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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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L’opinion du libéral Kostomarov coïncide avec celle du chantre de l’autocratie, Nikolaï Karamzine, formulée un demi-siècle plus tôt. Seul le signe change : ce qui est objet de critique pour Kostomarov, est salué avec enthousiasme par Karamzine : « […] on nomma unanimement Michel autocrate, monarque absolu… ceux qu’animaient l’amour de la patrie s’en remirent entièrement à Dieu et au Souverain. » L’historien ajoute : « Le choix de la personne de Michel démontrait en lui-même une volonté sincère d’affermir le pouvoir absolu4. » Dans la dernière décennie du XXe siècle, Lev Goumilev partage aussi ce point de vue : « Les hommes de ce temps considéraient (non sans raison) qu’il ne suffisait point, pour être plus assuré du lendemain, de nommer un gouvernement sans visage ; il fallait un souverain qui fût le symbole du pouvoir et auquel on pût s’adresser comme à un homme5. »

Spécialiste du Temps des Troubles, S. Platonov conteste l’opinion de Kostomarov et d’autres historiens, selon lesquels les Troubles n’auraient rien changé au cours de l’histoire moscovite, la vie, en fin de compte, reprenant comme avant, « ainsi qu’il était sous le règne des grands souverains d’antan ». Pour lui, « les Troubles ont transformé la vie moscovite à bien des égards6 ».

Incontestablement, des changements ont lieu. On assiste tout d’abord à un renouvellement de la classe dirigeante : les vieilles familles boïares, les héritiers des « petits princes » quittent la scène, remplacés par le dvorianstvo (la noblesse de cour). De nouveaux concepts politiques se font également jour, relevés par Nikolaï Karamzine. Rappelant le mode de gouvernement en vigueur – « le monarque dirigeait l’État par l’entremise de ses gouverneurs ou des voïevodes » –, l’historien constate : « Cette simplicité orientale ne correspondait plus à la maturité étatique de la Russie, de nombreuses affaires exigeaient plus d’intermédiaires entre le tsar et le peuple7. » Le clerc Ivan Timofeïev, contemporain des Troubles, considère, lui, que parmi les péchés pour lesquels la Terre russe fut châtiée, la première place revient au « mutisme du peuple », et le mémorialiste d’ajouter : « Tous, de la tête aux pieds, des plus grands aux plus petits, furent pécheurs8… » À quoi Vassili Klioutchevski rétorque que l’état d’esprit du peuple fut transformé : « À compter de l’avènement d’une nouvelle dynastie et durant tout le XVIIe siècle, toutes les couches sociales se plaignent bruyamment de leurs malheurs, de leur appauvrissement, de leur ruine, des abus de pouvoir des autorités, elles se plaignent de ce dont elles souffraient auparavant mais qu’elles taisaient alors patiemment9. »

Cependant, malgré tous les changements, l’État et le peuple en reviennent à l’autocratie, au tsar « donné par Dieu ». Le Temps des Troubles a fait la démonstration que pouvait exister un État dirigé par des tsars « douteux », voire – bien que peu de temps – sans souverain sur le trône. Des brèches se sont ouvertes pour des initiatives et des actions indépendantes dans la vie politique. Le XVIIe siècle sera consacré par les monarques à la recherche d’un moyen de préserver la monarchie absolue et d’extirper toute velléité de la restreindre.

Les pertes territoriales constituent une conséquence importante des Troubles. Durant les premières années du règne de Michel, des traités de paix sont conclus avec la Pologne et la Suède, confirmant l’interdiction, pour Moscou, de tout accès à la Baltique. Arnold Toynbee voit dans les événements qui vont suivre la preuve de la justesse de sa théorie du défi et de la réponse. Pour lui, la puissante pression exercée sur la Russie par le monde occidental au XVIIe siècle – qui devait amener l’armée polonaise à Moscou et donner aux Suédois le littoral de la Baltique – fut « le principal point de concentration des forces vitales russes ». À cette pression, écrit l’historien anglais, « Pierre le Grand allait répondre en construisant, en 1703, Saint-Pétersbourg, sur le territoire repris par les armes aux Suédois10… »

6 Un pénible rétablissement

Les peuples sauvages aiment l’indépendance, les peuples sages aiment l’ordre, or l’ordre ne peut exister sans pouvoir autocratique.

