonn?. Une ?treinte r?pugnante lui serrait le cou. Il s’?veillait, suffoquant, claquant des dents; et il continuait de trembler, longtemps apr?s s’?tre r?veill?; il ne parvenait pas ? chasser son angoisse.
La chambre o? il dormait ?tait un r?duit sans fen?tres et sans porte; un vieux rideau, accroch? par une tringle au-dessus de l’entr?e, le s?parait seulement de la chambre des parents. L’air ?pais l’?touffait. Ses fr?res, qui couchaient dans le m?me lit, lui donnaient des coups de pied. Il avait la t?te br?lante, et il ?tait en proie ? une demi-hallucination, o? se r?percutaient tous les petits soucis du jour, ind?finiment grossis. Dans cet ?tat d’extr?me tension nerveuse, voisin du cauchemar, la moindre secousse lui ?tait une souffrance. Le craquement du plancher lui causait un effroi. La respiration de son p?re s’enflait d’une fa?on fantastique; elle ne paraissait plus ?tre un souffle humain; ce bruit monstrueux lui faisait horreur: il semblait que ce f?t une b?te qui ?tait couch?e l?. La nuit l’?crasait, elle ne finirait jamais, ce serait toujours ainsi; il y avait des mois qu’il ?tait l?. Il haletait, il se soulevait ? demi sur son lit, il s’asseyait, il essuyait du bras de sa chemise sa figure couverte de sueur. Parfois, il poussait son fr?re Rodolphe, pour le r?veiller; mais l’autre grognait, tirait ? lui le reste des couvertures, et se rendormait solidement.
Il restait ainsi dans l’angoisse de la fi?vre, jusqu’? ce qu’une raie p?le par?t sur le plancher, au bas du rideau. Cette blancheur timide de l’aube lointaine faisait soudain descendre en lui la paix. Il la sentait se glisser dans la chambre, alors que nul encore n’aurait pu la distinguer de l’ombre. Aussit?t sa fi?vre tombait, son sang s’apaisait, comme un fleuve d?bord? qui rentre dans son lit; une chaleur ?gale coulait dans tout son corps, et ses yeux br?l?s d’insomnie se fermaient.
Le soir, il voyait revenir l’heure du sommeil avec effroi. Il se promettait de n’y pas c?der, de veiller toute la nuit, par terreur des cauchemars. Mais la fatigue finissait par l’emporter; et c’?tait toujours quand il s’y attendait le moins, que les monstres revenaient.
Nuit redoutable! Si douce ? la plupart des enfants, si terrible ? certains d’entre eux!… Il avait peur de dormir. Il avait peur de ne pas dormir. Sommeil ou veille, il ?tait entour? par des images monstrueuses, les fant?mes de son esprit, les larves qui flottent dans le demi-jour cr?pusculaire de l’enfance, comme dans le clair-obscur sinistre de la maladie.
Mais ces terreurs imaginaires devaient bient?t s’effacer devant la grande ?pouvante, celle qui ronge tous les hommes, et que la sagesse s’?vertue vainement ? oublier ou ? nier: la Mort.
Un jour, en furetant dans un placard, il mit la main sur des objets qu’il ne connaissait pas: une robe d’enfant, une toque ray?e. Il les apporta triomphalement ? sa m?re, qui, au lieu de lui sourire, prit une mine f?ch?e et lui ordonna de les reporter o? il les avait pris. Comme il tardait ? ob?ir, en demandant pourquoi, elle les lui arracha des mains, sans r?pondre, et les serra sur un rayon o? il ne pouvait atteindre. Tr?s intrigu?, il la pressa de questions. Elle finit par dire que c’?tait ? un petit fr?re qui ?tait mort, avant que lui-m?me v?nt au monde. Il en fut atterr?: jamais il n’avait entendu parler de cela. Il resta un moment silencieux, puis il t?cha d’en savoir plus. Sa m?re semblait distraite; elle dit cependant qu’il se nommait Christophe comme lui, mais qu’il ?tait plus sage. Il lui fit d’autres questions; mais elle n’aimait pas ? r?pondre. Elle dit qu’il ?tait au ciel, et qu’il priait pour eux tous. Christophe n’en put rien tirer de plus; elle lui ordonna de se taire et de la laisser travailler. Elle parut s’absorber en effet dans sa couture; elle avait l’air soucieuse et ne levait pas les yeux. Mais apr?s quelque temps, elle le regarda dans le coin o? il s’?tait retir? pour bouder, se remit ? sourire, et lui dit doucement d’aller jouer dehors.
Ces bribes de conversations agit?rent profond?ment Christophe. Ainsi, il y avait eu un enfant, un petit gar?on de sa m?re, tout comme lui, qui avait le m?me nom, qui ?tait presque pareil, et qui ?tait mort! – Mort, il ne savait pas au juste ce que c’?tait; mais c’?tait quelque chose d’affreux. – Et jamais on ne parlait de cet autre Christophe; il ?tait tout ? fait oubli?. Ce serait donc de m?me pour lui, s’il mourait ? son tour? – Cette pens?e le travaillait encore, le soir, quand il se trouva ? table avec toute sa famille, et quand il les vit rire et parler de choses indiff?rentes. On pourrait donc ?tre joyeux apr?s qu’il serait mort! Oh! il n’aurait jamais cru que sa m?re f?t assez ?go?ste pour rire apr?s la mort de son petit gar?on! Il les d?testait tous: il avait envie de pleurer sur lui-m?me, sur sa propre mort, d’avance. En m?me temps, il aurait voulu poser une foule de questions; mais il n’osait pas; il se souvenait du ton sur lequel sa m?re lui avait impos? silence. – Enfin, il n’y tint plus; et comme il se couchait, il demanda ? Louisa, qui venait l’embrasser: