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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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L’État se retrouve privé de pouvoir. Le 3 juin 1611, les Polonais prennent Smolensk et, le 16 juillet, les Suédois s’emparent de Novgorod. Les anciens alliés – rappelons que les soldats suédois sont commandés par La Gardie et Horn qui, peu auparavant, se battaient dans l’armée de Skopine-Chouïski – non seulement se rendent aisément maîtres du littoral, mais cèdent leurs conquêtes au prince Philippe, frère du roi de Suède Gustave-Adolphe, qui fait alors valoir ses prétentions au trône de Moscou.

Les Troubles atteignent leur point culminant. Les vieilles familles boïares sont définitivement discréditées ; la noblesse de cour, qui défend son propre programme politique, n’a pas la puissance nécessaire pour le mettre en pratique ; quant aux couches inférieures de la société, elles n’ont ni programme ni organisation et ne peuvent exprimer leur mécontentement que de façon anarchique. Le discrédit qui affecte la couche dirigeante, la perte de son pouvoir laissent un vide, à l’origine, pour partie, du tourbillon social. Abraham Palitsine note que tous s’efforcent alors de se hisser au-dessus de leur condition : les esclaves veulent devenir des maîtres, les soldats du rang se veulent boïars. « L’État, résume Vassili Klioutchevski, privé de centre, commença à se désagréger ; chaque ville, ou presque, agissait à sa guise… L’État se transformait en une fédération informe et agitée22. »

L’effondrement de l’État entraîne des pertes territoriales qui ramènent les frontières occidentales de la Moscovie au moins cent ans en arrière. Conquise en 1534, Smolensk est perdue. La voie de la Baltique est fermée.

La catastrophe du Temps des Troubles apparaît, vue de la fin du XXe siècle, comme un modèle d’effondrement étatique ; en 1917 et en 1990, l’empire tsariste et l’Union soviétique tomberont, pour l’essentiel, de la même manière : discrédit de l’élite, absence de leaders, mouvements spontanés, disparition du centre et autonomisation (recherche de souveraineté) des diverses composantes. Non sans effroi, Vassili Klioutchevski use d’un terme qui sonne étrangement pour une oreille russe de la fin du XIXe siècle : « fédération ». Mais la première Constitution soviétique (juillet 1918) proclamera la création de la Fédération de Russie (RSFSR). La fédération (une fédération authentique) deviendra le grand mot d’ordre des réformateurs russes des années 1990.

Le Temps des Troubles fait une démonstration magistrale de la façon dont s’effondre un État. Parallèlement – dans la dernière période des Troubles – une autre démonstration est effectuée, concernant un processus autrement plus complexe et mystérieux : celui de la renaissance d’un État. Après l’échec de la première « milice populaire », l’Église reprend l’initiative du rassemblement des forces nationales. Le patriarche Hermogène lance, nous l’avons dit, aux quatre coins du pays des appels à s’unir et à se rendre à Moscou, soulignant le danger représenté par le « Petit-Brigand » – en d’autres termes par les Cosaques de Zarucki. Supérieur de la Trinité-Saint-Serge, l’archimandrite Denis invite à marcher sus aux Polonais. On désigne, bien sûr, les ennemis contre lesquels il convient de s’armer et de se battre.

Nijni-Novgorod, riche cité de la Volga, est la première à répondre présente. À l’invite d’un commerçant peu fortuné, le boucher Kouzma Minine, « homme de grand tempérament et de dons exceptionnels23 », les habitants de la ville, les « gens des faubourgs » décident de se donner les moyens de mobiliser une armée. L’appel lancé par Minine à ses concitoyens se trouve dans toutes les anthologies russes : « Je suis prêt à faire don à la cause de mon domaine et de tout ce que je possède sans rien garder par-devers moi ; bien plus, gageant ma maison, ma femme et mes enfants, je suis prêt à tout donner pour le bien et le service de la Patrie. » Que Kouzma Minine soit prêt à « gager sa femme et ses enfants » est un signe du temps et la marque même du patriotisme. Signe du temps, car il ne s’agit point d’une formule rhétorique : il est alors relativement commun de « gager » sa femme, ses enfants et soi-même, en d’autres termes de se faire serf, pour une durée permettant d’acquérir un capital. On place à la tête de la nouvelle armée populaire le prince Dmitri Pojarski, voïevode expérimenté, qui panse ses blessures reçues en mars près de Moscou, aux environs de Nijni-Novgorod.

Privé de centre, l’État commence à se restaurer, remplaçant les liens verticaux par l’horizontalité. Les villes entreprennent de s’entendre entre elles, en évitant Moscou. À une vitesse surprenante, d’autres villes s’allient à Nijni. Le nord de l’État moscovite, peu touché par les opérations militaires, devient le centre du mouvement. Le nord se dresse ainsi contre le sud. Le programme, élaboré à Nijni-Novgorod et diffusé dans les autres villes à la fin de 1611, appelle à marcher de conserve « sus aux Polonais et aux Lituaniens », mais désigne comme principal adversaire les Cosaques-brigands qui soutiennent « le fils de la Marinka », le « Petit-Brigand ». Les habitants de Nijni-Novgorod proposent à « toute la terre » russe d’élire un nouveau souverain, « à la grâce de Dieu ».

Le soulèvement du nord contre le sud oppose les partisans de l’ancien ordre, lassés du chaos des Troubles, aux forces qui aspirent à détruire le passé et à apporter des changements dans la vie moscovite. Pojarski prend en compte l’expérience malheureuse de Procope Liapounov, qui avait choisi les Cosaques pour alliés. Cantonné près de quatre mois à Iaroslavl, il réunit une armée, arrache aux Suédois une promesse de neutralité, en s’engageant à soutenir la candidature du prince Philippe lors de l’élection du tsar, et marche sur Moscou, afin de repousser le détachement polonais de l’hetman Chodkiewicz, venu à la rescousse de la garnison polonaise stationnée au Kremlin. L’apparition de l’armée de Pojarski engendre immédiatement un schisme parmi les Cosaques assiégeant Moscou. Une partie d’entre eux s’enrôle dans la milice, une autre, conduite par Ivan Zarucki, fait route vers le sud, emportant dans ses convois Marina Mniszek et le « Petit-Brigand ».

En octobre 1612, la garnison polonaise, après avoir dévoré, faute de mieux, les parchemins des textes sacrés, les cierges, les selles et les brides, et commencé à manger les cadavres, finit par se rendre. Moscou est libérée. En janvier 1613, les délégués de cinquante villes gagnent la capitale, incendiée et ruinée. On procède à l’élection d’un nouveau souverain.

Le Sobor décide d’abord des candidatures possibles : « Quant au roi de Lituanie et de Suède et à leurs enfants, ils ont à leur compte bien des injustices ; de même, les hommes de certaines terres étrangères ne pourront pas être choisis par l’État moscovite ; et nous ne saurions vouloir de la Marinka et de son fils. »

Nous ne disposons pas de documents où seraient consignés les débats du Sobor. Mais la décision d’exclure d’emblée Ladislas (qui n’est pas encore officiellement tsar), Sigismond et le prince suédois Philippe laisse penser qu’ils comptent des partisans. On prétend que le prince Pojarski soutient Philippe. Les Cosaques, très fortement représentés, ne cessent de rêver aux privilèges que leur accordaient les imposteurs.

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