Nikolaï KARAMZINE.

L’histoire de la Russie s’organise – avant même l’apparition de la notion de « Russie » – autour de grandes tâches, que l’on peut qualifier de visées stratégiques : rassemblement des terres autour de Moscou ; victoire sur le « joug » tatar ; édification d’un État centralisé ; lutte pour l’accès à la mer, etc. La première moitié du XVIIe siècle est un temps de restauration de l’État, le temps de sa remise en ordre. Le Temps des Troubles, nous l’avons dit, a montré par l’exemple comment un État pouvait s’effondrer. Le règne du premier Romanov permet de répondre à la question : comment un État peut-il être restauré ? Il va de soi que les deux démonstrations n’ont pas valeur universelle et qu’elles s’appliquent essentiellement à l’État moscovite, à la façon dont il s’est effondré, puis reconstitué.

Le rétablissement commence par l’élection, à la tête d’un État atteint par une crise très profonde, d’un jeune homme chétif qui évoque, pour les contemporains, le tsar Fiodor. Klioutchevski reconnaît qu’on a élu, non pas le plus capable, mais bien le plus commode. K. Waliszewski est plus cruel : « L’avènement du premier Romanov, qui devait mettre un terme au Temps des Troubles, est une splendide réfutation du proverbe populaire qui veut que, pour faire un ragoût, il faut avoir le lièvre1. » En outre, la mère de Michel, la révérende Marfa, « intrigante fantasque » (toujours selon Klioutchevski), tient la bride courte à son fils. Le père du jeune homme, appelé par la suite à jouer un rôle capital dans la vie de l’État, se trouve, nous l’avons vu, au moment de son élection, dans les geôles polonaises.

Michel Romanov monte sur le trône dans un pays entièrement ruiné : villes et villages sont en cendres, les paysans quittent les labours et fuient pour tenter de sauver leur vie, le Trésor est vide, l’armée en déroute. Pire : comme devait le dire la mère de Michel, qui ne souhaitait guère que son fils devînt tsar, les gens de Moscou « ont sombré dans la pire des veuleries ». Nikolaï Kostomarov constate : « La triste histoire vécue par la société russe donna des fruits amers. » L’historien qualifie durement la génération issue des Troubles de « pitoyable, mesquine, une génération de gens bornés, obtus, peu susceptibles de se situer au-dessus de leurs intérêts quotidiens2 ».

C’est dans ce contexte qu’on entreprend la restauration de l’État. Après son élection, Michel s’engage sous serment, dans un acte écrit, à restreindre son pouvoir. Le document officiel n’a pas été retrouvé et la seule source sur laquelle se fondent les historiens est une mention de l’événement par Grigori Kotochikhine. Le témoignage de Kotochikhine, contemporain et homme plein d’expérience et de savoir, est confirmé par quelques précédents : tous les tsars, à partir d’Ivan IV le Terrible, ont promis de juger selon les anciennes lois, de ne jamais rendre la justice ni condamner selon leur bon vouloir, de ne pas instaurer de nouvelles lois ni de nouveaux impôts sans le consentement du Zemski sobor. De fait, sous le règne de Michel, le Sobor est souvent convoqué et il délibère de tous les grands problèmes de la vie étatique. Dans la première moitié du XVIIe siècle, l’activité du Sobor connaît son plein épanouissement. Lev Goumilev écrit : « Le choix était extrêmement heureux car, régnant de 1613 à 1645, Michel n’entreprit jamais rien lui-même. » En 1992, l’historien en vient à cette étrange conclusion : au début, « la tâche d’organiser l’État fut remplie par le Zemski sobor… Plus tard… un ordre relatif fut instauré dans l’État et le besoin du Zemski sobor disparut3 ». En d’autres termes, pour l’historien russe de la fin du XXe siècle, les institutions représentatives ne sont indispensables qu’aux instants de crises, aux époques de « désordre ».

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