Jean-Christophe Tome I
- Автор: Rolland Romain
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Jean-Christophe Tome I». Краткое содержание книги:
Elle se mourait d’amour; mais il la d?daignait. Quand il passait devant sa maison, elle le regardait passer, cach?e derri?re les rideaux; et il se savait regard?; mais il feignait de n’y prendre pas garde, et il parlait gaiement. Il quittait m?me le pays et voyageait, au loin, afin d’augmenter sa peine. Il faisait de grandes choses. – Ici, il introduisait dans son r?cit certains fragments choisis des r?cits h?ro?ques de grand-p?re. – Elle, pendant ce temps, tombait malade de chagrin. Sa m?re, l’orgueilleuse dame, venait le supplier: «Ma pauvre fille se meurt. Je vous en prie, venez!» Il venait. Elle ?tait couch?e. Elle avait la figure p?le et creus?e. Elle lui tendait les bras. Elle ne pouvait parler; mais elle lui prenait les mains et les baisait en pleurant. Alors il la regardait avec une bont? et une douceur admirables. Il lui disait de gu?rir, et consentait ? ce qu’elle l’aim?t. Arriv? ? ce moment du r?cit, comme il se plaisait ? en prolonger l’agr?ment, en r?p?tant plusieurs fois les paroles et les attitudes, le sommeil vint le prendre; et il s’endormit consol?.
Mais quand il rouvrit les yeux, le jour ?tait venu; et ce jour ne brillait plus avec l’insouciance du matin pr?c?dent: quelque chose ?tait chang? dans le monde. Christophe connaissait l’injustice.
Il y avait des moments de g?ne tr?s ?troite ? la maison. Ils ?taient de plus en plus fr?quents. On faisait maigre ch?re, ces jours-l?. Nul ne s’en apercevait mieux que Christophe. Le p?re ne voyait rien; il se servait le premier, et il avait toujours assez pour lui. Il causait bruyamment, riait aux ?clats de ce qu’il disait; et il ne remarquait pas le regard de sa femme, qui riait d’un rire forc?, en le surveillant, tandis qu’il se servait. Le plat, quand il passait ensuite, ?tait ? moiti? vide. Louisa servait les petits: deux pommes de terre ? chacun. Lorsque venait le tour de Christophe, souvent il n’en restait que trois sur l’assiette, et sa m?re n’?tait pas servie. Il le savait d’avance, il les avait compt?es, avant qu’elles arrivent ? lui. Alors il rassemblait son courage, et d’un air d?gag?:
– Rien qu’une, maman.
Elle s’inqui?tait un peu.
– Deux, comme les autres.
– Non, je t’en prie, une seule.
– Est-ce que tu n’as pas faim?
– Non, je n’ai pas grand’faim.
Mais elle n’en prenait qu’une aussi, et ils la pelaient avec soin, ils la partageaient en tout petits morceaux, ils t?chaient de la manger le plus lentement possible. Sa m?re le surveillait. Quand il avait fini:
– Allons, prends-la donc!
– Non, maman.
– Mais tu es malade, alors?
– Je ne suis pas malade, mais j’ai assez mang?.
Il arrivait que son p?re lui reproch?t de faire le difficile, et qu’il s’adjuge?t la derni?re pomme de terre. Mais Christophe se m?fiait maintenant; et il la r?servait sur son assiette pour Ernst, le petit fr?re, toujours vorace, qui la guettait du coin de l’?il depuis le commencement du d?ner, et qui finissait par lui demander:
– Tu ne la manges pas? Donne-la-moi, dis, Christophe.
Ah! comme Christophe d?testait son p?re, comme il lui en voulait de ne pas penser ? eux, de ne m?me pas se douter qu’il leur mangeait leur part! Il avait si faim qu’il le ha?ssait et qu’il aurait voulu le lui dire; mais il pensait, dans son orgueil, qu’il n’en avait pas le droit, tant qu’il ne gagnerait pas sa vie. Ce pain que son p?re lui prenait, son p?re l’avait gagn?. Lui n’?tait bon ? rien; il ?tait une charge pour tous; il n’avait pas le droit de parler. Plus tard, il parlerait – s’il arrivait ? plus tard. Oh! il mourrait de faim, avant!…
Il souffrait plus qu’un autre enfant de ces je?nes cruels. Son robuste estomac ?tait ? la torture; parfois il en tremblait, la t?te lui faisait mal; il avait un trou dans la poitrine, un trou qui tournait et qui s’?largissait comme une vrille qu’on enfonce. Mais il ne se plaignait pas; il se sentait observ? par sa m?re, et il prenait un air indiff?rent. Louisa, le c?ur serr?, comprenait vaguement que son petit gar?on se privait de manger, pour que les autres eussent davantage; elle repoussait cette pens?e; mais elle y revenait toujours. Elle n’osait pas l’?claircir, demander ? Christophe si c’?tait vrai; car, si ?’avait ?t? vrai, qu’aurait-elle pu faire? Elle-m?me ?tait habitu?e aux privations, depuis qu’elle ?tait petite. ? quoi sert de se plaindre, quand on ne peut faire autrement? Elle ne se doutait pas, il est vrai, avec sa fr?le sant? et son peu de besoins, que l’enfant d?t souffrir davantage. Elle ne lui disait rien; mais, une ou deux fois, quand les autres ?taient sortis, les enfants dans la rue, Melchior ? ses affaires, elle priait son a?n? de rester, pour lui rendre quelque petit service. Christophe lui tenait sa pelote, tandis qu’elle la d?vidait. Brusquement, elle jetait tout, et l’attirait passionn?ment ? elle; elle le mettait sur ses genoux, quoiqu’il f?t d?j? bien lourd; elle le serrait. Il lui passait avec violence ses bras autour du cou, et ils pleuraient tous deux, en s’embrassant comme des d?sesp?r?s.
