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Jean-Christophe Tome I

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome I». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adress? ? la g?n?ration suivante. Le h?ros, un musicien de g?nie, doit lutter contre la m?diocrit? du monde. M?lant r?alisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIX?me si?cle au d?but du vingti?me.
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Ils se mirent ? jouer. Comme Christophe commen?ait ? se rassurer un peu, le petit bourgeois tomba en arr?t devant lui, et touchant son habit, il dit:

– Tiens, c’est ? moi!

Christophe ne comprenait pas. Indign? de cette pr?tention que son habit f?t ? un autre, il secoua la t?te avec ?nergie, pour nier.

– Je le reconnais bien peut-?tre! fit le petit; c’est mon vieux veston bleu: il y a une tache l?.

Et il y mit le doigt. Puis, continuant son inspection, il examina les pieds de Christophe, et lui demanda avec quoi ?taient faits les bouts de ses souliers rapi?c?s. Christophe devint cramoisi. La fillette fit la moue et souffla ? son fr?re – Christophe l’entendit, – que c’?tait un petit pauvre. Christophe en retrouva la parole. Il crut combattre victorieusement cette opinion injurieuse, en bredouillant d’une voix ?trangl?e qu’il ?tait le fils de Melchior Krafft, et que sa m?re ?tait Louisa, la cuisini?re. Il lui semblait que ce titre ?tait aussi beau que quelque autre que ce f?t; et il avait bien raison. Mais les deux autres petits, que d’ailleurs la nouvelle int?ressa, ne parurent pas l’en consid?rer davantage. Ils prirent au contraire un ton de protection. Ils lui demand?rent ce qu’il ferait plus tard, s’il serait aussi cuisinier ou cocher. Christophe retomba dans son mutisme. Il sentait comme une glace qui lui p?n?trait le c?ur.

Enhardis par son silence, les deux petits riches, qui avaient pris brusquement pour le petit pauvre une de ces antipathies d’enfant, cruelles et sans raison, cherch?rent quelque moyen amusant de le tourmenter. La fillette ?tait particuli?rement acharn?e. Elle remarqua que Christophe avait peine ? courir, ? cause de ses v?tements ?troits; et elle eut l’id?e raffin?e de lui faire accomplir des sauts d’obstacle. On fit une barri?re avec de petits bancs, et on mit Christophe en demeure de la franchir. Le malheureux gar?on n’osa dire ce qui l’emp?chait de sauter; il rassembla ses forces, se lan?a, et s’allongea par terre. Autour de lui, c’?taient des ?clats de rire. Il fallut recommencer. Les larmes aux yeux, il fit un effort d?sesp?r?, et, cette fois, r?ussit ? sauter. Cela ne satisfit point ses bourreaux, qui d?cid?rent que la barri?re n’?tait pas assez haute; et ils y ajout?rent d’autres constructions, jusqu’? ce qu’elle dev?nt un casse-cou. Christophe essaya de se r?volter; il d?clara qu’il ne sauterait pas. Alors la petite fille l’appela l?che et dit qu’il avait peur. Christophe ne put le supporter; et, certain de tomber, il sauta, et tomba. Ses pieds se prirent dans l’obstacle: tout s’?croula avec lui. Il s’?corcha les mains, faillit se casser la t?te; et, pour comble de malheur, son v?tement ?clata aux genoux, et ailleurs. Il ?tait malade de honte; il entendait les deux enfants danser de joie autour de lui; il souffrait d’une fa?on atroce. Il sentait qu’ils le m?prisaient, qu’ils le ha?ssaient… pourquoi? pourquoi? Il aurait voulu mourir! – Pas de douleur plus cruelle que celle de l’enfant qui d?couvre pour la premi?re fois la m?chancet? des autres: il se croit pers?cut? par le monde entier, et il n’a rien qui le soutienne: il n’y a plus rien, il n’y a plus rien!… Christophe essaya de se relever; le petit bourgeois le poussa et le fit retomber; la fillette lui donna des coups de pied. Il essaya de nouveau; ils se jet?rent sur lui tous deux, s’asseyant sur son dos, lui appuyant la figure contre terre. Alors une rage le prit: c’?tait trop de malheurs! Ses mains qui le br?laient, son bel habit d?chir? – une catastrophe pour lui! – la honte, le chagrin, la r?volte contre l’injustice, tant de mis?res ? la fois se fondirent en une fureur folle. Il s’arc-bouta sur ses genoux et ses mains, se secoua comme un chien, fit rouler ses pers?cuteurs; et, comme ils revenaient ? la charge, il fon?a la t?te baiss?e sur eux, gifla la petite fille, et jeta d’un coup de poing le gar?on au milieu d’une plate-bande.

Ce furent des hurlements. Les enfants se sauv?rent ? la maison, avec des cris aigus. On entendit les portes battre, et des exclamations de col?re. La dame accourut, aussi vite que la tra?ne de sa robe pouvait le lui permettre. Christophe la voyait venir, et il ne cherchait pas ? fuir; il ?tait terrifi? de ce qu’il avait fait: c’?tait une chose inou?e, un crime; mais il ne regrettait rien. Il attendait. Il ?tait perdu. Tant mieux! Il ?tait r?duit au d?sespoir.

La dame fondit sur lui. Il se sentit frapper. Il entendit qu’elle lui parlait d’une voix furieuse, avec un flot de paroles; mais il ne distinguait rien. Ses deux petits ennemis ?taient revenus pour assister ? sa honte, et piaillaient ? tue-t?te. Des domestiques ?taient l?: c’?tait une confusion de voix. Pour achever de l’accabler, Louisa, qu’on avait appel?e, parut; et, au lieu de le d?fendre, elle commen?a par le claquer, elle aussi, avant de rien savoir, et voulut qu’il demand?t pardon. Il s’y refusa avec rage. Elle le secoua plus fort et le tra?na par la main vers la dame et les enfants, pour qu’il se m?t ? genoux. Mais il tr?pigna, hurla, et mordit la main de sa m?re. Il se sauva enfin au milieu des domestiques qui riaient.

Il s’en allait, le c?ur gonfl?, la figure br?lante de col?re et des tapes qu’il avait re?ues. Il t?chait de ne pas penser, et il h?tait le pas, parce qu’il ne voulait pas pleurer dans la rue. Il aurait voulu ?tre rentr?, pour se soulager de ses larmes; il avait la gorge serr?e, le sang ? la t?te: il ?clatait.

Enfin, il arriva; il monta en courant le vieil escalier noir, jusqu’? sa niche habituelle dans l’embrasure d’une fen?tre, au-dessus du fleuve; il s’y jeta hors d’haleine; et ce fut un d?luge de pleurs. Il ne savait pas au juste pourquoi il pleurait; mais il fallait qu’il pleur?t; et quand le premier flot fut ? peu pr?s pass?, il pleura encore, parce qu’il voulait pleurer, avec une sorte de rage, pour se faire souffrir, comme s’il punissait ainsi les autres, en m?me temps que lui. Puis, il pensa que son p?re allait rentrer, que sa m?re raconterait tout et que ses malheurs n’?taient pas pr?s de leur fin. Il r?solut de fuir, n’importe o?, pour ne plus revenir jamais.

Juste au moment o? il descendait, il se heurta ? son p?re qui rentrait.

– Que fais-tu l?, gamin? o? vas-tu? demanda Melchior.

Il ne r?pondait pas.

– Tu as fait quelque sottise. Qu’est-ce que tu as fait?

Christophe se taisait obstin?ment.

– Qu’est-ce que tu as fait? r?p?ta Melchior. Veux-tu r?pondre?