– Mon pauvre petit gar?on!…
– Maman, ch?re maman!…
Ils ne disaient rien de plus; mais ils se comprenaient.
Christophe fut assez longtemps avant de s’apercevoir que son p?re buvait. L’intemp?rance de Melchior ne passait pas certaines limites, au moins dans les commencements. Elle n’?tait point brutale. Elle se manifestait plut?t par les ?clats d’une joie excessive. Il disait des inepties, chantait ? tue-t?te pendant des heures, en tapant sur la table; et parfois, il voulait ? toute force danser avec Louisa et avec les enfants. Christophe voyait bien que sa m?re avait l’air triste; elle se retirait ? l’?cart, et baissait le nez sur son ouvrage; elle ?vitait de regarder l’ivrogne; et elle t?chait doucement de le faire taire, quand il disait des grossi?ret?s qui la faisaient rougir. Mais Christophe ne comprenait pas; et il avait un tel besoin de gaiet? qu’il se faisait presque une f?te de ces retours bruyants du p?re. La maison ?tait triste; et ces folies ?taient une d?tente pour lui. Il riait de tout son c?ur des gestes grotesques et des plaisanteries stupides de Melchior; il chantait et dansait avec lui; et il trouvait tr?s mauvais que sa m?re, d’une voix f?ch?e, lui ordonn?t de cesser. Comment cela e?t-il ?t? mal, puisque son p?re le faisait? Bien que sa petite observation toujours en ?veil, et qui n’oubliait rien, lui e?t fait remarquer dans la conduite de son p?re plusieurs choses qui n’?taient pas conformes ? son instinct enfantin et imp?rieux de justice, il continuait pourtant ? l’admirer. C’est un tel besoin chez l’enfant! Sans doute une des formes de l’?ternel amour de soi. Quand l’homme se reconna?t trop faible pour r?aliser ses d?sirs et satisfaire son orgueil, il les reporte, enfant, sur ses parents, homme vaincu par la vie, sur ses enfants ? son tour. Ils sont, ou ils seront tout ce qu’il a r?v? d’?tre, ses champions, ses vengeurs; et dans cette abdication orgueilleuse ? leur profit, l’amour et l’?go?sme se m?lent avec une force et une douceur enivrantes. Christophe oubliait donc tous ses griefs contre son p?re, et il s’?vertuait ? trouver des raisons de l’admirer: il admirait sa taille, ses bras robustes, sa voix, son rire, sa gaiet?; et il rayonnait d’orgueil, quand il entendait admirer son talent de virtuose, ou quand Melchior racontait, en les amplifiant, les ?loges qu’il avait re?us. Il croyait ? ses vantardises; et il regardait son p?re comme un g?nie, un des h?ros de grand-p?re.
Un soir, vers sept heures, il ?tait seul ? la maison. Les petits fr?res se promenaient avec Jean-Michel. Louisa lavait le linge, au fleuve. La porte s’ouvrit, et Melchior fit irruption. Il ?tait sans chapeau, d?braill?; il ex?cuta pour entrer une sorte d’entrechat, et il alla tomber sur une chaise devant la table. Christophe commen?a ? rire, pensant qu’il s’agissait d’une de ses farces habituelles; et il vint vers lui. Mais d?s qu’il le vit de pr?s, il n’eut plus envie de rire. Melchior ?tait assis, les bras pendants, et regardait devant lui, sans voir, avec des yeux qui clignotaient; sa figure ?tait cramoisie; il avait la bouche ouverte; il en sortait de temps en temps un gloussement stupide. Christophe fut saisi. Il crut d’abord que son p?re plaisantait; mais voyant qu’il ne bougeait pas, il fut pris de peur.
– Papa! papa! criait-il.
Melchior continuait ? glousser comme une poule. Christophe lui saisit le bras avec d?sespoir, et le secoua de toutes ses forces:
– Papa, cher papa, r?ponds-moi! Je t’en supplie!
Le corps de Melchior vacilla comme une chose molle, faillit tomber; sa t?te s’inclina vers celle de Christophe; il le regarda, en gargouillant des syllabes incoh?rentes et irrit?es. Quand les yeux de Christophe rencontr?rent ces yeux troubles, une terreur folle s’empara de lui. Il se sauva au fond de la chambre, se jeta ? genoux devant le lit, et enfouit sa figure dans les draps. Ils rest?rent longtemps ainsi. Melchior se balan?ait lourdement sur sa chaise, en ricanant. Christophe se bouchait les oreilles, pour ne pas entendre, et il tremblait. Ce qui se passait en lui ?tait inexprimable: c’?tait un bouleversement affreux, un effroi, une douleur, comme si quelqu’un ?tait mort, quelqu’un de cher et de v?n?r?.