L’enfant se mit ? pleurer, et Melchior ? crier, de plus en plus fort l’un et l’autre, jusqu’? ce qu’on entend?t le pas pr?cipit? de Louisa, qui montait l’escalier. Elle arriva, toute boulevers?e encore. Elle commen?a par de violents reproches, m?l?s de nouvelles gifles, auxquelles Melchior joignit, sit?t qu’il eut compris, – et probablement avant, – des claques ? assommer un b?uf. Ils criaient tous les deux. L’enfant hurlait. Ils finirent par se disputer l’un l’autre avec la m?me col?re. Tout en rossant son fils, Melchior disait que le petit avait raison, que voil? ? quoi on s’exposait en allant servir chez des gens, qui se croient tout permis, parce qu’ils ont de l’argent. Et tout en frappant l’enfant, Louisa criait ? son mari qu’il ?tait un brutal, qu’elle ne lui permettait pas de toucher le petit, et qu’il l’avait bless?. En effet, Christophe saignait un peu du nez; mais il n’y pensait gu?re, et il ne sut aucun gr? ? sa m?re de le lui tamponner rudement avec un linge mouill?, puisqu’elle continuait ? le gronder. ? la fin, on le poussa dans un recoin obscur, o? on l’enferma sans souper.

Il les entendait crier l’un contre l’autre; et il ne savait pas lequel il d?testait le plus. Il lui semblait que c’?tait sa m?re; car il n’e?t jamais attendu d’elle une pareille m?chancet?. Tous ses malheurs de la journ?e l’accablaient ? la fois: tout ce qu’il avait souffert, l’injustice des enfants, l’injustice de la dame, l’injustice de ses parents, et – ce qu’il sentait aussi, comme une blessure vive, sans s’en rendre compte, – l’abaissement de ses parents, dont il ?tait si fier, devant ces autres gens, m?chants et m?prisables. Cette l?chet?, dont il prenait une vague conscience, pour la premi?re fois, lui paraissait ignoble. Tout en lui ?tait ?branl?: son admiration pour les siens, le respect religieux qu’ils lui inspiraient, sa confiance dans la vie, le besoin na?f qu’il avait d’aimer les autres et d’en ?tre aim?, sa foi morale, aveugle, mais absolue. C’?tait un ?croulement total. Il ?tait ?cras? par la force brutale, sans nul moyen de se d?fendre, de r?chapper jamais. Il suffoqua. Il crut mourir. Il se raidit de tout son ?tre, dans une r?volte d?sesp?r?e. Il tapa des poings, des pieds, de la t?te, contre le mur, hurla, fut pris de convulsions, et, se meurtrissant aux meubles, tomba par terre.

Ses parents, accourus, le prirent dans leurs bras. C’?tait ? qui des deux, maintenant, serait le plus tendre. Sa m?re le d?shabilla, le porta dans son lit, s’assit ? son chevet et resta aupr?s de lui, jusqu’? ce qu’il f?t plus calme. Mais il ne d?sarmait point, il ne pardonnait rien, et il fit semblant de dormir, pour ne pas l’embrasser. Sa m?re lui semblait mauvaise et l?che. Il ne se doutait pas de tout le mal qu’elle avait pour vivre et le faire vivre, et de ce qu’elle avait souffert de prendre parti contre lui.

Apr?s qu’il eut ?puis? jusqu’? la derni?re goutte l’incroyable provision de larmes qui tient dans les yeux d’un enfant, il se sentit un peu soulag?. Il ?tait las; mais ses nerfs ?taient trop tendus pour qu’il p?t dormir. Les images de tant?t recommenc?rent ? flotter dans sa demi-torpeur. C’?tait surtout la petite fille qu’il revoyait, avec ses yeux brillants, son petit nez lev? d’une fa?on d?daigneuse, ses cheveux sur ses ?paules, ses jambes nues et sa parole enfantine et poseuse. Il tressaillit, en croyant r?entendre sa voix. Il se rappelait combien il avait ?t? stupide avec elle; et il se sentait contre elle une haine farouche; il ne lui pardonnait pas de l’avoir humili?, il ?tait d?vor? du d?sir de l’humilier ? son tour, de la faire pleurer. Il en chercha les moyens, et n’en trouva aucun. Il n’y avait nulle apparence qu’elle se souci?t jamais de lui. Mais, pour se soulager, il supposa que tout f?t ainsi qu’il le souhaitait. Il ?tablit donc qu’il ?tait devenu tr?s puissant et glorieux; et il d?cida en m?me temps qu’elle ?tait amoureuse de lui. Alors il commen?a de se raconter une de ces absurdes histoires, qu’il finissait par croire plus r?elles que la r?alit?.

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